Partie 5

Hôtel J.

Le prix du silence

Dans mon verre de bière aux reflets d’or, les bulles filent vers la surface. Elles ressemblent à des insectes pressés et ignorant le doute. Jamais l’une d’elle ne fera demi-tour.

De la musique lounge se répand dans le petit salon du bar tel un coussin sonore moelleux sur lequel j’aime poser mon esprit fatigué. Mes pieds s’enfoncent dans la moquette épaisse, jusqu’aux chevilles, presque.

Le serveur est affable mais sans franchir la limite de l’obséquiosité. Mon angoisse se dissipe. Mon calme est artificiel, maintenu par le cadre particulier, quasi inhumain, de ce palace de campagne. Je vais mieux. Dans un moment, je vais devoir sortir et il pleut. Je suis tel un bernard-l’hermite, ne quittant une coquille que pour en trouver une autre aussi rassurante, cherchant des endroits épargnés par le bruit, l’agitation et l’agressivité.

Assis en face de moi, il y a un couple, la trentaine, avec un nourrisson endormi dans un couffin. Ils ont une chambre ici. Quelques prospectus de résidences hôtelières de luxe sont étalés sur leur table basse. Ils iront de palace en palace, n’ayant que le souci du choix. Leurs voix sont calmes, posées. La richesse engendre une certaine simplicité. « Je veux. J’ai. »

C’est vrai que je prendrais bien pension ici une semaine ou deux, le temps de me refaire une santé.

D’épais rideaux ont été tirés pour cacher le temps maussade aux clients.

J’extirpe mes chaussures de la moquette et m’en vais.

Une pluie battante m’attend dehors et me force à courir jusqu’à ma voiture. Je m’engouffre à l’intérieur et claque la portière. La circulation intense, les gens excités, les bruits inutiles, tout va recommencer.

L’eau tambourine sur la carrosserie. 

Je ferme les yeux. 

Encore un peu de paix… 

Conscient

Le jour décline. Les couleurs pâlissent et les choses se débarrassent de leur contour, de ce contraste fort que leur donne le soleil oblique de l’automne. À travers les vitres de la véranda de l’hôtel J., je regarde les différents verts qui s’étalent depuis le golf jusqu’à la forêt recouvrant les premières pentes sérieuses du Jura. Les lumières de ce palace zen s’allument et semblent ainsi officialiser l’arrivée imminente de la nuit ainsi que celle de quelques voyageurs. Près du bar, une réception s’organise. Champagne et petits fours. Quelques riches anglaises prennent un verre dans le salon feutré à côté. Leurs voix passent du médium à l’aigu sans arrêt, comme pour souligner que tout est formidable, que la fête sera réussie. Ça bouge autour de moi. Il y a dans les mouvements calibrés du personnel quelque chose de grotesque. Le champagne va couler à flots. Un jour, nous allumerons des feux de camp avec des billets de banque mais combien de désastres nous aura-t-il fallu pour comprendre que l’argent n’aurait jamais dû déborder de sa fonction première : faciliter le troc ? Il sera de toute façon trop tard. Je viens dans ce palace chercher une paix que je ne trouve pas ailleurs mais je ne peux m’empêcher parfois de ressentir une criante injustice. L’hôtel J. est pour moi comme une ambassade où je viens me réfugier, où je suis complètement à l’abri, mais force m’est d’admettre que ma situation est un paradoxe puisque le monde déglingué que je fuis, que les médias exhibent, est le résultat de la cupidité de certains individus sans qui les hôtels de luxe n’existeraient pas. Je trouve donc asile dans un endroit essentiellement fréquenté par des personnes ayant une part de responsabilité énorme dans la faillite de l’aventure humaine, des personnes ne connaissant qu’une logique, celle de l’argent. 

Enfin, le temps d’un café et de quelques lignes, je m’assois sur mes principes mais sans jamais oublier qu’ils sont au chaud sous mon cul.

Fragile

Ce jour est supportable et c’est, dans mon cas, une véritable promotion dans la hiérarchie du bien-être. Je vais d’ailleurs de promotions en rétrogradations douloureuses tout en gardant un certain calme apparent. Je pleure de temps en temps, pour réduire ma pression interne. Mes larmes sont salées, je le sais car elles coulent suffisamment pour parvenir à ma bouche.

