Le bonheur est sans espoir

C’est un peu le bordel chez moi. De la poussière, un peu de crasse dans les coins, une panière à linge qui déborde, des casseroles dans l’évier. Je garde mon énergie pour faire ce qui me plait. Il faut bien que mes maladies comportent certains avantages comme le temps dont je dispose. Une richesse inestimable. Richesse que je paie très cher, le prix d’une vie qui se ratatine. Il est 10 heures et je traine encore en boxer et en marcel à écrire ces lignes assis à la table de ma cuisine après avoir soufflé une heure et demie dans mon trombone. Il va faire une chaleur étouffante encore aujourd’hui. Les plantes de mon balcon ont souffert malgré un arrosage copieux. 

Tout est provisoire, la nature, nous. Il y a comme un emballement et il semblerait qu’on le précipite, impatients que nous sommes de voir le grand feu d’artifice final. Lorsqu’on a peur que quelque chose arrive, on a tendance parfois à vouloir le provoquer, pour justement en finir avec cette peur. L’humain court à sa perte et ne change pas de cap, il fonce. Nous devrions être debout sur le frein et nous voilà debout sur l’accélérateur… 

Pour quelles raisons fait-on les choses ? Une véritable et profonde quête de sens nous amènerai à stopper l’essentiel de nos activités. Que pourrait-il arriver de pire que ce qui est déjà là, le bord du gouffre ?

Je regarde autour de moi, dans cet appartement où j’ai accumulé bien trop de choses inutiles. Un fatras d’objet hétéroclites posés ça et là, avec une fonction dérisoire. Je me dis que c’est pour tout ça qu’on a exploité la planète entière et je me demande si j’ai envie de pleurer ou de rire. On nous a fait croire qu’on avait besoin de toutes ces conneries. Mon copain Laurent, deux semaines avant que le cancer ne l’emporte, me disait qu’il aurait aimé foutre le feu à tout ce qu’il possédait, parce qu’on emmène rien, comme chacun sait, mais lui en prenait pleinement conscience. Je pense souvent à lui. J’ai l’impression de faire du rabe depuis sa mort… Ce doit être un sentiment courant lorsqu’un proche de notre âge disparait. Pourquoi ai-je droit moi à quelques années de plus ? Et puis qu’est-ce que je cherche ? L’amour ? Être reconnu pour ma musique ? C’est un peu tard pour moi. J’aurai 57 ans demain et je me traine des pathologie lourdes. Non, je crois que l’espoir est nuisible. Bien souvent, il empêche de jouir de l’instant présent en nous persuadant que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Bien entendu, je ne croupis pas en prison, sous la torture, auquel cas l’espoir est une essentielle planche de survie. Mais pour le commun des mortels, l’espoir est un sentiment piège, un pari hasardeux. Je ne nourris pas d’espoir particulier en ce qui concerne ma greffe rénale sinon je deviendrais dingue. Ma vie future en dépend, certes, mais le fait de ne pas être certain que cela va se faire et dans de bonnes conditions est vecteur d’angoisses et m’empêcherait de jouir du moment présent. Disons que pour moi, ce n’est pas vraiment un sujet. C’est dans un coin de ma tête mais je ne fais pas de génuflexion pour activer les choses… Je veux être heureux maintenant, pas dans deux ou trois ans. C’est peut-être pour ça que je n’accroche pas avec les religions et leurs promesses d’un bonheur qu’il faut solliciter par la prière. « Souffre dans ce monde pour être heureux dans l’autre »… À d’autres ! On me la fait pas. Je n’ai qu’une vie et vos histoires à dormir debout, gardez les pour vous. Je veux prendre du plaisir ici !!! Parce que c’est trop bien la vie !!! Vos préceptes où il faut sagement courber l’échine pour plaire au Tout-puissant afin qu’il daigne nous envoyer deux ou trois susucres, vous pouvez les remballer. Pas avec moi. 

Il va falloir que je bouge car je commence à avoir mal aux fesses et aux jambes. L’aventure m’attend. Je dois manger, me doucher, préparer mes affaires et descendre à Genève pour chanter avec mon pianiste. Du plaisir pur, sain, garanti. Pas des promesses. 

Carpe diem.

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