
Il est 6 heures du matin. La nuit, encore, cache mon pays dans son encre noire. Quelques lumières scintillent au loin sur Genève. Stacey Kent entonne « C’est le printemps » et ses lignes mélodiques m’enveloppent de douceur, telle une caresse de femme, si rare. J’ai grand besoin de cette délicatesse face à la violence des affrontements perpétuels qui se jouent sur notre planète. Le long hiver s’éloigne enfin. Les bourgeons éclatent. Perchés dans les arbres et les buissons alentours, avant l’aube, les merles crient leur amour, et moi je sens mon énergie de vie, plus forte que tout, qui pousse dans mes veines malgré la maladie. Cette journée s’annonce bien, même si je garde une appréhension face à l’avenir. L’expérience m’a conduit à être un peu méfiant. Mon père est mort en mars, cela fera 20 ans dans deux jours… Les arbres étaient en fleurs dans le parc où j’habitais lorsque j’ai appris la nouvelle. Il faisait beau. Je fus foudroyé par cet orage dans un ciel bleu. Je me souviens, je suis tombé par terre, terrassé par la douleur, en criant. Cet épisode, ce coup de poignard, m’a appris à laisser une place au mauvaises nouvelles en ce qui concerne mes projections dans le futur, comme si l’insouciance portait malheur.
Le jour se lève maintenant. J’ai rêvé de mon père cette nuit. Il y a 20 ans déjà qu’il est parti et c’est comme si je l’avais quitté la veille. Dans mon esprit se dessinent chacun de ses traits. Je revois son rire franc, son regard triste parfois ou courroucé face aux injustices. Je le revois avec tant de détails que c’en est incroyable. Il voulait que je fasse de la musique mais il n’aura pas eu le temps d’écouter mon album ou de m’entendre jouer du jazz au trombone. J’aurais tant voulu qu’il soit fier de mon travail. Mais nous avons pu nous dire « je t’aime » avant qu’une embolie l’emporte.
Mon père était un révolté et un poète délicat. Un amoureux des femmes, des fleurs, du vin, rêvant d’un monde fraternel. Il avait sa part d’ombre, bien sûr. Sans ombre pas de relief. Je le porte en moi, à jamais. C’est idiot mais je crois que je lui en ai voulu d’être parti avant l’heure. Il m’a fallu du temps pour faire la paix. Il est aujourd’hui, comme il disait, « de l’autre côté du miroir » et moi je suis encore là qui lui dois tant… Merci mon vieux !
