Jura – 6. Recul

Cette impossibilité de sortir, d’aller respirer l’air du dehors, de marcher tranquillement dans les graviers des bords de route, de simplement regarder ce qui s’offre à moi, cela me ressemble vraiment. Certes, le temps est à la pluie. Me voilà excusé en partie. La musique de Philippe Sarde met un peu de piment à mon quotidien, ce plat de nouilles insipide. Je suis vide mais je cherche encore des reliquats de bien-être quelque part dans mon cerveau ralenti. Tout me dit d’arrêter d’écrire, mon esprit, mon corps. J’ai pris ici une drôle d’habitude, celle de l’endurance. Elle conduit bien souvent à la fatigue et à une production de mauvaise qualité. Mes yeux s’abiment sur des mots et des phrases qui perdent leur sens et que je ne suis plus capable de corriger. Je devrais attendre quelques semaines, laisser reposer tout ça comme une pâte et la retravailler avec des idées neuves, claires. Je peine bien inutilement sur des textes qui m’échappent. Je devrais laisser passer suffisamment de temps pour qu’ils me soient étrangers, pour que je me dise que quelqu’un d’autre aurait pu les écrire. Je ne veux pas me souvenir des mots, des tournures, de mon style qui me colle aux basques comme une terre molle et humide. Le recul est bon en toute chose. Je devrait sortir malgré la pluie mais une flemme m’enveloppe la volonté et me cloue sur ma chaise. L’église Saint-Valère me sort de ma léthargie. Le battant de sa cloche frappe la fonte à six reprises. Je regarde ma montre. Je ne suis encore pas sorti de ce couloir. Au bout, la lumière. Juste avant, un cercueil en bois noir laqué que le propriétaire a réservé pour lui. J’aurais voulu l’essayer, m’allonger dedans. Le couvercle est fermé. La mort refuse de se faire essayer, ne serait-ce qu’une minute. J’ai tout mon temps. Mon pote est allé faire un tour sous la pluie dans ses pompes mouillées. Il se balade tous les jours à Châtillon, ce village minuscule composé de quelques maisons posées le long de la rue du Lavoir. Je pense qu’il a besoin de prendre l’air. Moi, je reste derrière mon écran à me flinguer les yeux. Ici, il n’y a rien, pas de distraction, pas de perturbateur, pas de coup de téléphone, pas de stress, d’angoisse, juste un ennui diffus propice à la création. Je reviendrai seul pour suivre mon rythme, écrire un roman peut-être, une partie du moins, quelques chapitres. C’est étrange mais je prends conscience d’un coup que la vie est courte, peut-être parce que j’ai deux ou trois projets qui traînent, ce qui n’était pas le cas avant. Je vais finir par aimer être là, debout, vivant, n’importe où. 

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