Tap, tap, tap, chklang ! Tap, tap, tap, chklang ! Cent fois, mille fois par jour. Cela faisait le bruit d’une machine infernale fabriquant quelque chose d’inutile et de vulgaire. Parfois s’élevaient des cris de joie ou d’encouragement qui semblaient nécessaires à la relance du vacarme généré par cette mécanique stupide.
Tap, tap, tap, chklang ! Tap, tap tap, chklang ! Gilbert Corti fixait d’un œil féroce le terrain de basket en bas de son huitième étage, les avant-bras appuyés sur la rambarde de son balcon. Son gros ventre tendait le tissu léger de son T-shirt et laissait apparaître un vilain nombril entouré de poils blancs. Ses jambes frêles et blanches étaient cachées par un pantalon de survêtement trop large que sa femme Lucienne avait rapiécé mainte et mainte fois. C’était son préféré. Gilbert avait tous ses cheveux. C’est ce qui lui donnait, croyait-il, une allure moins vieille que ses partenaires de belote du mardi soir. Falco, le berger allemand de la maison, vint s’asseoir au pied de son maître et leva la tête vers celui qui depuis dix ans lui remplissait sa gamelle et l’emmenait promener en bas de l’immeuble trois fois par jour. En posant ses yeux sur lui, le vieux chien avait le regard d’un fidèle devant la croix.
– Couché Falco !
Le cador s’allongea puis se lécha les babines. C’était le rituel avant la pâtée.
– Un jour, je vais en buter un, tu verras. Je vais acheter un fusil à lunette et Bang ! Jeunes merdeux ! Tu t’en fous toi, hein ?!
Falco scrutait l’horizon à travers le plexiglas marron de la rambarde.
– Pour l’instant, j’ai ma petite idée.
Gilbert fit glisser ses pantoufles jusqu’au frigo, se saisit d’une boîte de viande pour chien et vida la moitié de son contenu dans une gamelle qu’il posa sur le carrelage. Falco stoppa à l’entrée de la cuisine et s’allongea sans qu’on lui en donne l’ordre, les oreilles dressées. Le bonhomme croisa les bras et attendit quelques longues secondes avant de prononcer le mot qui précipita le berger allemand sur sa pitance : « Va ! ». Puis il entendit sa femme l’appeler pour souper. Il gagna le salon et se mit à table.
– Dis Lucienne, la perceuse, je l’ai laissée ici ou redescendue à la cave ?
La nuit était chaude. C’était l’été. On entendait seulement le bruit des grillons et celui de quelques rares voitures qui passaient sur la départementale longeant l’immeuble. Gilbert regarda sa montre plaquée or. Trois heures du matin. Il était accroupi derrière un thuya, non loin du poteau métallique qui supportait le panier de basket. Tap, tap, tap, chklang ! Les bruits infernaux de la balle rebondissant sur le bitume et sur la plaque de bois derrière le panier lui revenaient en mémoire. Il actionna sa perceuse sans fil pour vérifier sa bonne marche puis déplia sa carcasse afin d’atteindre discrètement l’endroit de son forfait. Il posa la pointe de son foret à la base du poteau et actionna son engin à faible vitesse. La mèche traversa facilement le métal. Il y voyait à peine mais suffisamment pour percer des trous très proches les uns des autres. Quand il eut terminé, il se faufila jusqu’à l’immeuble et s’engouffra dans l’ascenseur en priant pour ne rencontrer personne. Les gens auraient été surpris de le voir dehors à cette heure. Surtout sans Falco. Une fois dans sa chambre, il se déshabilla et glissa sa masse sous les couvertures encore fraîches du lit conjugal. Lucienne ne dormait pas.
– T’es fier de toi ?
– ça va ! C’est le prix de la tranquillité, figure toi.
– ça va mal finir.
Le lendemain après-midi, après une sieste parasitée par des bruits de ballon, Gilbert descendit pour promener son chien aux abords du terrain de basket. Un jeune gars plutôt grand s’exerçait à faire des paniers avec application. C’était le fils Mandini. Il habitait avec ses parents au 3ième étage de l’immeuble. Afin de se faire une idée plus précise sur la qualité de son travail qu’il n’avait vu que de nuit, le vieux passa à côté du panier. Les trous faisaient bien tout le tour du pilier. Falco se mit à renifler à cet endroit précis puis leva la patte pour arroser l’œuvre de son maître et laisser une belle flaque jaunâtre.