Je suis à l’hôtel J., peu fréquenté aujourd’hui, et j’écris, avec mon casque collé sur les oreilles. Les rares clients du bar s’enfoncent dans les grands fauteuils mauves alors que derrière eux des corps s’ébattent dans la piscine couverte probablement surchauffée. Quelques bombes exhibent leur jeunesse avec l’arrogance que permet une plastique parfaite. La vieillesse leur promet une lente agonie, sans pitié, à la mesure de leur beauté éphémère.

Il pleut. La nature n’en peut plus d’être arrosée et recrache un vert presque fluorescent alors que dans certains coins d’Afrique, on s’étripe autour d’un point d’eau. Il pleut toujours sur l’homme blanc. Il devrait d’ailleurs se méfier que ce ne soit pas en des quantités déraisonnables. 

L’Afrique parfois me remonte dans la poitrine en faisant un remous de tous les diables. Je me dis souvent que je n’aurais jamais dû laisser là-bas celui que j’étais, un type pur, sans calcul, vivant, mais tout compte fait, je n’aurais pas supporté un retour en France, dans cette société basée essentiellement sur le mensonge, sans changer radicalement, sans hypocrisie, sans renoncer à ma liberté. 

La pluie a cessé. Je vais rentrer. 

Le grand hall qui longe le bar est désert. J’aime le degré de fréquentation de ce palace, cette présence homéopathique de mes presque congénères. J’ai bien mérité cette pause. Du fait de ma fragilité, je dois toujours me battre, le courage étant la seule arme dont je dispose ou qui me fait défaut. Il est étonnant que ces deux mots, courage et fragilité, pourtant intimement liés, ne soient jamais ou si peu associés. On parle plutôt de courage et de force. Faut-il tant de courage que ça lorsqu’on a de la force ?

Une employée fait la visite de l’établissement à un couple de Russes indifférents. J’imagine ce qu’elle pourrait leur dire… « À votre gauche, le bar donnant sur la piscine et à votre droite, notre client le plus fidèle avec son casque et son ordinateur, un asocial. Au fond du couloir, notre spa… » Mon petit délire me fait sourire. C’est vrai qu’ici, je fais presque partie des meubles mais c’est arrivé sans que je m’en rende vraiment compte, pris par l’écriture.

Les filles du spa s’en sont allées, le téléphone de leur bureau sonne dans le vide. Je paye mon soda, traverse le grand hall de l’hôtel J. et marque un temps d’arrêt une fois dehors. Des millions de possibilités s’offrent à moi mais je n’en choisis qu’une, tout le temps la même,

Rentrer chez moi.

Piège

En ce moment, mes journées se traînent. Il faut dire que je sors peu. La météo est mauvaise et en cette période de fêtes, les commerces sont saturés de monde. En préparant leur grande orgie annuelle, les gens me poussent à rester chez moi la plupart du temps. L’hôtel J., où j’ai trouvé refuge, semble épargné par l’agitation qui règne dans le pays. 

J’ai avalé un sédatif en arrivant ici et je ressens déjà comme un engourdissement, une insouciance. Ces effets sont caractéristiques. J’ai parfois besoin de cette facilité, comme on se paye un taxi pour ne pas se goinfrer le métro. Et puis la quantité d’anxiolytique que je m’autorise reste homéopathique. Je préfère prendre sur moi plutôt que d’être dépendant d’une substance. Je n’aime pas me bousiller la santé, même si j’ai conscience que ma durée est limitée.

L’hôtel J. est désert. Quelques nababs se prélassent en peignoir blanc autour d’un whisky. J’ai cru comprendre qu’ils partaient demain pour un autre hôtel de luxe, en Égypte. Ils ne seront guère dépaysés parce que là-bas, les loufiats sont aussi affables qu’ici. Seule change la langue, et encore, puisque l’anglais est de mise dans tous les palaces. 

