Dans un demi sommeil, allongé sur le dos, j’observe le miroitement de ma ville sur la télé éteinte accrochée au mur me faisant face. Mon lit, mal disposé, ne me permet pas de regarder par la grande fenêtre de ma chambre. Lausanne serait bien ennuyeuse si le balais régulier des hélicoptères des urgences ne venait perturber sa monotonie. Tiens, justement, j’en entends un qui décolle. J’attends de voir son reflet passer sur l’écran noirâtre. L’héliport est à un jet de pierre en contrebas. Je n’ai pas le courage de me jucher sur mes jambes blanches et amaigries. Pourtant, je sais bien que mon moral y gagnerait si je daignais aller voir à la fenêtre de ma chambre la version colorée de ma cité. Depuis mon 16ème étage, lorsque mes forces me permettent de tenir debout, je l’admire, à la recherche d’un apaisement. Elle semble plonger dans le Léman ses rues aux pentes insensées telle une coulée de lave refroidie sur laquelle rien ne dépasse vraiment si ce n’est sa cathédrale, cette vieille dame de molasse qui pousse sa flèche dérisoire dans l’azur infini de ce printemps précoce.
Pour l’instant, je garde le lit. Tout à l’heure, Maria, la vieille infirmière aux doigts déformés par l’arthrose, a changé mon cathéter, mis un coussin supplémentaire derrière ma nuque et, à ma demande, fait pivoter l’écran pour que je puisse garder un œil sur le lac et sur les toits de mon fief dont je connais les moindres coins et les recoins. Je pense au café de Grancy où j’allais, à mes heures perdues, noircir les pages de mes carnets avec des réflexions sur mes semblables capables du meilleur comme du pire. Je les écorchais d’une ironie mordante pour leur bêtise ou portais au pinacle leurs petites bienveillances. Ce sont souvent quelques verres d’alcool qui les poussaient à la bonté. Il faut bien s’anesthésier la rancoeur si l’on veut fraterniser, à condition de savoir s’arrêter pour ne pas que la vapeur se renverse et que les gnons ne remplacent les accolades.
Me reviennent aussi en mémoire les promenades avec ma mère au bord du lac, la méfiance des cygnes qui pourtant, poussés par la faim, ne peuvent s’empêcher de venir quémander. Je me souviens de tant de moments encore qui en remontant à la surface me font comme des petites brûlures inévitables mais ô combien nécessaires !
Me voilà aujourd’hui emprisonné dans cette chambre, la 508, mes veines se prolongeant en quelques tuyaux reliés à d’indispensables machines ronronnantes. Il ne fait ni chaud ni froid dans ces murs, et c’est peut-être cela qui me manque le plus. Je rêve de bourrasques sibériennes où sahariennes mais par pitié, qu’on me débarrasse de cette foutue tiédeur ! Mon sang malade exige des règles strictes auxquelles je ne peux me soustraire autrement que par la guérison ou le trépas, il me faut l’admettre.
Le coronavirus a rajouté une couche de précautions pour le personnel soignant. Il y a un cas au CHUV, à l’isolement.
On toque à ma porte. C’est Louis, mon ami français qui vient me voir. Il porte un masque sur son nez et sa bouche et me sourit à travers la vitre de la porte du sas. Je le vois à ses yeux qui plissent. Il entre avec cette délicatesse que l’on réserve aux grands malades.
– Comment vas-tu Pierre ? me demande-t-il.
– Je suis un peu dans le coaltar…
– L’infirmière m’a dit que tu pouvais faire un tour dans le jardin sur le toit, à condition de porter un masque et de bien t’habiller.
Mon cœur tape dans ma poitrine et semble vouloir en sortir autant que je veux moi m’évader de cette chambre. J’ai envie d’embrasser Louis. Je trépigne intérieurement puisque mon corps ralenti ne peux plus rien manifester vraiment. Pierre m’amène de la joie sur un plateau, même si je sais que cette escapade sera fugace. Maria rentre à son tour et m’enlève ma perfusion. Je me lève et m’approche de la fenêtre. La vue est magnifique. Je vais goûter au vent, et je sais qu’il y en a ! Le Léman a cette façon particulière de briller lorsque la bise lui caresse le dos. Je m’habille difficilement. Masque de protection, lunettes, bonnet, écharpe, bottines. Le sas s’ouvre. Louis me suit, en escorte. Dans le couloir, des blouses blanches s’activent, des malades déambulent avec des têtes de malades. Moi-même, je ne sais plus vraiment à quoi je ressemble. Louis me parle de la météo, clémente ces jours. Mes jambes me portent malgré tout mais il faut dire que je ne leur laisse pas le choix. Les sorties sont rares et je sais que celle-là est la dernière avant longtemps. Le Covid-19 essaime un peu partout dans le monde et je dois cacher ce qui me reste de vie afin qu’il ne croise pas ma route. Nous descendons 16 étages et passons devant la réception. On nous regarde. Louis aussi porte son masque. Je vois la porte du jardin au bout d’un long couloir. Que vais-je y trouver ? On ne m’a pas décrit cet endroit qui m’est encore inconnu. Je fantasme sur un bout de forêt où les chants d’oiseaux résonnent en se cognant sur les troncs épais de sapins centenaires mais je dois être raisonnable. La porte se rapproche. Louis la pousse.
