
De ma tour
Petit matin
Le temps est pluvieux et il fait froid. Un rêve agité m’a chassé de mon sommeil vers 5 heures ce matin. J’ai fait mon lit, comme pour achever cette nuit sur laquelle je n’allais pas revenir et j’ai allumé la télé sur une des chaînes qui nous fourni en information continue. Elle ne diffuse rien d’autre que des images de la douce et esthétique riposte française et alliée sur le nids des barbus. Pas celles de la chair éparpillée dans les lieux de perdition de la capitale. L’état d’urgence est décrété. Les promesses de liberté d’avant les attentats se sont envolées comme des moineaux après un coup tonnerre. Je coupe le son, laisse les titres simplistes défiler sur mon écran et pose un casque stéréo sur mes oreilles. Bettye Lavette fait vibrer sa fêlure et je me fais avoir une fois de plus en pleurant comme un gosse privé de sa mère. Les gros titres se brouillent et dégoulinent en dehors de l’écran.
Ces derniers temps, mon expression artistique se réduit à un journal qui n’a d’intérêt que pour moi, à quelques notes sifflées dans mon parking souterrain et à la petite danse à laquelle je me livre lorsque j’estime que tout ne va pas si mal.
Pour ce qui est de la lecture, je regarde les bouquins sur mon étagère, comme jadis je regardais les filles, avec une envie lucide qui me ramène de façon systématique à la raison et au renoncement. Je me souviens pourtant de ce temps où j’avalais les romans avec délectation. Lorsque j’arrivais à la dernière page, à la dernière phrase d’un bon livre, toute l’histoire me remontait d’un coup, d’un bloc, de façon jubilatoire. Je me sentais plus fort, nourri par une expérience, parfois ébloui par un style. Je me fatigue aujourd’hui dès les premiers chapitres et c’est sans enthousiasme que je goûte du bout des lèvres des romans que j’aurais dévoré il y a des années.
Il me reste la musique, sans doute plus accessible, plus directe.
Des déclarations spécieuses défilent sur cette chaîne d’info merdique et hypnotique qui éclaire faiblement mon salon aux volets clos. Le jour se lève. Je jette un œil par la fenêtre de la cuisine. Les Alpes sont loin derrière les nuages.
Dans cette existence, nous rêvions tous d’une prairie grouillante de vie et nous voilà face à un terrain vague.
Je dois trouver malgré tout quelque chose à faire pour calmer mes angoisses, un truc qui accapare mon esprit et me détourne de ma solitude,
Comme tout le monde, en définitive.
Neige
La neige tombe sur ma tour, tombe sur l’esplanade en contrebas, sur les arbres qui bordent la route contournant le terrain de basket, sur les voitures, les trottoirs, l’herbe du square. Elle tombe sur ma main, paume tournée vers le ciel, et me picote de froid. Je suis tout de même content qu’elle vienne semer la pagaille, pour l’ambiance, le spectacle…
Si demain les routes ne sont pas dégagées, je n’irai pas à l’hôtel J. En contrepartie, j’espère qu’il y aura une bonne couche de poudreuse, comme lorsque j’étais gosse. Je me souviens, nous jouions jusqu’à nous geler les pieds et les mains, des nuages blancs sortaient de nos sourires francs et des petits morceaux de glace pendaient à nos bonnets de laine. De retour à la maison, lorsque nous retirions nos gants et nos chaussettes trempés, apparaissaient nos extrémités rougies et douloureuses.
Nous étions la vie sans rien savoir de ses vacheries à venir. Enfin, il me semble que c’était ainsi. On est souvent bien loin de la vérité lorsque l’on traite du passé. J’idéalise mon enfance, mon adolescence et mon voyage en Afrique parce que le reste n’est qu’un combat sans fin, sans victoire, sans butin.
La neige continue à tomber et recouvre mon coin de quartier tel un drap blanc sur un corps sans vie. Là-bas, près de la frontière suisse, les lumières blanches et rouges des voitures tracent des sillons sur mes rétines fatiguées. Voilà que les flocons se collent les uns aux autres et accélèrent leur chute ainsi que la vitesse de leur fonte. Il n’y aura pas de poudreuse comme je le souhaitais. Je dois m’y faire, les années 70 sont loin derrière. Le froid me saisit de plus en plus. Quelques traces de pas découpent en pointillés la blancheur de l’esplanade, une vingtaine de mètres plus bas.
Je prends une profonde respiration et ferme la fenêtre. De l’air frais s’attarde dans la cuisine. Une mouche, parmi les dernières, se traine tristement sur le carrelage. J’approche mon pied nu de son corps ralenti mais elle ne réagit pas. Je pourrais l’écraser mais je n’en ai pas le courage. Les flocons ont disparu. Je sortirai demain piétiner la couche froide et molle qui tapisse le béton. Cette boue translucide ressemble à une promesse trahie.
J’irai sûrement à l’hôtel J.
