Partie 2

Mon rade

Rue de Genève

Dans ma rue, il n’y a pas de flic, pas de pute, pas d’épicerie arabe ouverte tard le soir. Il n’y a pas de déchets à côté des poubelles ni de graffitis sur les murs des commerces.

Dans ma rue, il y a des vieilles femmes fardées allant de coiffeur en coiffeur dans des robes aux motifs indéfinissables.

Il y a des bagnoles énormes qui se garent sur des trottoirs impuissants.

Dans ma rue, il y a des fourgons blindés qui nourrissent les DAB affamés, des banques automatisées et froides à vous passer l’envie d’avoir du fric, des agences immobilières aux vitrines remplies de « vendu » et de « à saisir » avec des prix en euros comme en francs il y a 30 ans.

Dans ma rue, il y a des fourgonnettes d’artisans pressés, des cabriolets aux basses infernales, des cyclistes en danger et des piétons cherchant leur voiture.

Ma rue n’a pas de sens. C’est une rue sans histoire. Elle porte le nom de cette ville suisse, là-bas, au bout du Léman, et c’est peut-être tout ce qu’elle a d’exotique.

C’est en tout cas là où se trouve mon café,

Cette île au milieu de nulle part,

Où j’attends que l’on vienne me chercher. 

Insomnie

Je marche dans ma presque ville en écoutant du jazz. Tout me paraît beau, même cette HLM des années 60, vestige d’une époque révolue. Une émotion puissante me serre la gorge et gonfle ma poitrine. Le soleil pulvérise les rêves sombres ainsi que les fantômes de ma nuit. Je me suis réveillé en nage à trois heures du matin avec l’amertume de ceux dont le sommeil a été amputé. Derrière mes pas s’éloigne ce lit qui n’a pas voulu de moi. Mes jambes connaissent le chemin. Ce sont elles qui me conduisent aujourd’hui puisque ma tête est occupée à fabriquer l’endorphine qui me shoote. Je ferme les yeux et me laisse transpercer par le son d’une trompette bouchée. La chaleur de l’air m’enveloppe tendrement. 

Je traverse la rue de Genève et pousse la porte de mon café.

Je dis bonjour et m’assois.

Rien n’a changé ici mais tout est différent, 

Puisque je suis heureux.

Mon café

Il n’y a pas de types accoudés au zinc dans mon café car il n’y a pas de zinc. Il n’y a pas de bouteille de pastis accrochée au mur avec le goulot en bas, pas de berger allemand derrière la caisse, pas de poste calé sur le top 50, pas de « Salut, tu bois quoi? ».

Dans mon café, il y a des gâteaux dans une vitrine avec des femmes autour qui les regardent en salivant. Il y a du thé noir et vert, de l’arabica et même du vin. Il y a des cadors inoffensifs et incontinents tenus en laisse par des maîtres accablés de solitude. Il y a des vieux qui viennent se reposer de ce monde auquel ils ne comprennent plus rien comme on se gare sur une aire d’autoroute pour laisser refroidir son moteur et faire un somme. 

Des chansons d’amour se répandent dans la cuisine, balayées parfois par du jazz ou de la soul.

Dans mon café, il y a une fille grande aux cheveux courts enveloppée dans un tablier de cuisine qui a pour moi, souvent, des paroles réconfortantes. 

J’ai fait de son rade mon bureau.

Je ne manque de rien.

De presque rien.

Si ce n’est parfois d’inspiration.

Belle éclaircie

L’angoisse se déclenche aussi facilement qu’un rire et s’oublie comme un parapluie dans un rade, au premier rayon de soleil, je le sais. 

Pour l’instant, j’ai du ciment dans le ventre et en même temps une envie forte de vitesse. Ma souffrance morale est peut-être due à la cohabitation dans mon esprit de ces deux forces contraires.

Mon café est très calme ce matin. Les âmes douloureuses ne se pressent pas au comptoir pour s’épancher, elles ont préféré profiter du beau temps, un petit évènement en cette année maussade.

Dehors, c’est toujours le même spectacle.

Le vieux turc descend la rue de Genève en cherchant des noises aux passants.

La dame aux gâteaux la remonte en balançant son poids difficilement d’une jambe sur l’autre, souple comme un tréteau.

Le cordonnier revient du pub. Il est partout sauf dans sa boutique. 

Voilà la vipère qui rentre dans mon café avec son air renfrogné, suivie par sa copine plus âgée. Elle s’assoit et laisse traîner sa langue visqueuse partout, sur les murs, les tables et les visages. Ma tension monte encore. J’attends qu’elle parte. Au bout d’une demi-heure, elle finit par se lever avec la toute vieille, balance une dernière giclée de venin dans la salle et s’en va. Quelque chose en moi se relâche. Il y a des individus dont le départ est une jouissance. 

Aujourd’hui, je n’ai pas encore vu les gens que j’apprécie. Je subis les autres avec plus ou moins d’émotion. Cela va de l’agacement à la stupéfaction. Je me supporte de la même manière, sans beaucoup plus d’attendrissement.

J’aimerais parfois ne plus rien ressentir, quitte à sacrifier le plaisir.

