
Elle est là, coincée entre ma baie vitrée et mon lave-vaisselle, installée depuis des mois, au même endroit, pattes plus ou moins écartées selon l’heure du jour, guettant sa proie, celle qui aura le malheur de s’emmêler dans sa toile filasse. C’est ma protégée, Caroline. Je n’ai plus de chien, plus de poisson ni de chat mais cette araignée me tient compagnie. Elle est là, je le sais et il me suffit de le savoir. Chagrin le matin et espoir le soir, comme le prétend le dicton. Bien sûr, elle se fout de moi, j’en suis conscient mais j’aime à penser qu’un lien s’est tissé entre nous. Comme quoi il arrive qu’une araignée ne tisse pas seulement des toiles…
L’Opilione est une sorte d’arachnide stipule Wikipédia. J’apprends aussi que son nom provient du latin opilio désignant un « berger sur échasses ». Qu’elle est belle ma Caroline ! Elle n’est pas de ses araignées velues terrifiantes qui trottinent dans les baignoires blanches alors qu’on ne s’y attend pas, non. Elle a de la classe, elle ! Durant mon adolescence, mon père et moi habitions une petite maison de campagne et juste au coin de la porte d’entrée, au sol, se trouvait le robinet d’arrivée d’eau général. Un petit coffrage de bois cachait ce robinet disgracieux et c’est là que logeait notre araignée de l’époque, une autre Caroline, bien grosse et velue, baptisée ainsi par mon paternel qui pour rien au monde ne l’aurait chassée. « Ça mange la vermine ! » disait-il comme s’il avait fait l’acquisition du dernier gadget à la mode… En découvrant la présence de cette faucheuse chez moi, mon adolescence m’est revenue. J’ai donc abandonné cet endroit de mon appartement depuis des mois à cette nouvelle pensionnaire, prenant soin de ne pas y faire le ménage. C’est son coin. Et lorsqu’on me demande si j’ai des animaux je rétorque que j’ai une araignée, en plus de celle que j’ai au plafond… Est-ce plus idiot que de dire qu’on a des poissons en aquarium ou un hamster ? L’important, c’est de se sentir responsable de quelque chose, d’une vie, même infime. « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé » disait Saint-Exupéry. Alors je suis responsable de cette Caroline qui me tiendra encore compagnie un moment avant que l’autre faucheuse, cette salope, vienne me chercher, un jour…