Je n’ai plus envie de voyager. Le monde ne me fait pas du gringue alors je reste dans le pays que je connais et que j’ai l’habitude de détester. J’y ai mes repères, ceux nécessaires à mon handicap, tel un aveugle cloîtré dans son appartement.

Je me tourne du côté du jardin japonais. On dirait qu’il pleut encore. Les arbres nains, les vasques, les graviers, tout dégouline avec une tristesse froide, résignée. Je pense au roman que je n’écrirai jamais, à cette histoire formidable que j’ai en tête. La montagne de travail nécessaire à sa narration me terrasse avant même d’en attaquer les contreforts. Ce bouquin, je le voudrais poignant, touchant, marquant, avec du style, et en cela, peut-être, j’attends trop de moi, comme ces jeunes parents qui voudraient de grands destins pour leur progéniture et qui, au fil des années, se rendent compte qu’ils n’ont mis au monde que des humains lamentables, farcis de contradictions, frustrés et névrosés. Je suis donc condamné à écrire des petits textes alimentés par une angoisse tenace, celle de l’occidental inadapté à la société qu’il a créée, cette machine féroce. Nous sommes heurtés de plein fouet par ce monde auquel nous avons souscrit, piégés par ce que nous croyions être une libération, une émancipation. Le tissu social s’est délité au profit de réseaux virtuels et stériles. Ce monde semble vouloir faire de nous des robots binaires, sans nuance.

Je m’approche de la baie vitrée. On dirait que la pluie a cessé complètement. J’ai la sensation d’avoir déjà vécu ce moment précis. C’est pourtant un instant sans importance, un instant parmi des millions d’autres. Une main se pose sur mon épaule et me tire de mes pensées. Le serveur me sourit et m’annonce que mon soda est offert. 

Tout n’est pas perdu, du moins tant que certains échanges resteront entièrement gratuits.

Le jour et la nuit

Les Anglaises qui papotent à côté de moi n’ont pas encore commencé leur thé que déjà le soleil rase ma campagne et allonge les ombres des arbres décharnés de ce mois de décembre finissant. 

Quelques baigneurs pataugent dans la piscine couverte de l’hôtel J. et cela fait, avec toutes les lumières jaunes qui dansent frénétiquement sur la surface agitée de l’eau, comme un feu de joie incontrôlable et magnifique. 

Une heure passe. Les derniers rayons du soleil s’inclinent vers le ciel et incendient une fine écharpe de stratus oubliée par la bise.

Mes douleurs se sont endormies, mon souffle s’est réfugié dans mon ventre et mes mains ont cessé de trembler. J’avale la dernière gorgée de mon café froid et observe les allées et venues des rares clients de l’hôtel dans le grand hall qui longe le bar. Les Anglaises sont parties, au restaurant, probablement. 

Les flammes qui se tortillaient sur la piscine se sont éteintes. Derrière un Jura sombre et pesant, le soleil meurt une fois de plus. La plupart des baigneurs ont rejoint leur chambre et allumé leur télé.

Un serveur dispose des bougies sur les tables. La nuit presque tombée chasse les dernières lueurs orangées qui découpaient les crêtes émoussées du Jura. Ils ont allumé tous les spots du palace. Stacey Kent me chante une berceuse et nettoie en moi les dernières traces de colère. Je suis bien.

Sur l’écran de mon ordinateur, le curseur clignote à la fin de ma dernière phrase et semble me dire : « Et alors ? »

Et alors il y a des jours comme aujourd’hui où je regrette juste de voir filer les précieuses heures dont la vie me fait cadeau. 

Pollution

L’hôtel J. est quasi désert aujourd’hui. Une eau gazeuse italienne tient compagnie à ma soif inextinguible tandis que dans les haut-parleurs du bar, une musique aigre agace mes tympans. 

Face à moi, un type énorme remplit entièrement le fauteuil dans lequel il est installé. Il parle à quelqu’un au téléphone, avec assurance et gentillesse. Son poids est une leçon que la vie lui a donnée et qu’il reçoit probablement encore lorsqu’il fait face aux regards vaches de ceux qui, comme moi, peinent à faire abstraction de sa masse.

