Le monstre

Il régnait dans la salle d’accouchement une agitation digne d’une ruche au printemps. La tension était à son comble. Il faut dire que l’enjeu de cette naissance dépassait largement le cadre familial et le cercle d’amis de la future maman. On pouvait lire dans les yeux de cette dernière une angoisse proportionnelle à la grosseur de ce qui ne s’apparentait plus vraiment à un ventre de femme enceinte mais plutôt à l’abdomen hypertrophié d’une reine des abeilles prête à repeupler sa colonie. À la différence près que Mme Chombier n’allait pas pondre quelques centaines d’oeufs mais bien un seul et unique « individu », terme utilisé par les scientifiques du monde entier qui se passionnaient pour cet incroyable événement. En effet, ils se refusaient à considérer comme un bébé potentiel cette vie qui à présent ne demandait qu’à voir le jour. Certains d’entre eux avaient même osé prononcer le mot « monstre ». Deux tables d’accouchement avaient été jointes pour n’en former qu’une et éviter un basculement de la pauvre femme du fait de l’énormité de son ventre. De toute évidence, une césarienne s’imposait puisque même le plus large des bassins humains n’aurait pu supporter une telle expulsion. 

M. Chombier, quant à lui, faisait les cents pas dans le couloir de la maternité en hachant menu le peu d’ongles qui lui restait. La vue du sang et la souffrance de sa chère épouse, il le savait pertinemment, l’auraient immédiatement fait tourner de l’oeil. Ainsi, sa sensibilité extrême l’empêchait d’assister à ce que la horde de journalistes massée deux étage plus bas, à l’accueil, aurait bien voulu photographier et filmer sous tous les angles. Quelques gendarmes dépêchés par le préfet montaient la garde, prêts à gazer les plus téméraires de ces paparazzi, au cas où. Il faut dire que ce petit monde commençait, invoquant le droit à l’information, à vociférer et à pousser sur les barrières installées la veille pour filtrer les entrées de la maternité. Bien sûr, la planète entière allait finir par savoir mais pour l’heure, il fallait que sorte la « chose » à l’abri des regards inutiles. 

À 17 heures 38, la porte de la salle d’accouchement s’ouvrit et une infirmière, avec un sourire un peu forcé, s’avança d’un pas maladroit vers M. Chombier qui sortit son index droit de sa bouche dont les incisives faisaient office de taille-crayon depuis deux bonnes heures. 

– M. Chombier, votre femme se porte bien.

– Et mon enfant ?!

– Il va très bien. Avant que vous ne le voyez, le professeur Nazel voudrait vous parler, je vous prie de me suivre…

L’infirmière accentua son sourire et esquissa timidement la direction à prendre avec son bras. Mr Chombier s’exécuta, le visage renfrogné, conscient que ce protocole qui lui était imposé était destiné à ménager sa fragilité. Ils marchèrent côte à côte le long de quelques couloirs éclairés par la lueur blafarde de néons accrochés au plafond de façon régulière. Ici, on donnait la vie et pourtant, c’est à la mort que le futur papa pensait en écoutant le bruit des pas de cette infirmière qui martelaient le sol lustré. Elle s’arrêta devant une porte et frappa trois petit coup sec. Une voix grave se fit entendre de l’intérieur qui invitait les visiteurs à entrer. L’infirmière se retira aussitôt. 

– Installez-vous M. Chombier, je vous en prie. Tout va bien, ne vous inquiétez pas. Cependant, vous n’êtes pas sans savoir que la situation est quelque peu exceptionnelle… Votre… enfant, n’est pas ordinaire, comme vous l’aviez constaté à l’échographie. Je voulais vous montrer quelques photos de lui avant que vous ne le rencontriez pour la première fois. J’ai conscience que la médiatisation de la grossesse de votre épouse vous a mis tous les deux à rude épreuve.

Le professeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et sortit les photos en question qui lui avaient été tout récemment transmises. Il les tendit au papa qui s’en saisit. Elles se mirent aussitôt à trembloter. M. Chombier peina à articuler un premier commentaire. 

– Il est… il est… très… poilu !

M. Chombier posa les photos sur le bureau et cacha son visage dans ses mains pour fondre en larmes. 

– Je suis désolé, Monsieur. Je sais bien qu’il n’est pas le bébé que vous attendiez.

– C’est un monstre !

– Ne soyez pas si cruel. Avant que nous allions le voir, je tenais à vous dire que votre enfant marche déjà, qu’il parle aussi. Un français parfait mais avec un léger accent du midi que l’on ne s’explique pas. Ni vous ni votre femme n’avez de la famille dans le sud ?

M. Chombier, qui avait retiré ses mains de son visage pour écouter le professeur les remit dessus aussitôt et poussa un cri étouffé. 

– C’est horrible !!

Edouard Nazel se leva de son fauteuil, fit le tour de son bureau et posa sa main sur l’épaule du pauvre homme qui sanglotait. 