Pagure
C’est l’aube. J’ai encore été tiré de mon lit par un rien, à cause de mon sommeil fragile. Je dormirai plus tard dans la journée. Mes acouphènes, ces sirènes du diable, sont fidèles au poste. Il se peut que j’aille boire un expresso quelque part, dans quelques heures. J’aime l’ambiance des cafés tôt le matin, le bruit du percolateur, les visages qui n’ont encore pas dégonflé de la nuit, la radio qui crachote sa petite bouillie d’informations. On se dit que la journée commence, qu’il est peut-être possible de se refaire, de rencontrer quelqu’un, de commencer une nouvelle vie, et puis les heures passent et on ne rencontre guère que soi-même, on s’embourbe dans les ornières d’hier en jurant. Nos désillusions vont plus vite que nos rêves, toujours.
Hier, j’ai été chercher ma mère à l’hôpital. La traversée de Genève fut pénible. La circulation dense et bordélique a généré chez moi un stress important. J’ai même cru à un moment que j’allais tourner de l’œil tellement tout ce merdier m’oppressait. Une jungle urbaine. Je me suis dit que je ne remettrai plus les roues dans cette ville de dingue. Le retour fut à l’avenant. Enfin, ma mère va bien, c’est le principal. Et puis Genève était magnifique avec la lumière du soir. La bagnole, cette folie humaine, l’assassine. Certains appellent ça la liberté.
J’irai plus tard au café. Pour l’instant, je ne m’en sens pas le courage. Même les choses simples deviennent parfois difficiles. Lorsque je change d’endroit, je me sens comme un pagure sans sa coquille, vulnérable. Cette fragilité incurable m’empêche, la plupart du temps, de me sentir bien entre deux refuges. Malgré tout, poussé par une volonté forte, je sors tous les jours me frotter au monde.
La bipolarité est un Everest dont on n’atteint jamais le sommet. Il faut apprendre à avoir du plaisir pendant son interminable ascension.
Le soleil caresse timidement la façade de l’immeuble d’à côté. La journée commence vraiment. Les gens s’activent, se rendent service, produisent, souffrent, jouissent, s’aiment, se méprisent, se détestent. Je regarde tout ça avec inquiétude, avec joie aussi. Je suis en dehors et en même temps en dedans, jusqu’au cou. Je ressens les choses à l’extrême. Mes mains tremblent tels des sismographes. Je capte les humeurs des hommes, en bien comme en mal.
En définitive, je suis vivant comme personne.
Je mourrai avant l’âge.
Épuisé.
De l’autre côté
Le ventilateur me balance trop d’air et glace presque ma peau. Je l’éteins et observe l’hélice qui ralentit jusqu’à son arrêt complet. L’immeuble en face est dans l’ombre du mien, à présent. Sans les observer vraiment, je vois ses occupants évoluer dans leur cuisine ou leur salon, sans parole, sans bruit, fantômes lointains. Ils sont comme enfermés dans ces appartements exigus, théâtres de leurs errances molles et sans but. Un sentiment de pitié m’envahit alors que peut-être quelqu’un m’observe aussi tandis que je courbe le dos derrière mon ordinateur, tuant doucement le temps.
Je ne me veux plus tel que je suis. J’aimerais retrouver le gamin aventureux, enthousiaste et aimant que j’étais avant ma reddition dans cet hôpital psychiatrique de Genève.
Au cinquième étage, une femme allume sa télévision. Elle fait le plein de résignation sans le savoir, les yeux rivés sur la phosphorescence de cet appareil hypnotique.
Déjà, je me sens pousser les ailes qui m’arracheront à ma condition.
Je le sais maintenant, il est possible que j’échappe à mon destin, à ce labyrinthe sans issue.
Il faut juste que je parte à ma recherche, au delà de mes murs.
Divorce
Genève, là-bas, au bout de la ligne droite, bouche amoureuse mordant son lac que certains appellent Léman, ne m’attend pas vraiment puisque je la boude si souvent.
Je la voudrais sans la foule, avec de rares passants, sans sa masse de véhicules vrombissants. Je la voudrais comme il y a vingt ans, trente peut-être, avant cette époque et sa démence.
Elle reste belle, c’est indéniable, lorsqu’elle se mate le fric dans son eau, miroir que des bateaux à roues à aubes sillonnent et troublent.
Ma ville étrangère, je ne t’aime plus vraiment, à cause de ces angoisses que tu me files.
J’ai changé aussi, je le sais. Notre divorce était inévitable.
On ne se déteste pas tout à fait puisque je marche encore dans tes rues, le nez en l’air, à la recherche d’un coin de verdure sur un balcon rouillé qui me fasse oublier ton agitation.
C’est vrai malgré tout que tu es belle, pute de luxe qui se donne en échange de n’importe quelle devise louche. Tu n’es pas très regardante et c’est toi qui après fait au monde la morale.
Je suis encore dans mon café, côté français, les nerfs à vif. Une invasion de gosses turbulents me donne une envie forte de me jeter dans tes bras, au bout de la ligne 18 du tram.
Il y aura peut-être moins de bruit dans tes rues,
Disons, un boucan plus reposant…