Jura – 7. Réveil

Après une nuit dans un calme de mort, nous voilà mis au monde à nouveau. Nous rejetons les couvertures au pied de nos lits inconfortables et descendons l’escalier en bois qui mène à l’atelier, ce puits. Nous nous asseyons près du grand bureau à la recherche d’une réalité convenable. Des bruits matinaux, comme la cloche de l’église Saint-Valère, le chant d’un merle ou une planche qui craque en chauffant, ont eu raison de mon sommeil fragile. Pour Marc, je ne sais pas. Un mauvais rêve sans doute. J’avale une gorgée de café lyophilisé puis je me rends au bout du large couloir aménagé en atelier et regarde à travers la porte vitrée, les maisons en face, l’église plus loin, une fenêtre, une touffe d’herbe. À l’intérieur, à ma gauche, le long du mur, sur un meuble en bois beige, il y a un presse-agrumes, une bouilloire, une bouteille isotherme, des théières, des moulins à café. Un fémur humain est posé sur le radiateur, je le saisis et le compare au mien, encore enrobé de chair. Il me va. Je le repose où je l’ai pris. À droite, il y a un cercueil noir, laqué, hexagonal, encore vide. Je m’en approche. Il reflète mon visage gonflé par le sommeil. Je m’imagine dedans, couché sur le dos, la peau un peu jaune, les bras croisés sur ma poitrine dure. Une angoisse me serre le ventre. Je prends une profonde inspiration afin de la chasser et constate que je ne sens presque plus l’odeur du bois, omniprésente en arrivant ici. Elle a pourtant creusé dans mes souvenirs pour déterrer les chalets et les refuges de mon enfance, de mon adolescence. Les véhicules glissent rapidement dans la rue principale, comme si la lenteur du village était contagieuse. Il y a un contraste entre les gens pressés de rejoindre Lons ou Clairvaux en voiture et le décor d’un autre âge qui m’entoure, où tout semble pousser à l’inertie. Les siècles précédents s’habillent du notre qui commence à peine. L’ancien et la modernité se mélangent, se chevauchent. Les choses éphémères sont vouées à disparaître sans altérer les pierres lourdes et bavardes des bâtisses accroupies devant leurs cours abandonnées. Les gens s’enferment et boudent le lavoir, le quartier de la gare, la fontaine couverte, le parvis de l’église verrouillée. Il n’y a plus de vie dehors. Tout se recroqueville vers un intérieur vide. 

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