Gilbert laissa faire. Avec l’acidité de l’urine, la dégradation de ce mobilier nuisible n’en serait qu’accélérée. Il se dit qu’un jour une mouche se poserait sur la structure et suffirait à la faire tomber. Il y aurait un vacarme terrible mais au moins, ce serait le dernier. Le jeune homme arrêta de jouer, mit le ballon sous son bras et s’avança vers Gilbert.
– Dis Corti, ça t’emmerde pas que ton chien vienne pisser sur le terrain ? T’as pas un autre endroit où lui vidanger la vessie à ton clébard ? Je l’crois pas ! Cassez-vous !
Gilbert haussa les épaules et tourna les talons sans rien dire. Il avait 76 ans et ne devait pas mesurer beaucoup plus d’un mètre soixante. Il faut parfois savoir battre en retraite sans pour autant s’avouer vaincu. Peut-être que ce serait sur ce grand con que le poteau allait tomber.
Le vieux imagina le fils Mandini dans un long cercueil, le teint cireux, un ballon de basket posé à côté de lui. Cette image l’aida à digérer les insultes qu’il venait d’entendre. Il remonta chez lui et alla directement sur son balcon suivi par son berger allemand soulagé. Il observa le jeune efflanqué faire des paniers durant un bon moment. Tap, tap, tap, chklang ! tap, tap, tap, chklang ! Ça finirait bien par tomber…
Le soir même, comme souvent d’ailleurs en été, les jeunes du quartier jouèrent au basket jusqu’à minuit passé. Gilbert tournait dans son lit, en nage. Il les maudissait en français puis en italien, sa langue maternelle. Il se demandait comment un poteau percé comme du gruyère pouvait résister à un tel matraquage de la part de ces excités du ballon orange. Certains se pendaient littéralement au panier ! Il avala un somnifère et finit par trouver le sommeil.
Il émergea vers dix heures du matin. Lucienne lui prépara son café en lui reprochant sa fameuse sortie nocturne. Elle lui dit qu’il finirait par tuer quelqu’un.
– Je n’aurai plus à sortir si ça peut te rassurer.
– Et bien lui il sort ! dit Lucienne en montrant Falco qui attendait dans le hall, la tête entre les pattes.
– J’y vais, ça va, j’y vais.
Gilbert se brûla avec son café, en laissa la moitié et sortit son chien sans l’attacher, comme à chaque fois qu’il y avait urgence. Une fois dehors, Falco se précipita en grognant vers le terrain de basket. Mandini faisait quelques exercices de lancer de ballon. Le vieux hurla sur son berger allemand afin qu’il rapplique mais la machine était lancée. Voyant le fauve arriver sur lui la bave aux lèvres, Le jeune gars sauta pour attraper le cerceau du panier et leva ses grandes jambes tant qu’il put. Après que les mâchoires du chien aient claqué dans le vide à quelques centimètres du short de Mandini, on entendit un terrible bruit de métal qui se plie et se déchire en même temps. Le basketteur lâcha prise et fit un bond de côté. Pas le chien. Le poteau lui tomba dessus avec une telle violence que l’animal n’eut même pas le temps d’émettre un quelconque son. Gilbert hurla de désespoir. Les jours qui suivirent, il pleura beaucoup.
Tap, tap, tap, chklang ! Tap, tap, tap, chklang ! Cent fois, mille fois par jour. Il ne s’était pas passé deux semaines avant que le syndic ne décide de faire remettre un nouveau panier de basket. Deux petites semaines de calme pour que Gilbert puisse faire le deuil de son chien. Il n’avait pas porté plainte. Forcément.
Un matin, on sonna à la porte. Gilbert ouvrit avec la tête d’enterrement qui lui servait de masque depuis la mort de Falco. C’était Mandini, l’air un peu gêné, qui tenait un jeune berger allemand au bout d’une corde.
– On s’est cotisé avec les gars du basket…
Le vieil italien fondit en larme.
Il appela son nouveau chien Jordan.