– Venez avec moi, Monsieur, je vous en prie…

Paul Chombier ouvrit lentement la porte de la chambre 2023 où l’on avait installé Marie, son épouse. Ses jambes le portaient à peine. Il savait qu’il ne devait pas s’attendre à la voir avec un nourrisson dans les bras, réjouie de retrouver enfin son mari, mais le choc fut tout de même brutal. 

Il était là, dans un pyjama de la maternité, assis à côté de sa mère, lui tenant la main. Il leva les yeux vers son père. 

– Papa ?

Paul attrapa une chaise et s’assit à bonne distance d’une réalité qu’il refusait encore. Son enfant devait bien mesurer 1 mètre 75 et peser 80 kilos. Une épaisse toison apparaissait dans l’échancrure de son pyjama. On lui donnait 25 ans, peut-être un peu moins. Il était beau, un mélange indéniable de sa mère et de son père. Il semblait embarrassé et tenta de briser l’épaisse glace qui le séparait encore de son géniteur. 

– Il fait une chaleur ici ! Même dans le ventre de maman, je n’avais pas aussi chaud. Ils sont fadas de chauffer comme ça ! Eh bé, je te dis pas les factures de gaz !

Paul ne desserra pas la mâchoire. C’est Marie qui prit la parole. Elle semblait heureuse. 

– Il est gentil, tu sais… Je lui ai donné le prénom sur lequel on s’était mis d’accord. Quentin.

– En plus, j’adore ce prénom, maman chérie !

Paul semblait regarder à présent en direction de la fenêtre mais il ne voyait plus rien. Il entendait juste la pulsation rapide et puissante de son cœur chassant un sang vicié dans ses veines. Il avait rêvé d’un poupon croquignolet à cajoler, à couvrir de bisous, et se retrouvait nez à nez avec un homme qui malgré son indiscutable beauté ne lui inspirait que dégoût. Il sentit une main épaisse se poser sur son épaule et la serrer affectueusement alors il sortit de ses pensées et leva la tête vers le visage de Quentin, souriant, qui se tenait debout à côté de lui. 

– Ça va, papa ? Bonne mère, t’es tout pâle… 

– Je deviens fou.

Marie se redressa dans son lit, bu quelques gorgées d’eau et s’adressa à ses deux hommes. 

– Allez boire un verre tous les deux dans un endroit tranquille pour faire connaissance. Ça me ferait rudement plaisir. Paul, s’il te plaît, ne gâche pas tout. Quoique tu en penses, Quentin est ton fils. L’accueil est truffé de journalistes, débrouillez-vous pour sortir discrètement.

– Maman a raison, viens !

Le jeune homme saisit le bras de son père et l’entraîna hors de la chambre. Ils parcoururent un long couloir et croisèrent l’infirmière qui avait conduit Paul chez le professeur Nazel. Elle s’étonna de les voir s’éloigner ensemble de la chambre 2023. 

– Messieurs, les journalistes demandent à vous voir. Seriez-vous disponibles pour une conférence de presse dans le hall d’entrée ? Le professeur pense qu’il est nécessaire d’informer les gens sur votre incroyable histoire, ne serait-ce que pour faire redescendre la tension. Qu’en dites-vous ?

– À quelle heure ? demanda Quentin. 

– 20 heures. Ça passera en direct au journal télévisé. Et pas seulement en France ! C’est que vous êtes des stars à présent !

– Comptez sur nous, madame. Nous en serons ravis.

Le jeune homme agrippa son père et l’entraîna d’un pas vif vers l’arrière du bâtiment. Ils empruntèrent l’escalier de secours et se retrouvèrent dans une cour intérieure, près des cuisines qui exhalaient des odeurs de mauvaise cantine. Une fois dans la rue, ils sautèrent dans un taxi, roulèrent quelques kilomètres et s’arrêtèrent dans une brasserie. 

– Tu ne bois pas ta bière, papa ?

– Ne m’appelle pas comme ça. Ça n’a aucun sens. On ne se connait pas.

– Mais si j’étais un bébé dénué de parole, tu ne me connaîtrais pas non plus !? 

Paul avala quelques gorgées de bière, le temps de réfléchir. 

– Un bébé est un être neuf, en devenir total. Mais toi, qui es-tu ? Quel est ton passé ? Pourquoi est-ce que tu parles ? Qui t’a appris à le faire ? D’où te viennent les mots que tu emploies ? Sais-tu au moins ce que tu dis ?

– Eh bé, ça en fait des questions tout ça. Moi, j’en sais rien. Je suis simple. Je suis content d’être là, c’est tout. Je regarde le monde et me réjouis. Mon passé et mon avenir m’importent guère. Le plus important c’est toi et maman.

– Et puis c’est quoi cet accent ridicule que tu as ? D’où tu le sors ?

– Le professeur Nazel dit que c’est celui de Montélimar. C’est joli, non ? Tu aurais préféré l’accent corse ?

Paul tapa du poing sur le comptoir. Son visage s’empourpra. 

