Deux aiguilles pénètrent dans mon bras gauche. L’une pompe mon sang qui est filtré dans la machine et l’autre me le réinjecte, nettoyé. J’ai la tête qui tourne un peu. Pour la première fois depuis ma 1ère dialyse (je dois en cumuler une dizaine à présent), j’ai bien envie de m’assoupir et de lâcher mes écrans. Un de mes néphrologues fait la tournée des patients en poussant le charriot qui supporte son ordinateur. Ça va être mon tour. Voilà. Pour lui, tout est ok. Il ne paraît jamais inquiet. Un type rassurant. Il pourrait annoncer la fin du monde comme s’il s’agissait d’une garden party. Les machines bipent de partout, régulièrement. On doit être une dizaine ce matin à se faire du bon sang, allongé sur des lits médicaux, vulnérables. Je pense au film Matrix avec ces corps inertes alimentant la matrice, une histoire comme ça d’après mon souvenir (je l’ai vu il y a longtemps). Seulement, nous, on alimente rien d’autre que nous même. Bon, l’industrie pharmaceutique, les fabricants de machines à dialyser, les actionnaires de ces centres profitent tous de nos alitements, c’est vrai, mais je leur dois la vie alors je fais l’impasse sur la culbute financière opérée, pas forcément très morale. J’ai encore une heure à passer dans ce paddock. Régulièrement, le brassard du tensiomètre se gonfle, me serre le bras et relâche la pression que vient de temps en temps contrôler Nicolas, l’infirmier qui m’a piqué avec succès aujourd’hui. Je suis venu en tram et repartirai de la même manière. J’espère ne pas trop être dans le gaz pour le retour. C’est bien souvent le cas. C’est chouette la sortie de dialyse du mardi. Je suis comme un gosse le jour où commencent les vacances. Des vacances de seulement trois jours et demi, certes, mais dans mon cas, c’est source de joie. Lorsque je serai en dialyse trois fois par semaine, ce ne sera pas la même limonade… Je vais avoir l’impression de faire que ça, j’imagine. Tram, dialyse, dodo. Enfin, il convient d’accepter son sort, surtout lorsqu’on a pas le choix. Trois heures immobile, c’est beaucoup. Le retrait des aiguilles est un soulagement. Ensuite, avec les doigts, il faut appuyer sur deux morceaux de coton positionnés sur les trous laissés par les piqûres. Dix minutes afin que la coagulation se fasse. Nicolas m’avait dit lors de mon baptême que le sang pouvait jaillir de ces orifices de façon impressionnante (deux ou trois mètres) si la procédure n’était pas respectée. J’ai cru qu’il se foutait de ma poire et bien non. C’est d’ailleurs ce qui justifie chez les infirmiers et les infirmières, lorsqu’ils manipulent une fistule, le port de lunettes spéciales. J’ai toujours dans mon sac à dos des cotons qu’on m’a filés au cas où ça arriverait en dehors du centre. J’imagine la scène dans le tram, un truc bien gore… Il s’agit du journal d’un dialysé donc je ne vous épargne rien chers lectrices et lecteurs. Malgré tout, on continue de me lire. Je me dis parfois que ma prose est un repoussoir mais les chiffres concernant ce site me conforte dans l’idée que tel n’est pas vraiment le cas. Je cumule aujourd’hui 167 visites et 1130 pages vues depuis sa création le 11 février 2026. Je me dis que je ne cause pas dans le vide, même si je taraude un peu à sec sur le mêmes sujets tels que ma maladie, la mort et je l’espère mon attachement acharné à la vie. Pardonnez-moi mais ce sont des choses auxquelles on pense lorsque son espérance de vie se ratatine. J’ai bientôt fini cette séance de dialyse. Encore 20 minutes à tapoter sur ma tablette avec ma main droite, la seule valide. J’ai envie de pisser et de me dégourdir les jambes.
On a toujours envie de faire ce qui nous est interdit, ainsi est l’humain.