Hier, aux infos, j’ai appris le massacre qui a eu lieu à Nice. J’imagine, malgré moi, les chocs sourds de la chair sur le métal en mouvement, les cris, la frousse et les corps étendus. Et puis mon esprit bifurque. Je dois préserver le peu de lumière qui y subsiste si je veux garder un semblant d’équilibre. 

Dehors, la chaleur cuit la terrasse déserte. Le soleil monte dans un ciel vide et gagne en intensité.

Le type énorme se lève, manque d’emporter le fauteuil avec lui et se dirige vers le bar en soufflant. Il grimpe sur un grand tabouret, sort de la poche de sa chemise une liasse de billets et en pose un sur le zinc, suffisamment gros pour faire des petits. Le serveur encaisse, stoïque.

Sur le grand écran du bar, le tour de France se termine pour aujourd’hui. Dans les camions des sponsors, les seringues s’enfoncent dans des muscles encore chauds et transpirants. À l’image, quelques coureurs encore vigoureux bredouillent des commentaires navrants sur l’étape du jour. Le serveur prend la télécommande et zappe par mégarde sur une chaîne d’info. Le camion criblé de balles apparaît. Il zappe à nouveau sur un spot publicitaire bien lisse. Nice n’a plus la cotedans les palaces où les sujets fâcheux sont proscrits. Dans cette ville, en haut lieu, on s’inquiète beaucoup pour le tourisme sans oublier de qualifier le massacre avec quelques superlatifs choisis, salamalecs de politiciens.

Je suis fatigué. Je vais rentrer. 

Je dépose l’appoint sur la table en verre, dresse ma carcasse, accroche ma sacoche à mon épaule et me dirige vers l’entrée.

Une fois la porte franchie, je pénètre dans un four. Le sol brûlant me cuit d’avantage que le soleil. Une grosse berline allemande laisse tourner son moteur. Le ventilateur se met en marche en rugissant. C’est le type énorme qui se trouve à l’intérieur, fumant une cigarette, son smartphone collé à l’oreille. La climatisation de sa voiture tourne probablement à fond.

Demain, j’irai marcher sur la route forestière, là-haut, sous la voûte des arbres. J’ai besoin de respirer. 

Juste respirer. 

Business

Il fait une chaleur à crever dans l’hôtel J. J’ai comme des picotements sous mon T-shirt. En face de moi, un vieux type plein d’assurance essaye de vendre sa camelote à un jeune loup qui le coupe et lui raconte sa courte vie. Le vieux reprend la parole avec un ton assez condescendant, paternel, pour faire l’éloge de ses collaborateurs avec qui il forme une équipe béton. Il parle lentement, posément, comme un politicien ayant de la bouteille et qui a l’habitude d’être écouté sans être interrompu. Le jeune ne semble pas impressionné. À mon avis, il n’achètera pas. Il pense que le vieux est un con et le vieux pense la même chose de ce petit mec qui pourrait être son fils. Ils finissent par se serrer la main, par échanger des sourires et des cartes de visite, pour la forme, puis ils s’en vont avec leur costume et leur cravate vers d’autres rencontres insipides où ils redonneront ce spectacle mou et froid destiné à motiver un transfert d’argent. 

Un Jack Russell trottine dans le couloir en direction du spa, suivi de sa maîtresse, une grande bringue d’une cinquantaine d’années plutôt bien conservée. Je tends la main au toutou, au niveau du sol. Il se radine pour avoir quelques caresses. Il est mouillé. Temps de chien. 

Trois jeunes businessmen se sont assis à côté de moi. J’ai mis mon baladeur car même si je ne suis pas un crack en anglais, je le comprends suffisamment pour réaliser que ces trois-là vendraient leur mère pour faire une affaire juteuse. J’ai ma dose. 