Dans les moments de forte anxiété, lorsque mon cœur bat vite et mal, je rêve d’être une matière inerte comme une vulgaire pierre, mais la sensibilité est une sentinelle qui ne dort jamais. Elle a un avis sur tout, s’occupe de tout et se trompe la plupart du temps, pas plus fiable qu’une météo à dix jours.

Mon café est soudain envahi de bébés braillards. Il devient difficile d’écrire dans ces conditions. Je reste pour m’endurcir, pour apprendre la survie en milieu hostile et bousculer ma fragilité maladive.

C’est étrange mais contre toute attente, je commence à me sentir bien au milieu de cette bruyante pouponnière. Ce remue-ménage m’ennuie raisonnablement, tout compte fait. Je mets tout de même le casque de mon baladeur. La voix de la môme Gardot explose dans mon crâne. Je m’installe dans son monde comme si c’était le mien.

À cet instant, je suis heureux.

Être vivant comporte tout de même certaines compensations.

Une vitesse humaine

Ce matin, je peine à sortir de ma léthargie. Dans mon café, c’est comme si l’air avait une épaisseur et empêchait le son de la radio de me parvenir complètement. Je suis là depuis trop longtemps, peut-être. Les gens viennent boire un verre sans que je les vois vraiment. Je cherche le regard de clients qui sont arrivés depuis un moment mais ils ont été remplacés par d’autres qui s’en iront aussi sans que je m’en rende compte. L’écriture est une activité chronophage et schizoïde. 

Je vais déplier mon vélo et me lancer dans le froid de ce doux mois de janvier afin de rejoindre mon appartement. Avant, j’irai peut-être rendre visite à ma mère. J’ai le temps. J’essaye d’instituer un rythme raisonnable aux choses afin de pouvoir assimiler les informations qui me parviennent et digérer les émotions qu’elles engendrent. Je voudrais vivre en même temps que moi, m’emboîter le pas et me suivre sans forcer, à la recherche d’une cadence idéale. Parler d’harmonie serait prématuré, même aujourd’hui où je ne souffre d’aucun trouble particulier.

Dans la salle, des femmes murmurent en mangeant lentement. La paix est omniprésente.

Un type fume une blonde devant la vitrine, dehors, et piétine comme pour éloigner le froid. Mon cerveau n’a pas reçu de nicotine depuis bientôt sept ans. Je pense parfois me remettre au tabac. Je ne fais qu’y penser. Fumer, c’est comme être amoureux sans réciprocité. Un rabaissement.

J’éteins mon ordinateur et range mes affaires sans me presser. Je mets de la fluidité dans mes mouvements, j’en admire les trajectoires.

Je ne veux pas vivre en courant, jamais.

L’urgence est l’apanage des ambulances et des pompiers.

Pilier

Dans mon café, ce matin, des discussions de surface assassinent le silence. J’attends une accalmie.

Les langues rincées au rosé et au petit noir semblent ne pas connaître la fatigue. Le quotidien est un sujet inépuisable. Parler devient un sport. Les mots emportent avec eux les angoisses. Même si le discours est affligeant, il est salutaire.

Je me demande ce que je viens chercher dans ce lieu public, moi qui aime tant la tranquillité. Je crois que j’ai aussi besoin de dialoguer, un peu, besoin de voir mes semblables, même s’ils ont l’âme cabossée.

Le café est une casse humaine peuplée d’épaves fascinantes. Je n’apprécie vraiment que peu de clients ici mais tous sont des personnages uniques. La vie n’abîme jamais deux personnes de la même manière.

Mes mains tremblent. Mes jambes aussi.

La salle se vide. Je vais peut-être me calmer.

Une femme rentre en trainant des pieds. Elle va commander un expresso, l’avaler en trente secondes et repartir aussi sec. Mince, je commence à connaître les manies de tout le monde, ici. Je m’étais juré de ne jamais devenir un habitué, où que ce soit, et me voilà faisant presque partie des meubles. D’ailleurs, je bouge peu.

J’ai l’air comme ça d’être calme, paisible devant mon carnet ou mon ordinateur.

En fait, je hurle en silence.

Un indien dans la ville

Ce matin, au bistrot, j’avais du mal à me concentrer sur un poème que j’avais commencé à écrire. Un gosse effronté se foutait ouvertement de moi en me faisant des grimaces. Ça me filait des angoisses. Il était habillé en indien avec une coiffe ornée d’assez belles plumes pour un déguisement d’enfant et il tenait deux haches de guerre qu’il faisait tournoyer dangereusement autour de mon ordinateur. Des traits de couleur sur les joues lui tenaient lieu de maquillage. Mon poème n’avançait pas. Il est venu se poster devant moi et m’a fixé méchamment en fronçant les sourcils. Je devais réagir, calmer ce gniard irrespectueux avant qu’il ne flanque un coup de hache sur mon clavier. Je l’ai fixé à mon tour en fronçant les sourcils avec un air mauvais. Je suis allé jusqu’à montrer les dents. Le gamin a éclaté de rire. Je lui ai dit qu’il ressemblait plus à un cow-boy qu’à un indien, pour le charrier. 

