
Des crampes comacs m’ont agressé les mollets tôt ce matin alors que je dormais. J’ai hurlé, attrapé mes gros orteils tour à tour pour tirer sur mes pieds et mettre fin à l’intense douleur. Malgré le peu de sommeil engrangé cette nuit, je me suis levé afin que ça ne recommence pas. Mes reins ne font plus leur taf et les crampes font partie des différents effets secondaires de cette insuffisance. Et puis l’excès de protéines d’hier soir dans un excellent restaurant afghan où j’ai dévoré un jarret d’agneau à damner un saint n’est peut-être pas étranger à cette torture matinale… Bref, je dois faire gaffe à tout, en permanence. Mes 20 ans sont loin, cet âge où le corps est complaisant et encaisse tous les excès sans broncher… Je me souviens des cuites au mauvais blanc-cassis, du tabac que nous fumions à en gerber, des petites nuits où tout tournait autour du lit… Et puis le midi, on retrouvait une certaine forme pour repartir vers de nouvelles aventures destructrices. Aujourd’hui, le moindre excès et je reçois une lettre de rappel illico sous forme de mal de crâne ou de douleurs diverses et variées. Fait pas bon vieillir et être malade. Mon père parlait des privilèges de l’âge. Sur ce coup-là, je ne lui donne pas raison. Vieillir n’en comporte aucun. Tu te déglingues, tu marches moins bien, tu te lèves le matin comme si t’avais dormi par terre, tu digères mal, tu dois te prodiguer toujours plus de soins histoire de vivre à peu près potablement, tu deviens moche, tu as de moins en moins d’amis pour jouer aux cartes et de plus en plus à visiter au cimetière. Socialement, t’es considéré comme un poids. Ton entourage finit, comme pour une vieille bagnole, par regarder où se trouve la casse la plus proche qu’on appelle EHPAD pour les humains afin de t’y conduire en promettant qu’on viendra te voir et puis que dalle parce que la vie est prenante avec les enfants, le boulot, tout ça. Non, papa, les privilèges de l’âge, ce sont des foutaises. Parti à 66 ans, tu n’as pas expérimenté le grand âge. Tu te voyais peut-être vieillir en patriarche heureux, respecté, écouté pour sa sagesse, tel un Voltaire en son château. Mais ceux qu’on écoute ont des comptes en banque bien remplis, quel que soit leur âge, en définitive. On est loin du respect que l’on vouait aux anciens durant les veillées campagnardes où l’on buvait religieusement leurs histoires. Aujourd’hui, si tu es trop vieux : poubelle ! Tu rapportes rien ? T’as pas une tune pour te payer du personnel ? Mouroir ! On traite déjà les gens qui rapportent comme de la merde alors vous pensez, les improductifs…
Qu’est ce que la valeur humaine ? Il y a deux solutions, soit tu es l’une des pièces qui fait tourner la grande machine à fric, soit on t’envoie rouiller dans un coin.
Mince, je suis bien pessimiste dès le matin… Ce sont les crampes qui m’ont mis de mauvais poil.
J’ai une pensée pour ma mère. 83 ans, beaucoup de douleurs, des difficultés pour marcher, une fatigue chronique. Elle est arrivée à un âge que je n’imagine même pas atteindre. Mais la vie est surprenante, n’est-ce pas ? À 20 ans, en parlant avec mes potes, on était persuadé qu’on allait claquer avant 50 ans et puis je suis toujours là, à 57 ans bientôt. Au fil du temps, on développe des pathologies mais on se répare tant bien que mal et on traverse les décennies. On peut même « espérer » claquer à un âge canonique qui fera dire à ceux qui restent : « Il ou elle a bien vécu ». Mais là encore, il y a arnaque. L’âge avancé du défunt ne caractérise en rien la qualité de son existence. Certaines personnes ont de très longues vies insipides, bercé par des habitudes immuables. J’ai échappé à ça et si j’étais croyant, je remercierais le soi-disant Tout-Puissant. Le voyage, la folie, la musique, l’écriture et les rencontres générées par ces expériences ont fait que je n’ai jamais connu la routine.
Si je devais trouver un seul avantage en vieillissant et j’avoue qu’il n’est pas négligeable, ce serait que j’ai de moins en moins peur.
De vivre,
Et de mourir.

Épilogue magnifique.