Galliano et son accordéon me balancent un peu de poésie dans les oreilles et ravivent les couleurs alentour, rares. Ici, on est surtout dans une dominance d’ocres et de blanc. Les beaux jours de septembre me manquent. Nous nous enfonçons dans l’hiver comme dans un tunnel et le chemin sera long avant de voir la lumière du printemps, cette explosion de vie. Je suis tout de même bien en ces murs où presque rien ne vient perturber le battement régulier de mon cœur de verre à la fois fragile et résistant. J’arrive à faire abstraction de ce grand type qui parle fort et du bruit de l’aspirateur que passe le serveur. Il y a des chances pour que je meurs d’un coup, sans avertissement, comme mon père et mon grand-père. Une belle mort en somme. De toute façon, je n’aime pas les bilans. Le mien serait une liste de toutes les choses que n’ai pas faites et qui étaient à portée de main, une litanie qui, je l’espère, me sera épargnée. 

Des attachés-cases sortent de la salle de réunion dont le rideau était tiré. Je n’ai même pas entendu ces gens coincés dans leur bocal. Leurs bavardages ont été couverts par le grand type et sa voix mégaphonique. Ils s’en vont maintenant vers leur chambre, lessivés mais le visage apaisé par quelques accords enrichissants. La concurrence y laissera des plumes.

Le plus souvent, les pires décisions se murmurent dans les couloirs. Les réunions ne font que finaliser les choses.

Parmi ces hommes d’affaires, certains feront un burn out et redeviendront des humains sensibles.

Esther Philips me chante un blues puissant et ravive mon écorchure. Je vais partir et pousser derrière moi d’un pas décidé cet endroit qui ce soir, alors que la nuit est tombée, me file un peu le cafard.

J’ai envie de vin, plus que d’habitude.

Bordeaux

Depuis le salon du bar, il y a une vue imprenable sur le golf où seuls les troncs blancs de quelques maigres boulots tranchent avec le vert de la pelouse. Des bandes de lumière venant des persiennes alignées en dessous du plafond éclairent de grandes photos sépia de chevaux, un cran plus bas. Le jardin zen est caché par le long rideau noir qu’ils ont tiré pour isoler la salle de réunion. Sur les plis du tissu épais, le soleil ondule mollement. Avec une démarche un peu mécanique, le personnel en complet s’affaire. Les décideurs vont bientôt se réunir. Le directeur me tend la main et la récupère aussitôt pour filer vers le spa. 

J’ai encore le goût du café dans la bouche. Ma tension et mes pulsations cardiaques sont probablement normales. Les connections de mon cerveau semblent être correctes. Je suis calme, détendu. Il ne s’agit que d’une pause. D’ici deux heures tout au plus, l’angoisse me serrera le ventre à nouveau, mes colères stupides feront osciller mes doigts et je barbouillerai tout en noir, jusqu’à la moindre manifestation de la vie. Mon humeur est comme un jeu d’enfant qui dégénère, passant avec facilité de la comédie au drame. 

Il fait beau. Malgré tout, je reste entre quatre murs. Je me demande ce qui m’empêche de sortir pour me chauffer la peau, la chair. Je regarde en direction de la piscine. Derrière le store vénitien qui tente de la cacher, j’aperçois quelques silhouettes à moitié immergées. Leurs mouvements étudiés troublent la surface de l’eau et les bruits qu’ils génèrent sont amplifiés par l’écho dû à la grande verrière couvrant le bassin. Une lumière bleue habille le comptoir du bar et lui donne une certaine classe en même temps qu’un côté kitsch.

Je ne peux pas rester ici plus longtemps. Cette léthargie me culpabilise. Que suis-je en train de faire de mon existence ? Je devrais bouger, explorer, expérimenter, goûter aux choses, vivre !L’aventure n’est-elle pas le terreau de la création ? Ma prose se nourrit de trois fois rien et de ce fait devient exsangue. J’ai la flamme mais le combustible me fait défaut. 

