
Il devait être aux alentours de 18 heures lorsque Julien finissait de parcourir les rayons du Mutmut market pour s’avancer gentiment vers la seule et unique caisse d’ouverte. Il repéra un pack de six Yabon vanille en promotion et s’apprêta à le saisir lorsque quelqu’un lui tapota le bas du dos avec le doigt probablement. Julien pensa à un gosse ayant perdu sa maman et se retourna avec un large sourire compatissant qu’il ravala aussitôt. Devant lui, un adulte miniature, torse nu, avec une fine moustache et une tignasse impressionnante. Son pantalon pattes d’eph moulant était d’un blanc éblouissant et comportait deux bandes de strasse sur chaque jambe qui brillaient lorsqu’elles reflétaient la lumière crue de la gondole des produits laitiers. L’œil de Julien fut attiré par une protubérance hors norme au niveau de l’entrecuisse de ce gnome que la nature avait visiblement gâté. Il se dégageait de ce type un charisme que l’on ne rencontrait plus guère chez les clients de cette supérette située dans un quartier tranquille de Gravieux-la-Visule, dans la Creuse. Julien comprit d’un coup à qui il avait à faire. Son cœur se serra comme une éponge dans un poing et il dut se cramponner à son chariot afin de palier à la faiblesse soudaine de ses jambes prises de tremblements incontrôlables. C’était lui, il n’y avait plus le moindre doute. Julien se demanda ce que cette star mondiale foutait là. Son idole de toujours, qu’il aurait dû reconnaître au premier coup d’œil, était bel et bien devant lui et s’imprimait très nettement sur sa rétine. Le petit homme tendit l’index vers les yaourts situés en hauteur et s’adressa à Julien en toute décontraction.
– Tiens, darling, tu m’attrapes un pack de ces délicieux Yabon goût Coca-Cola Cherry, s’il te plaît? Love U. Kiss.
– Mais… mais… vous êtes…vous êtes… Prince!!!
– Oui, ben je t’arrête tout de suite, coco. Ici, à Gravieux, je suis juste Marcel Pignard, c’est mon nom d’origine d’ailleurs. Y a pas plus de Prince ou de kid de Minneapolis que de beurre en branche dans les parages, fuck! Love U. Kiss. Tu vas à la caisse? On y va ensemble? Et puis on se tutoie, ok, darling?
Julien, qui venait de fêter ses trente ans deux semaines auparavant, emboîta le pas de ce géant de la musique pop, funk et rock qui illuminait sa vie depuis presque toujours. Lorsqu’ils arrivèrent à la caisse, le jeune homme se rendit compte que le haut des cheveux de Love Symbol atteignaient péniblement la hauteur du tapis roulant. Avec une agilité surprenante, Le chanteur balança par dessus son épaule le contenu de son panier sur le tapis sans regarder ce dernier. Les articles tombèrent les uns à côté des autres, parfaitement alignés. C’est alors que le caissier, un homme assez fort et laid, s’adressa à la star qui dans cette supérette ne semblait pas en être une.
– Alors Marcel!? Tu t’es trouvé une petite copine à ce que je vois…
– Shut up, Raoul, ou je te mets un coup de boule, fuck U!
– Un coup de boule, Pignard? File au rayon bricolage et achète un escabeau!
Prince se retourna vers Julien. Le petit homme était gêné visiblement.
– Excuse-le, il plaisante mais il n’est pas méchant. On se connaît depuis l’école primaire avec Raoul. C’est la famille. Ça te dit d’aller boire une mousse au Carré d’as? Tu connais?
– Non, mais je ne suis pas d’ici. Je suis de Biarritz. D’ailleurs, je suis sur la route du retour après un séjour à la montagne. J’ai quitté l’autoroute pour faire du ravitaillement. Je n’arrive pas à croire que je parle à Prince à l’instant présent. J’ai presque envie de me mordre pour…
Le chanteur mit son index devant sa bouche en cul de poule.
