« Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille » disait le tant regretté Jacques Chirac. Il parlait aussi du « bruit et de l’odeur » pour les immigrés… Bref, on ne peut pas avoir un bon mot pour toutes les situations.
J’ai appris ce matin, pendant une tentative infructueuse de dialyse avec deux aiguilles, que j’ai un caillot dans la fistule. Rien de grave mais je dois probablement être opéré en ambulatoire par mon angiologue. Une femme charmante au demeurant mais bon, on ne se verra pas pour prendre le thé. Fait chier ! Encore des rendez-vous médicaux, des pluies de factures, du stress. Je dois accepter que cette période est difficile. Lorsque tu es pris dans des sables mouvants, il y a deux attitudes possibles. Soit tu te débats comme un diable et tu t’enfonces plus vite que prévu, soit tu te calmes et cogite pour trouver une solution viable. J’ai décidé d’être fataliste et de réagir le plus froidement possible afin de ne pas péter un plomb.
Une fois, j’ai confié à mon psy que j’aurais voulu ne plus rien ressentir. Il m’a aussitôt repris en m’affirmant que c’était une des pires choses qu’il puisse arriver à un être humain (ce sont des états psychologiques qui peuvent survenir après un traumatisme). Alors souffrons, rions, pleurons, crions, chantons, jouissons tant qu’on peut. C’est ça être un homme.
Un néphrologue, tout bronzé, la soixantaine bien tassée, passe me voir et me rassure. Il a contacté mon angiologue qui va me donner un rendez-vous afin de vérifier tout ça. L’opération n’est pas certaine. Je suis sous anticoagulants donc avec très peu de risques de faire une complication. Il me souhaite d’être greffé rapidement. Je me le souhaite également. Tout ce cirque, il faudra bien que ça s’arrête un jour. J’ai passé ma vie à être malade. Mon esprit est épuisé. Il y a différentes sortes de fatigue. La grande, celle que l’on ressent le plus profondément, est la conscience de toutes les autres. Cette fatigue-là ne se soigne pas avec du repos. Elle est inscrite en nous, comme les kilomètres au compteur d’une voiture.
On me fout la paix pour le week-end. Je n’aurai pas mon rendez-vous avant lundi pour contrôler cette veine. Pas de restriction en ce qui concerne mon bras.
Encore un heure à passer branché à cette machine à laquelle je dois la vie. Un jazz un peu déjanté m’asticote les tympans. J’enlève mon casque. Le bruit des machines à dialyser prend la suite avec des bips, des borborygmes étranges, des petits chocs mécaniques. Dans l’îlot des infirmiers, on se marre. Il y a une bonne ambiance, saine. Mon bras est un peu douloureux mais je ne suis pas trop inquiet. Je dois m’en remettre au médecins et leur faire confiance. Je suis sorti de mon hypocondrie par la force des choses. En fait, je suis tellement dans la mouise en ce qui concerne ma santé que je n’arrive même plus à angoisser à la mesure de ce qui me tombe dessus. Étrangement, mon esprit a capitulé et renoncé à se martyriser en imaginant le pire. Je suis relativement zen.
Après cette demi-dialyse, je vais rentrer manger ma ration de protéines et faire une bonne sieste. Je me dis que peut-être je ne me réveillerai pas. Je chasse cette vilaine pensée de ma tête.
Ma mère est inquiète. Je l’ai rassurée. En général, j’ai la conviction que je suis encore sur cette terre pour un moment. Le plus important, c’est de cultiver ce sentiment. Il nous éloigne de notre condition de mortels conscients. Et puis j’ai encore des tas de trucs à faire ici.
C’est pas le moment de se barrer…