Je pars à Bordeaux à la fin du mois. L’agitation d’une grande ville devrait être une source d’inspiration suffisante. J’ai habité là-bas durant une année, il y a plus de vingt ans. J’y ai vécu intensément. J’étais étudiant. Je me souviens de quelques fêtes bien arrosées, de petits matins où les premiers rayons du soleil faisaient briller les pavés alors que nous allions nous coucher, épuisés. Je me souviens de soirées chez les uns et les autres où nous refaisions le monde après l’avoir anéanti, de la musique que nous jouions dans une cave, mal et fort, à nous faire saigner les oreilles, de mon amour échoué au bord de la Garonne, dans une guinguette, de la voix des immigrés fauchés chantant leur pays pendant les cours d’alphabétisation que je leur donnais. Ça ne pouvait pas durer bien longtemps. Mon cerveau n’a pas supporté ce rythme, ces émotions, et m’a conduit dans le seul endroit où le repos était réellement possible, loin des fêtes estudiantines, loin de mes amis et de ma famille. Je suis resté deux semaines à l’hôpital. C’était beaucoup moins grave que le cataclysme de la première fois. 

Bordeaux est la ville où je me suis senti le plus vivant après l’Afrique, même si j’y ai connu des moments difficiles, à la limite du déséquilibre. Lorsque j’y retourne, ses rues font remonter en moi des souvenirs de plaisirs intenses mais aussi des sensations étranges et désagréables en rapport avec la folie. 

Aujourd’hui, me voilà à l’hôtel J., dans ce cocon cinq étoiles, à écouter le silence relatif de l’endroit. Peut-être y a-t-il un juste milieu entre ma vie actuelle et celle de Bordeaux, mais j’en suis incapable. 

Je crois que j’ai vieilli. 

La jeune femme stupide

Perdu dans la nuit, sans habitation aux alentours, l’hôtel J. est comme un vaisseau traversant l’Atlantique, un paquebot de luxe quasi désert, véritablement insubmersible. J’aime la sensation d’isolement que me procure ce lieu avec ses rideaux sombres et épais, ses lumières tamisées, ses fauteuils profonds. J’ai besoin de me sentir coupé du monde et de ses horreurs et je ne connais pas meilleur endroit dans mon bout de France collé à la Suisse que cet hôtel et son bar. 

Derrière moi, un couple bavarde. Elle a l’air stupide et il semble l’être un peu moins, ce qui lui donne une légitimité pour faire son éducation en lui expliquant des expressions et des mots dont elle ignore le sens. Elle boit les paroles de ce mâle alpha comme du Baileys et semble les oublier instantanément. Elle sait que l’important est de jouer les cruches et elle n’a apparemment pas à se forcer pour ça. Ce type d’homme a besoin de dominer les femmes intellectuellement comme physiquement. C’est étrange mais à présent, en écoutant attentivement les intonations et le vocabulaire de cette jeune femme, je me mets à douter de sa stupidité. Peut-être qu’elle le mène en bateau, qu’elle veut juste se rendre attrayante en flattant son intelligence avec une ignorance feinte. Je ne blâme ni l’un ni l’autre puisque c’est un jeu dans lequel chacun y trouve son compte. Il se peut aussi qu’il ne soit pas dupe de la prétendue bêtise de cette fille et qu’il prenne sa comédie pour un vrai désir de lui appartenir. Je me retourne pour les voir. Elle est belle et n’a pas trente ans. Lui est assez laid et s’apprête à quitter la quarantaine. 

Un groupe d’hommes d’affaires vient d’arriver. Leurs voix graves remplissent l’espace et m’empêchent d’entendre la suite de la conversation entre la jeune femme et son disgracieux mentor. Ils sont tous avec le même costume, la même chemise, les mêmes pompes pointues. Je pourrais les croiser cent fois dans le hall de l’hôtel J. sans jamais les différencier les uns des autres. 

Les deux tourtereaux se lèvent et je sens à l’expression de leurs visages, à leur façon de se mouvoir, que la soirée, malgré l’heure tardive, n’est pas finie et va se prolonger dans une chambre. Sous l’effet d’un excellent champagne, elle s’allongera et se donnera en fermant les yeux, bien décidée à percevoir, à court ou moyen terme, un retour sur investissement prompt à lui faire oublier qu’elle s’est trahie elle-même en baisant la laideur pour rester dans un monde hors du monde, un monde facile, confortable et beau, pour lequel tant de gens étrangleraient sans scrupules la terre entière.