– Chut, baby! Ici c’est Marcel ou Pignard. Fuck! Je suis de Gravieux, moi!
Les deux hommes sortirent du Mutmut market avec chacun un sac de commissions et marchèrent dans la rue piétonne très fréquentée en ce samedi de juin. Personne ne se retournait sur le musicien qui grignotait sa demi-baguette comme un gosse envoyé faire les courses. C’est alors qu’un type d’une soixantaine d’années s’approcha d’eux, jovial.
– Hey, Marcel! Tu vas au Carré? Moi, j’en viens, mon p’tit! Dis, tu diras à ton père qu’il me rende mon poste à souder parce que ça fait six mois maintenant que je lui ai prêté.
– Dis, Raymond, tu peux pas l’appeler, mon père? Fuck! Je pars aux States après demain et je dois coudre deux de mes costumes de scène alors démerde-toi!
Le bonhomme tourna les talons en marmonnant quelques insultes envers les États-Unis et le monde du show business, ce « ramassis d’invertis » habillés en gonzesses.
– Excuse-le, il dit ça mais il en pense pas un mot. C’est un ami de la famille depuis, pfff! Une éternité! C’est un musicien. Il joue du bugle dans la fanfare de Gravieux. Un cuivre comme ça, on en trouve pas tous les jours! Quand il a pas trop picolé…
– Mince, Prince, je veux dire Marcel, ce type, par rapport aux musiciens avec lesquels tu travailles aux États-Unis, c’est sûrement un minable, un insecte! Je ne comprends pas…
– Oui mais ici, je suis Marcel Pignard et en tant que Marcel Pignard, je ne suis pas sensé me rendre compte que, par exemple, la fanfare de Gravieux est la pire chose qui me soit arrivé d’entendre et que Raymond est une insulte des plus grossières à la musique d’hier et d’aujourd’hui alors cette fanfare est un arbre majestueux et Raymond est le merle qui perché sur sa plus haute branche ravit les oreilles les plus délicates de ses solos qui blablabla blablabla, fuck! Hate U!
Julien marchait doucement aux côtés de Prince qui trottinait afin de ne pas se laisser distancer et dont le sac frottait de temps en temps par terre. Le fan ne regardait plus la star et fixait désormais le pavé qui glissait sous ses pieds, les yeux écarquillés, incrédule.
Au Carré d’as, Prince vida une bonne demi-douzaine de bières et se fit chambrer par les types au comptoir sans se vexer pour autant. Julien assistait à cela sans vraiment réaliser ce qu’il vivait. Il aurait voulu leur hurler aux oreilles que ce « nabot », comme ils disaient, était un génie, l’auteur de Purple Rain, de 1999, de Kiss ou encore de Cream! Il brûlait de dire à ces abrutis que celui que l’on surnommait The Artist outre Atlantique avait vendu plus de 150 millions de disque dans le monde! Un gars assez rougeaud s’approcha de Prince et se pencha vers lui pour qu’il entende mieux ce qu’il avait à lui dire.
– Marcel…
– Oui Francis, je t’écoute, baby…
– Ta musique, c’est de la merde! Pendant que t’es allé faire le couillon chez les amerloques, Johnny nous a chié des albums qui sont rentrés dans le patrimoine français pour ne plus en ressortir! Et puis Johnny, il s’habille en homme et il a une voix d’homme…
– Tu vas pas remettre ça, Francis, fuck U! J’ai fait la carrière que j’ai pu après tout. Shit! Allez, salut la compagnie!
Prince tira Julien par la manche et l’entraîna dehors. Le soleil était déjà passé derrière le Brudian, une montagne locale. Le petit homme alluma une gitane maïs, souffla la fumée et leva les yeux vers son fan.
– Il faut que je te présente à ma mère, une femme formidable. Mon père est pas mal non plus.
