Châteaux de sable

Le temps passe si vite ! L’ennui étant le seul moyen de le ralentir un peu, parfois. Autrement, on est emporté par le torrent des événements, sans pouvoir y faire grand chose. J’ai 60 ans dans trois ans et je n’ai rien vu venir. Dans ma caboche, j’ai pas eu le temps de vieillir, contrairement à mon corps qui lui, je l’avoue, accuse le coup. Ces râles que j’émets parfois en changeant de position sont annonciateurs d’une potentielle vieillesse arthritique, si la vie me laisse le temps. 

Car tout peut basculer d’un moment à l’autre. Nous bâtissons nos existences telles des châteaux de pierre mais ils ne sont que de sable devant une marée montante. 

J’étais dans le cabinet de l’oncologue lorsqu’il a annoncé à mon compagnon, il y a 4 ans de cela, qu’il fallait qu’il fasse ses adieux à sa famille parce qu’il ne lui restait environ que deux semaines à vivre, rongé qu’il était par le crabe. Il a encaissé. Moi, je ne voulais pas chialer et puis de retour dans sa triste chambre d’hôpital, je me suis effondré. C’était trop. 

Des larmes coulent le long de mes joues alors que j’écris ce texte dans un café, en repensant à cette période. C’est incontrôlable, moi qui déteste pleurer en public. Au téléphone, plus tard, quelques jours avant de mourir, il m’a dit : « Profite de la vie, profite ! » Des mots simples qui m’ont broyé le cœur et marqué à jamais. 

Profitez de votre putain de vie, chers humains ! Et par pitié, arrêtez de faire chier ceux y arrivent ! 

J’ai attendu d’avoir 50 ans pour balayer les choses qui m’encombraient. Je reviens de si loin… La maladie m’a beaucoup appris. Elle a fait de moi quelqu’un de combatif et m’a permis de tester ma force de vie, puissante. Maladie psychiatrique puis physique, graves. J’ai laissé pas mal de plumes dans cette lutte : mes reins, ma mémoire qui défaille et j’en passe… Mais je m’en cogne car je vis comme je l’entends, sans vraiment craindre la mort. Et pourtant, j’ai souvent senti son souffle me caresser les oreilles… J’ai eu une vie incroyable et elle peut s’arrêter demain, j’ai été comblé. Merci à mes parents, mes amis, mes amours, la nature, la terre, le soleil et tout ce qui fait que l’on se bat malgré la souffrance. 

Ce texte n’est pas un testament, détrompez-vous. Juste une mise au point. J’ai jamais autant aimé être ici. Je ne sais pas si c’est par conscience de ma durée mais je savoure d’avantage les choses. Philippe Delerm a écrit un bouquin ayant pour titre : « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules ». Il aurait pu parler de la dernière gorgée, celle de l’alcoolique qui décide de se sevrer, par exemple. Parce qu’il est essentiel de considérer ce que l’on fait comme autant de dernières fois et de s’en délecter. On atteint ainsi la substantifique moelle. Rien ne doit être abandonné à la routine, à la banalité car exister est une chance inouïe. L’univers est infini et nous nous sentons si petits mais nous l’observons,

Et cette conscience est un cadeau ! 

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