C’etait le stress ce matin. Mon cœur a tapé plus fort dès que je suis sorti de chez moi. Je le sentais cogner dans ma cage thoracique et mon souffle se faisait plus court, comme celui d’un taureau dans l’arène qui sait qu’il va souffrir. Certes, ce ne sont pas des banderilles qu’on m’enfonce régulièrement dans le bras mais j’appréhendais beaucoup cette séance de dialyse vu comment les choses se sont passées la dernière fois : trois piqûres, trois ratages. Se lever avant le chant du coq, se préparer, faire la route, tout ça pour se faire charcuter et ne pas être dialysé… De quoi déprimer. C’est donc à reculons que je suis venu ce matin au centre. Mon cœur n’a cessé de tambouriner. Il n’est toujours pas entièrement calmé, même si cette putain de machine est branchée et fonctionne correctement depuis 1/2 heure, sans biper. En fait, inconsciemment, je redoute qu’elle se mette à protester alors je somatise. Le corps, ce sismographe de l’esprit… Tremblements, maux de ventre, de tête, cœur qui s’emballe sont autant de symptômes trahissant une situation inconfortable, inquiétante pour un humain. Je suis actuellement entouré d’infirmières et d’infirmiers compétents, avec du matériel à la pointe et pourtant mon rythme cardiaque et mon souffle indiquent que je suis encore, c’est du moins ce que je crois, dans une zone de danger. J’ai seulement une aiguille plantée dans le bras car la deuxième a foiré à nouveau. C’est moins efficace mais bon, à défaut de grives, on mange des merles. L’important pour moi, c’est d’être en dialyse, même avec une efficacité réduite à 50 %. Et puis j’ai besoin de retrouver confiance. Je n’ose pas bouger mon bras, de peur de déplacer l’aiguille dans ma veine et de compromettre le fonctionnement fragile de cette foutue machine.
Le brassard du tensiomètre me fait mal et mon cul, à force de supporter ma masse, est de plus en plus douloureux. J’ai peur aussi de me choper une crampe en essayant de le soulager en changeant de position. Supporter, encore et encore. Il me reste une une heure 45 à passer allongé et puis c’est la quille jusqu’à samedi. J’ai des projets, moi ! J’ai dans l’idée d’enregistrer deux nouvelles chansons en studio. J’ai pris cette décision ce matin. Il va falloir que je lance une petite souscription pour réunir les fonds. Mon premier album m’a couté une somme non négligeable. J’ai donné ma musique. Cette fois, ce sera différent. Je me réjouis de faire ce travail. Je sais que le résultat sera chouette. La musique, l’écriture, c’est ma vie, mon carburant. Mon cœur baisse un peu son régime et tape moins fort. Ma mère vient de m’appeler, inquiète pour moi. Je l’ai rassurée et me suis rassuré par la même occasion. Le néphrologue est passé, tout va bien. Tout va bien. Tout va bien… Respire, mon gars (je me parle à moi-même). C’est que le début de ce parcours du combattant que j’ai entamé voilà des mois, que dis-je, des années, des lustres ! 19 ans, hôpital psychiatrique. Le reste du temps, je l’ai passé à me relever. Le lithium, 30 ans durant, m’a sauvé la vie et flingué les reins. On a rien sans rien, n’est-ce pas ? Mon bras me gratte, c’est une petite torture… Je ne veux pas faire bouger cette saloperie d’aiguille alors je serre les dents. Nicolas, l’infirmier, est passé me voir et m’a rassuré en me confiant que les échecs avec une fistule récente sont courants. Il m’a dit aussi que mes hématomes étaient légers par rapport à ceux qu’il a l’habitude de voir. Un chic type, Nicolas. C’est lui qui m’a piqué la première fois. On se souvient toute sa vie d’une première fois comme ça. Un bon flip à cause de la taille de l’aiguille. Et puis plus de peur que de mal, en définitive. Les préparatifs sont bien souvent plus impressionnants que la « torture » en elle-même. Pour tant de choses ! La dialyse est une course de fond, le marathon d’une vie. C’est là qu’est le sacrifice. J’espère qu’au bout, une greffe m’attend. Merde j’ai envie de chialer. Pas ici. J’attendrai d’être chez moi et je laisserai mes larmes couler. La soupape doit fonctionner souvent. Je pleure tous les jours, de la même façon que je chie, pisse, mange, éjacule. Pourquoi devrait-on s’en empêcher ? Je plains les gens qui ne pleurent jamais, de la même manière que je plains les insomniaques ou les constipés. Si je suis fort, c’est justement que je parviens à évacuer mes conflits intérieurs. Je les nomme, je les chante, je les pleure… Ils ne me restent pas dans le ventre. La créativité, dans ce sens, n’est autre qu’une méthode de survie, et par là-même un mode de VIE.
La chanson « Les mots » suggérée par une lectrice, Annie. De circonstance puisque les mots guérissent des maux…