– Je vais devoir y aller, Marcel, j’ai de la route à faire jusqu’à Biarritz…
– Hate U! Fuck! Tu sais qui je suis, moi, misérable étron? On m’appelait The King Of Music aux States! Je t’ai fait kiffer ta race chanmé de chez chanmé pendant la moitié de ta fucking life et tu me plantes sans venir voir maman et papa?? Fuck!
– Ok mais pas longtemps…Marcel.
– Yeah! Tu vas rester manger. Elle fait du brignoulet aux amandes grillées, la spécialité de Gravieux, tu m’en diras des nouvelles!
Prince et Julien grimpèrent péniblement dans les hauteurs de la ville avec leurs sacs bien remplis. Des jardins potagers environnants s’exhalaient des odeurs d’herbes aromatiques et de fleurs. La star s’arrêta de marcher, ferma les yeux et prit une grande inspiration qui accentua encore la rondeur de son ventre gonflé par la bière dont il avait abusé au Carré d’as.
– Fucking nature! C’est ici que j’ai écrit la musique du film Batman. Une fulgurance… Allez viens, ma maison est à une minute d’ici.
Prince se remit à trottiner de plus belle, attiré par le brignoulet comme une mouche par un pare-brise. Julien resta quelques secondes à observer autour de lui en essayant d’imaginer quel rapport il pouvait y avoir entre le Batman de Tim Burton et cet endroit presque champêtre qui surplombait Gravieux-la-Visule, l’anus du trou du cul du monde. Il pensa à Minneapolis, à la guerre artistique et médiatique entamée avec Michael Jackson au début des années 80, à une trentaine d’albums fabuleux, enfin, à toute cette carrière due au seul génie d’un homme. Julien était abasourdi. Il avait peine à croire que cet ersatz de star qui l’accompagnait depuis une demi-heure avait donné naissance à une fabuleuse histoire musicale, à un mythe…
La porte s’ouvrit sur une vieille femme de taille moyenne, passablement ridée et le crâne couvert de bigoudis multicolores.
– Ah, c’est toi! Je t’avais pas vu par le judas, je voyais que le monsieur… Qui c’est que tu me ramènes, choupinet?
– C’est un friend of mine. Je l’ai rencontré au Mutmut market.
– Ah, t’es allé au Mutmut, je t’avais dit d’aller au Bingo 2000, près de la gare. Tes Yabon sont moins chers là-bas. Enfin, tant pis. Posez vos sacs dans la cuisine! Choupi, je préfèrerais que vous alliez dans ta chambre en attendant que le brignoulet soit prêt parce que ton père s’est assoupi dans le fauteuil du salon.
– Ok, Mum, love U!
Prince pria Julien de le suivre. Sa chambre était petite, sous les toits et sentait le linge fraîchement lavé. Les murs étaient recouverts de posters de M. Pokora. Il n’y en avait que pour ce chanteur. Prince avait même recouvert l’abat-jour de sa table de chevet avec des portraits de la starlette.
– Putain, Prince! Tu vas pas me dire que tu aimes cette raclure?
– Marcel, ici c’est Marcel…
– Arrête tes conneries maintenant! Tu es Prince et ce mec ne vaut même pas le plectre de ta première guitare! Tu admires ce nase??
– Fuck you! Matt est un grand artiste, un modèle. Il a gagné Popstars en…
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de Popstars??
– Tu te trompes, Julien. Réveille-toi! Réveille-toi, mon chéri! Tu vas rater ton train! Allez!
Julien ouvrit les yeux doucement. Il reconnut le papier peint de sa chambre d’ado et réalisa qu’il était chez ses parents et qu’il devait prendre son train juste après le repas pour se rendre à la montagne. Sa mère était en train de plier du linge afin de le ranger dans l’armoire.
– Tu as dormi presque deux heures. Au moins, lorsque tu viens ici, tu te reposes… Je t’appellerai quand ce sera prêt.
– J’ai fait un cauchemar affreux. Qu’est-ce qu’on mange, maman?
– Du brignoulet, tu aimes?
