Jura – 8. Téléphone

Mon téléphone s’est mis à sonner. L’atelier, jusqu’alors silencieux, sortit de sa léthargie. On m’appelait alors que j’étais perdu dans un Jura débarrassé de sa neige mais encore sauvage, un pays d’un vert à devenir fou, épinglé de poteaux électriques aux câbles fatigués par le voyage le long des routes étroites et sinueuses. On m’appelait de là-bas, d’un endroit près de la civilisation sûrement. On m’appelait ici, dans cette maison posée sur ce bout de village bouffé par le vide et traversé le soir par quelques silhouettes sombres et courbées cherchant un peu de vie dans la tiédeur de juin. J’ai ouvert mon téléphone. C’était ma mère, en voyage en Islande. Sa voix était hachée et puis elle a disparu complètement. Mon téléphone s’est mis à sonner à nouveau. Elle me parla du froid, de la pluie, des paysages magnifiques, de son retour. Je lui ai résumé Châtillon en quelques phrases maladroites ne ressemblant pas au village, ni à la baraque-couloir que nous habitions, ni aux nuances de verts à perte de vue, ni à la rivière limpide dans laquelle je me baignerais presque. J’ai parlé de choses sans intérêt, de dates, de détails. J’ai raconté une histoire vraie, un mensonge face au rêve qui me tournait dans le crâne. On ne dit jamais la vérité en une minute, on se perd dans les méandres de l’urgence. On s’embrasse et on raccroche avec la sensation d’avoir reculé, d’avoir effacé les paroles précédentes, d’en savoir moins qu’avant. Elle va bien, je le sais. Je vais bien, elle le sait. Qu’importe le reste, les geysers, le Eyjafjallajökull et son panache de fumée, Reykjavik, Björk, le Jura, Lons-le-Saunier, Clairvaux-les-lacs, Châtillon, l’église Saint-Valère fermée à double tour, le tracteur rouge de Wim. C’était hier après-midi. Depuis, plus rien. Personne n’a composé mon numéro. Je ressens le même abandon que dans ma banlieue genevoise mais dans un silence plus pur, débarrassé des bruits de moteurs, des cris et de la musique qui saturent mon quartier. Et puis il y a Marc, debout devant sa table à dessin, un pinceau dans les doigts, la tête penchée, griffonnant une posture, une vie. Ma solitude est en moi, enfouie, prête à ressurgir après lui, après le séjour, lorsque sa présence ne sera plus qu’un souvenir qui viendra nourrir ma nostalgie. Le village s’allonge sous la nuit qui lui cache ses murs, ses portes, sa verdure étalée dans des cours délaissées, ses humains étendus dans des lits à la dérive, ses chiens enroulés autour d’un museau froid. Quelques fenêtres éclairées arrosent un rebord en pierre, un bout de voiture garée devant, un vélo couché sur le flanc. Le téléphone vibre et s’allume. Mon amie est à l’hôpital et m’embrasse. Je l’embrasse à mon tour et plaisante. Je suis à l’autre bout du monde, au milieu d’un labyrinthe, loin des salles d’opérations, loin de la douleur qu’on veut lui confisquer. 

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