De l’air ! Enfin ! Un air frais, qui sent encore la neige raréfiée des hauteurs. Par terre, des allées de lavandes séchées. Il faudra attendre quelques semaines pour qu’elle fleurisse. Par contre, la bruyère se colore de rose. Je ne pense plus à ma forêt mais qu’importe. D’après un groupe de médecin fumant une cigarette près de la porte, nous sommes sur le toit du pavillon des enfants malades. Louis sourit derrière son masque. Je suis fou de joie. Je savoure le vent sur le peu de peau que je lui offre. Son bruit dans mes oreilles, je voudrais l’entendre jusqu’à ma fin. Il en est ainsi des choses que l’on craint de ne plus vivre.
Louis et moi nous asseyons sur un banc face aux alignements de verdure. Je lève la tête. Le soleil irradie. Quelques moineaux traversent le ciel en piaillant. J’oublie le retour. Je ne suis que cette lumière, que cette masse d’air qui me pousse. Louis se tait. Il a compris, je pense. À cet instant, il y a juste ce gaz invisible et froid qui rentre dans mes poumons malgré mon masque. Mon ami repartira tout à l’heure, loin de ma chambre, dans le vaste monde où la peur s’est installée depuis que la Chine s’est mise à tousser.
– Monsieur Bouvier ?!
Maria est sur le pas de la porte et me fait signe. Je me lève, au ralenti, et entame vers elle une marche de tardigrade jusqu’à distinguer sa mine tourmentée.
– Il vous faut rentrer maintenant. Le docteur Vince a reçu des consignes. Je suis désolé mais les sorties sont suspendues jusqu’à nouvel ordre…
Louis pose brièvement sa main sur mon épaule. Je me retourne et fais quelques pas mal assurés vers le jardin. J’ôte mon masque et respire profondément, la bouche grande ouverte. C’est comme si l’air que j’avale pénétrait dans mon corps tout entier, gonflait la moindre de mes cellules en vue d’une interminable apnée.
– Monsieur Bouvier ??
Je regarde le bout du toit et pense à l’irréparable. J’imagine mon saut, tel un oiseau de fortune, bras écartés. Il faut que j’aille voir le vide, là-bas. Mon pas s’emballe, je cours presque. Mes pieds écrasent le gravier du toit, de plus en plus vite, de plus en plus fort. La barrière en plexiglas se rapproche à une vitesse que j’avais oubliée.
– Monsieur Bouvier !!! hurle Maria.
Mes mains agrippent la barre supérieure de la rambarde au dernier moment et stoppent la course de ce corps qui m’a trahi il y a quelques mois de cela. Je suis hors d’haleine. Je me penche. Tout en bas, les gyrophares d’une ambulance badigeonnent de bleu l’entrée du bâtiment. Une main se pose à nouveau sur mon épaule. La voix de Louis m’arrache à la fascination du vertige.
– Pierre ?
– …
– Tout va bien ?
Je remets mon masque. Le vent a faibli, il me semble. Maria s’est rapprochée de nous et marmonne des reproches à mon intention. Nous traversons tous les trois le long couloir qui mène à la réception. Louis nous laisse devant un ascenseur pour reprendre la route. Lorsque la porte de ce dernier se referme, je vois que les yeux de mon ami s’embuent. Maria se tait. Elle me raccompagne dans ma chambre et refait un peu mon lit, comme une mère s’y emploierait pour son fils.
Je regarde par la fenêtre. Le soleil décline et incendie les Alpes qui prennent une teinte rouge-orangée. Un hélicoptère atterrit sur l’héliport et crache une civière recouverte d’une fine couverture aux reflets métalliques que poussent deux hommes pressés.
Je voulais, entre la vie et la mort, avoir le choix mais je n’aurais jamais sauté.
J’attends juste le vent, chambre 508.
