Jura – 3. La chose sur le radiateur

Il était posé sur le grand radiateur blanc, à droite en entrant dans le long couloir transformé en atelier où nous travaillions. Il était posé sans chichi, comme s’il s’agissait d’une clé à molette ou d’un parapluie. Je n’ai pas vu immédiatement ce que c’était. De loin, cela ressemblait à un morceau de bois mais je ne comprenais pas pourquoi ce bâton bien droit se terminait par des protubérances étranges et dissemblables à ses deux extrémités. En me rapprochant, j’ai réalisé à quoi j’avais affaire. D’un côté, il y avait une boule sortant de la ligne que traçait cet objet, comme un champignon qui aurait poussé de travers, et de l’autre, ça avait l’air d’une paire de fesses de femme assise. J’ai juste été surpris mais pas choqué du tout. Mon premier réflexe a été de le saisir par son centre et de le soupeser. Je ne l’ai pas approché de mon nez pour le flairer. C’est bizarre mais c’était pour moi une question d’hygiène. J’avais aussi peur d’être dégoûté par l’odeur. J’ai touché la boule et la « paire de fesses ». Tout ça était on ne peut plus sec. Je pense que si on avait trempé une extrémité de cette chose étonnante dans l’eau, le reste, par capillarité, se serait remplit en peu de temps, à la manière d’une éponge. Ça ne ressemblait en rien à ce que l’on voit chez le boucher, à ces surfaces lisses et blanches, couvertes en partie par des morceaux de gras et de chair laissées par le couteau. Là, on avait affaire à une surface rugueuse et grise qui ne pouvait glisser de la main qui la serrait. Pour moi, il n’y avait plus aucune trace de moelle à l’intérieur. On aurait pu aisément en faire une flûte ou une sarbacane. J’ai mis ce drôle de truc que j’avais alors identifié contre ma cuisse, dans l’alignement de mon fémur, et me suis dit que l’ancien propriétaire devait avoir une taille assez similaire à la mienne. En regardant cet os humain, ce fémur, donc, j’ai pris conscience que j’avais le même à l’intérieur de ma cuisse, mais blanc et lisse, recouvert de cartilage aux extrémités et fourré de moelle au centre de sa diaphyse. Autre différence, le mien était encore en fonction, rattaché à mon bassin ainsi qu’à mon tibia. C’est bête mais j’aurais bien voulu voir une photo du type ou de la femme qui s’était servi de cet os une vie durant, probablement sans jamais en prendre conscience. Ce désir de visualiser un corps dont on tient un vestige entre nos mains est plus fort avec un crâne humain, certes, mais un fémur excite aussi la curiosité. Si le corps est le véhicule de l’âme, cet os est indispensable au déplacement des bipèdes que nous sommes. J’ai posé le fémur sur le sol en béton pour prendre quelques photos en m’appliquant sur la mise au point. Je les voulais les plus nettes possibles, comme l’aurait exigé un médecin légiste. En fait, le but était surtout de garder une trace très précise de ce moment où j’ai pris conscience d’une partie de mon anatomie et aussi de la mort et du devenir du corps, lorsque notre endosquelette se révèle et montre ce que jamais nous ne verrons de nous. J’ai reposé l’os sur le radiateur. Cela a fait deux petits bruits secs et métalliques, l’un pour la boule et l’autre pour la « paire de fesses ». Quelques secondes, j’ai fixé cet os ayant fait partie d’un être vivant et des tas de choses se sont bousculées dans mon crâne en rapport avec l’importance ou non de laisser des traces après le trépas, et j’en suis arrivé à la conclusion que ça ne me déplairait pas que mon crâne ou mon fémur soient posés sur un grand radiateur blanc, une cheminée ou une bibliothèque, juste pour que quelqu’un, en les voyant, se pose des questions sur la personne à qui ils ont appartenu. Mais après tout, c’est peut-être une envie peu répandue, étrange. Pour le fémur en question, je ne saurai jamais son histoire. C’est sûrement là que réside l’intérêt principal d’une telle « rencontre » : le boulevard laissé à l’imaginaire, au fantasme. 

Un commentaire

  1. Certains auraient écrit simplement : c’est un os.
    Et grâce à toi cela devient une invite à l’introspection, au sens de la vie et c’est du talent.

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