– Ça suffit, crétin ! J’aurais juste préféré avoir un vrai bébé, qui braille, chie dans ses couches, nous réveille en pleine nuit pour téter, tu comprends ?! Un enfant, ça se construit, c’est le rôle des parents ! Tu arrives comme ça, tout grandi… Qu’as-tu de moi, si ce n’est mon nez et ma bouche, à la rigueur ? Rien. Tu es un étranger, un intrus, un alien, un monstre.

– On ne fait pas des enfants pour qu’ils soient à notre image, papa.

Paul vida son verre d’un trait. 

– Et pourquoi en fait-on alors ?

– Pour qu’ils soient heureux. Et je le suis déjà.

– Ne dis pas de bêtise. Tu ne sais rien de la vie. Tu sors juste du ventre de ta mère. Il faut expérimenter, souffrir, pour savoir et enfin être heureux. Tu crois qu’il suffit d’être ? Les pierres ne ressentent rien, ne peuvent donc pas être heureuses ni même malheureuses !

– Mais les pierres ne parlent pas, moi si, papa.

Paul frappa une nouvelle fois le comptoir, plus violemment encore. 

– Ne m’appelle pas comme ça ! Je ne suis pas ton père ! Je te vomis ! Tu n’es qu’une créature abjecte, dénuée d’histoire, de racine ! Tu es une saleté qui s’est accrochée dans le ventre de ma femme pour venir au monde ! D’où viens tu ?!

– Peut-être de Montélimar, papa. C’est le professeur Nazel qui dit ça et je pense qu’il…

Paul attrapa son ersatz de fils par le cou et mobilisa toutes les forces de son corps pour le serrer. Quentin tomba de sa chaise haute sur le plancher et Paul continua sa strangulation sans faiblir. Le visage du jeune homme vira du rouge au bleu, ses yeux se révulsèrent puis ses jambes s’agitèrent une dernière fois avant de s’immobiliser définitivement. Paul desserra ses mains, les yeux hagards, bouche ouverte, le souffle court. 

Le patron de la brasserie, habitué aux rixes dans son établissement, finit tout de même par s’inquiéter de la situation. Il se saisit d’une des chaises hautes du bar et la fracassa sur le crâne de Paul qui s’effondra à son tour sur le plancher. 

Il entendit une voix familière, celle de Marie, probablement. Ses yeux s’ouvrirent légèrement, sans qu’il leur en ait donné vraiment l’ordre. Elle lui apparut, souriante, penchée sur lui, pleine de cette bienveillance qui l’avait conquis dès le premier jour de leur rencontre. 

– Et bien, mon amour, on peut dire que tu reviens de loin…

– Je l’ai tué ?

– Qui ça, mon chéri ?

– Quentin, notre fils !

– Pourquoi dis-tu ça ? Non rassure-toi, il va bien. Regarde…

Marie prit délicatement le bébé qui babillait dans un berceau à côté du lit médical que son mari occupait et le lui présenta du mieux qu’elle put, veillant à ce qu’il soit à la bonne hauteur, dans la belle lumière de ce matin de printemps. 

– Je te présente Quentin, ton fils. Il pèse 3 kilos 200 grammes. Lui et sa maman ont eu très peur pour le nouveau papa.

– Je ne comprends rien. C’est un cauchemar ?

– Tu as eu un accident de scooter en venant à la maternité. Rien de grave mais ton crâne a subi un choc malgré le casque. Je vais prévenir l’infirmière que tu es réveillé, mon cœur.

Marie caressa le front enrubanné de son mari, l’embrassa et sortit après avoir délicatement reposé leur bébé dans son berceau. Une fois la porte fermée, Paul se leva et chancela jusqu’à lui. Il se pencha. Quentin était magnifique, souriant, avec de beaux yeux bleus, s’émerveillant de tout, un nez minuscule, comme il se doit, et une petite bouche charnue où quelques fines bulles se formaient au gré de sa respiration de nouveau né. Des larmes tombèrent sur les joues de l’enfant, celles de son père, boulversé. Paul resta quelques secondes à admirer cette petite vie en devenir, la chair de sa chair, puis retourna s’assoir sur le rebord de son lit, pris de vertiges. Il songea à l’absurdité de ce cauchemar atroce qu’il avait fait durant sa perte de connaissance. Il était heureux à présent. Heureux d’avoir un bébé qu’il pourrait enfin cajoler, couvrir de bisous, aimer, en somme. Ils feraient ensemble ce qu’un père et un fils font habituellement. Paul protégerait son enfant, l’aiderait à grandir, lui apprendrait ce que son propre père et la vie lui avait appris. Il allait pouvoir transmettre, enfin. Il se releva à nouveau, difficilement, et ne pu s’empêcher d’aller admirer une fois encore sa merveille. 

Quentin ne souriait plus et fixait son père. Il prononça son premier mot, clairement, distinctement. Aucune équivoque n’était possible. 

– Assassin !

Puis il détourna le regard et ferma ses paupières de bébé pour plonger dans un sommeil profond. 

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