
Il faut vivre pour écrire. Car on écrit sa vie, ou quelque chose d’approchant. Ces jours, je l’avoue, mon existence est aussi trépidante qu’une partie de Scrabble dans un EHPAD donc je rame un peu pour étaler ma prose. Non pas que je m’ennuie mais je me laisse vivre, porté par une sensation de bien être toute naturelle, sans effort particulier. Nul besoin d’activités sophistiquées comme le ski, les escape games, les parcs d’attractions et autres conneries destinées aux atrophiés de l’imagination pour que je me sente bien. Je respire, observe, écoute et cet état contemplatif me satisfait amplement. Il faut avoir été tourmenté pour apprécier le calme de l’esprit, en jouir.
Je relis parfois mes carnets de notes, comme s’ils contenaient les aveux d’un étranger. Comment ai-je pu baigner dans une pareille souffrance, shooté la journée aux anxiolytiques, assommé le soir avec des somnifères ? Mon psy de l’époque me distribuait ça sans rechigner, comme des Smarties. Une copine qui était passée en coup de vent dans son cabinet un jour de déprime l’avait traité de dealer sans jamais y remettre les pieds… Je ne sais pas trop quoi penser de cette médication qu’il me prescrivait à l’époque. Était-elle nécessaire ou abusive ? Toujours est-il que je ne dois mon sevrage de toutes ces saloperie qu’à moi-même. J’ai dit stop, il y a des années. Complètement. Stop à mon angoisse, « ce fanatisme du pire » comme l’appelle la psychanalyste Régine Waintrater. Cette propension à imaginer les scénarios les plus noirs m’a quitté dès le moment où, de toute façon, je n’étais plus épargné par la maladie. Il fallait que je vive avec une épée de Damoclès sur la tête alors pas question de gâcher le temps restant. J’ai fait le tri des choses importantes et du superflu, privilégiant les plaisirs de la vie et mettant de côté les corvées évitables de l’autre comme se préparer mentalement et forcément douloureusement à l’arrivée d’un nouveau malheur. Le cerveau, à l’instar d’un pays, ne peut accueillir toute la misère du monde…
Voilà une heure que je suis perché sur ce tabouret de bar à surveiller le parking qui me fait face tel un maître nageur scrutant les vagues. À défaut de baigneurs, j’observe les gens qui vont et viennent dans le salon de thé. Certains mériteraient bien qu’on vole à leur secours tant leur démarche vacille. Vieillesse, fatigue, maladie… Ils tanguent sur le chemin de la vie, à la recherche d’un peu de chaleur, ici, ailleurs, avant le grand saut… Comme moi.
Comme nous tous…