La baigneuse

Une femme se baigne dans la piscine de l’hôtel J., doucement, comme si elle avait peur de froisser la surface de l’eau. Elle fait tout de même des ronds autour d’elle, des petites vagues qui clapotent une fois arrivées au bord du bassin. Je n’entends rien de tout ça car j’observe la scène côté bar, derrière une vitre épaisse équipée de stores vénitiens légèrement entrouverts.

Perché sur un grand tabouret moelleux, je sirote un fond de café froid. 

La femme est maintenant allongée dans le jacuzzi attenant à la piscine et effectue des petits mouvements de bassin en fermant les yeux. Elle doit avoir 60 ans et son corps s’éloigne inexorablement de l’érotisme qu’il devait à sa jeunesse. Pour l’instant, il est quelconque et échappe encore à la laideur. Elle quitte le bassin et s’enroule dans une grande serviette blanche appartenant à l’hôtel. Je ne vois pas les traces humides qu’elle a probablement laissées avec ses pieds sur le sol carrelé.

La musique que diffuse les haut-parleurs du bar est guillerette, presque grotesque. 

La baigneuse est partie. Sa serviette blanche est posée en boule sur un transat. Un employé viendra la ramasser. La piscine a retrouvé sa surface presque lisse. Je vais finir mon café et rentrer au bercail. 

La vieillesse viendra sans doute pour moi aussi, avec les renoncements que cela implique. 

J’ai déjà presque abandonné l’espoir d’obtenir de cette existence une chose essentielle que je n’ai jamais connue et qui m’a terriblement manquée. À présent, je crois que je suis trop habitué à son absence.

Cette chose, c’est l’attachement viscéral entre deux êtres vivants.

C’est aussi un mot que je ne veux plus ni écrire, ni prononcer, comme le prénom d’une personne contre qui l’on est en colère. 

Lisbonne

Ces jours, la grisaille est partout, dans le ciel, dans les journaux, dans mes yeux fatigués. 

Mon pays est sûrement plus beau vu d’avion. Là-haut, à travers les hublots, des voyageurs privilégiés profitent du spectacle qu’offre le soleil illuminant une mer de nuages contenue par les montagnes qui entourent le bassin lémanique. 

Un vent léger fait se balancer les jeunes roseaux du jardin japonais de l’hôtel J. J’ai envie de partir, de prendre un vol de deux ou trois heures histoire de sortir un peu de ce pays de Gex où je tourne en rond comme un vulgaire poisson rouge dans son bocal. Je pense à un voyage dans mes cordes, à une aventure mesurée mais suffisamment intéressante pour relancer mon envie d’écrire des textes plus longs, différents, moins noirs. Pourquoi pas Lisbonne ? Je me faissûrement une fausse idée de cette ville mais elle me charme et je n’y peux rien. Il y a vingt-cinqans, je l’ai traversée à vélo sans m’attarder, en empruntant probablement de trop grosses artères puisque son souvenir s’est effacé en grande partie. Peut-être qu’enfouies en moi, dans mon inconscient, quelques images fortes subsistent et me poussent à retourner là-bas.

Un mal de crâne m’accompagne depuis des heures. Le sang ne semble pas circuler correctement dans mon cerveau. Mes acouphènes sont montés en puissance. Malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce voyage, aux clichés que m’inspire cette ville comme les trams jaunes et rouges se faufilant dans les rues étroites, pavées et en pente de l’Alfama. J’en rajoute une couche en imaginant du linge aux fenêtres flottant au gré d’un petit vent chaud. Je dois confondre avec l’Italie… Je m’en fous, je veux aller voir cette ville et y écrire. À force de rester ici, mon esprit s’épuise et ne trouve plus les mots. Ne pas le stimuler serait le condamner.

J’avale la dernière gorgée de mon deuxième café, je me glisse dans ma doudoune et dis au revoir au serveur qui s’affaire derrière le bar. 

Dehors, un ciel métallique me rappelle à l’ordre en plaquant mes ailes au sol. Le bitume est humide. La terre est saturée de flotte. Il pleut. Je partirai en octobre. Ça me laisse le temps de rassembler mes forces, de calmer mes angoisses, et puis les touristes, eux, se seront dispersés depuis un bon moment. 

Avec un peu de chance, ils m’auront laissé un peu de soleil.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut