
Le type s’est avancé vers moi en essuyant ses mains avec un chiffon plein de cambouis. Il mâchouillait une Chicane maïs et clignait nerveusement de l’oeil gauche. Son bleu de travail était ouvert sur le devant, laissant apparaître une poitrine velue parsemée de poils blancs.
– Vous aviez plus d’huile, mon p’tit monsieur! Enfin, plus grand chose. Bah! C’est des moteurs solides ceux-là! Avec une Tataya on peut rouler quelques kilomètres comme ça. Vous auriez eu une Peunault, elle était morte!
Je lui ai rien répondu au type. Je lui ai juste fait un léger sourire. Il s’est planté devant moi en levant la tête pour m’observer. C’était un petit homme. Au bout de quelques secondes, il a tourné les talons et balancé son chiffon sur le capot d’une Popel en exposition devant la vitrine. Il s’est dirigé vers son bureau sale comme un moteur. Je lui ai emboîté le pas. Il m’a invité à m’asseoir en face de lui. Son siège était celui d’une bagnole.
– Merdecès! qu’il m’a dit.
– Pardon?
– Mon siège de bureau, c’est un siège de Merdecès, les meilleurs!
– Ah bon.
– Ben si. Quinze ans de taxi à Paris. Que des Merdecès. Une fois, j’ai essayé une grosse Citrolëne. Que des emmerdes! Ah, avec votre Tataya, vous avez fait le bon choix. Pour secouer un moteur comme le vôtre, il en faut, moi je vous le dis! Même en pissant dans le réservoir, vous pourriez rouler quand même! Tissan aussi c’est bon. Enfin moins maintenant parce c’est gangrené par des pièces française et les pièces…
– Je vous dois combien monsieur Piston?
– Tiston! Tiston! Avec un T, comme Tataya! Au fait, c’est quel modèle votre Tataya?
J’ai marqué une légère pause pour lui montrer qu’il n’avait pas le dessus. J’ai sorti un paquet de Carldoro et m’en suis allumé une tranquillement.
– Une Varis. Une Tataya Varis 1300 cm3.
– Ah oui, c’est vrai. Un peu poussif, ça, non?
– Je ne suis pas pressé sur la route. Je le suis seulement dans les garages.
Tiston se ralluma une Chicane maïs avec un briquet publicitaire Molvo.
– Vous avez vu la Popel en vitrine? Je l’ai rentrée ce matin. Deux cents cinquante bourrins sous le capot! Un coup de pied au cul! Si vous voulez l’essayer, pas de problème. C’est allemand alors…
– Je vous dois combien monsieur Tiston?
Tiston fourragea dans ses tiroirs. Des papiers froissés et crasseux, il en sortait de partout. Il y avait aussi des petites pièces automobiles, des catalogues cornés. Il fit tomber sa cendre sur le bureau et la balaya d’un revers de manche.
– J’suis con, elle est sur mon bureau votre facture! Ça va pas mieux moi… Alors, un bidon et demi d’huile Potal, un litre et demi de liquide de refroidissement et la main d’oeuvre, ça nous fait…164 euros, monsieur Tello.
– Pello.
Il m’a tendu la facture que j’ai examinée.
– C’est quoi le bouchon du carter d’huile à 18 euros?
– Ben? Votre Tataya, elle a perdu son huile parce que vous avez perdu le bouchon du carter! Alors j’en ai remis un. Mais c’est pas un Tataya, c’est un Tissan. C’est pareil.
– Bon. Si c’est pareil…
J’ai réglé ma facture au type et il m’a filé les clés. Lorsque je suis sorti du garage avec ma Varis, cet abruti m’a fait coucou de la main pour me dire au revoir. Je l’ai vu dans mon rétroviseur et je lui ai fait un signe. Une fois sur la départementale, j’ai commencé à rouler fort et à parler tout haut. « Tu vas voir si elle est poussive ma Varis! Piston de mes deux! Amène-toi avec ta Popel de teuton octogénaire! ». Je montais ma voiture dans les tours au maximum. Pour la première fois, l’aiguille de mon compteur a flirté avec les 170! Soudain, une fumée blanche et noire hallucinante s’est échappée du moteur. Ma Tataya a freiné toute seule et brutalement jusqu’à l’arrêt complet. Je suis descendu immédiatement et me suis éloigné. Ça fumait fort au niveau du capot. Une grosse Popel est arrivée et s’est garée derrière moi. C’était Tiston.
– Vous avez pas vu que je vous faisais signe?
– Non.
– Le bouchon de votre carter est tombé quand vous êtes sorti du parking de mon garage! Je comprends pas… Remarquez, Tissan, c’est bien mais c’est pas Tataya. Si ça se trouve, le bouchon Tissan, il est français! Gangrené par Peunault! Cela dit, c’est des choses qu’arrivent avec toutes les marques. Une erreur de manipulation et…
Je ne l’ai pas laissé finir sa phrase au type. Je l’ai chopé par le col et j’ai amené sa gueule près de mon capot.
– Trouve-moi un véhicule à me donner en échange de ma Varis ou je te crame le côté de la tronche sur mon capot! T’as compris?
Il était à dix centimètres de la carrosserie bouillante et fumante.
– Vous énervez pas monsieur Tello! On va discuter à mon bureau!
Je l’ai lâché.
-Pello! Mon nom c’est Pello! En route.
Il a pris le volant de sa Popel et je suis monté côté passager. On a fait demi tour.
– Faut pas vous énerver monsieur Pello… Alors, comment vous la trouvez?
– Qui?
– Ma Popel! Silencieuse, confortable, racée… Je vous reprends votre Tataya au pris de l’argus et vous mettez la différence pour celle-là, ça vous va?
– Non.
Le type se mit à sourire.
– Je vais vous montrer ce qu’elle a dans le ventre…
– ça ira pour aujourd’hui.
Ce con accéléra comme un malade. Il enchaîna quelques virages à toute berzingue en se cramponnant au volant avec ses petits bras poilus et en se mordant la lèvre inférieure. Il voulait m’épater et conclure la vente de sa Popel. Je ne me souviens plus du moment où la voiture a décroché.
Je suis coincé sur un lit d’hôpital depuis deux mois. Fracture de la colonne vertébrale. Je vais tout de même m’en remettre mais là, je ne peux presque pas bouger. Le type, Tiston, vient me voir de temps en temps. Il a rien, lui, pour l’instant. Je l’insulte mais il revient tout de même. Il a réparé ma Tataya. Il a remplacé le moteur par un autre qu’il avait dans son stock de pièces. C’est pas un moulin de la même marque mais il m’a assuré que c’était pareil.
Un Tissan.