« Non, je suis un indien! Les cow-boys, c’est méchant! Ça tue les indiens! » qu’il m’a répondu, Sitting Bull. 

Du coup, je l’ai trouvé adorable, ce gosse. On a discuté cinq minutes de ces salauds de cow-boys et mon angoisse est redescendue. Il s’est tiré avec sa mère, sûrement pour aller chasser le bison en centre ville, et j’ai fini mon poème en me disant que toute la jeunesse n’était pas perdue, qu’il y avait encore des poètes dans les cours de récré, même parmi les visages pâles.

Premières neiges

Elle est arrivée, partout, sur les trottoirs, les routes, sous les chaussures, sur les toits des maisons, des bagnoles, sur le dos des cadors…la neige! Elle a amené avec elle son grand frère : le bordel.

Je sirote un jus d’orange dans mon café en regardant les véhicules passer lentement. Les flocons n’ont pas cessé de tomber depuis ce matin. Ils se font plus discrets en ce début de nuit mais nous préparent peut-être une surprise au réveil, une rare épaisseur et des transports bloqués.

J’aime le calme qu’apportent ces chutes de poudre blanche, cette sensation que tout tourne au ralenti. La nature reprend ses droits, l’espace de quelques jours, de quelques semaines, tout au plus.

Cette pause me fait du bien car en ce moment, malgré mon presque quintal, il suffit que l’on me souffle dessus pour que je vacille. J’en ai soupé des gens et de leur colère, de leurs promesses de poings dans la gueule ou de lettre au procureur, soupé de leur connerie rigide comme une constitution, soupé de moi pour les mêmes raisons.

Je suis au bon endroit dans ce café puisqu’une partie non négligeable des éléments défectueux de ma ville s’y rejoignent et essayent maladroitement de cacher leur misère, leurs dérèglements, leur douleur, leur folie. Je crois que j’ai besoin de voir des personnes qui n’y arrivent pas non plus, besoin de constater que cette société n’est pas adaptée à l’esprit humain.

Les flocons ont doublé de volume et tombent plus vite. 

Je rêve qu’il dégringole deux ou trois mètres de poudreuse, que plus rien ne dépasse ou seulement quelques antennes, à la rigueur. 

Je rêve de semaines de paddock sans culpabilité, à rationner les restes du frigo. 

Je rêve d’une grande solitude, entre quatre murs, d’où je ne sortirais qu’à la fonte des neiges avec l’immense plaisir de croiser des humains, enfin, car je ne pourrais pas me satisfaire éternellement de ma personne.

Une vie d’ours en somme. Une alternance entre la vie sociale et le retrait complet. 

Même si l’enfer, c’est les autres,

Le paradis, ce n’est pas moi.

Les petites choses

Cette nuit, le ciel nous a balancé une bonne dose de poudreuse. Les gens ne parlent que de ça. Ils se plaignent mais ils aiment le petit chaos que ça engendre. Des liens se tissent entre sinistrés. Madame machin a glissé en sortant de chez la coiffeuse et la rue entière est au courant. Ces petites choses rendent la vie légère et par là même acceptable. La déprime n’aime pas la futilité. Elle n’aime que les sujets graves alors je parle aussi de cette neige qui ne tiendra probablement pas jusqu’à Noël.

Un type se pointe dans mon café en bleu de travail. Il a posé son gros camion pour pomper la merde le long du trottoir, devant la vitrine. Il veut des sandwichs. Je me marre parce que les gens qui attendent derrière en voiture s’imaginent qu’il s’agit d’une urgence, d’une fosse qui déborde. C’est juste un appétit qui se réveille.

Pour revenir à la neige, une cliente vient d’annoncer qu’il y aurait dix centimètres de plus cet après-midi. De quoi froisser un peu de tôle et alimenter les conversations.

Il y a des grands palmiers collés sur la vitrine. C’est la décoration habituelle. Pour les fêtes, la patronne a accroché à leurs feuilles des bottes de père noël, du houx et des cadeaux, avec une bombe et des pochoirs. Ça fait bizarre, comme un sucré salé climatique.

Il y a du monde d’un coup. Des odeurs de cuisine se répandent dans la pièce. On entend le bruit de la buse de la machine à café. C’est l’âme d’un rade qui se manifeste, qui ronronne comme un chat que l’on caresse. Je voudrais que la vie ne soit faite que de petites choses comme ça. Je voudrais oublier mon épaisseur, perdre ma gravité pour me consacrer à des riens.

Tous les gens torturés rêvent de ça, de cette précieuse innocence qu’ils ne font jamais qu’effleurer.

Temps perdu

Le vent fait danser les choses fragiles de la rue comme les branches des sapins de noël miniatures postés devant les commerces, comme cette affiche décollée sur le mur de la mairie ou cette écharpe colorée que porte une femme pressée par le froid. 

La radio diffuse un vieux reggae de Marley qui réchauffe l’atmosphère de ce café où je viens si souvent. Par association, je me souviens de l’odeur de la résine, celle qu’il m’arrive de fumer malgré moi, passivement, dans des soirées de quadragénaires attardés. 

La patronne frappe énergiquement le porte-filtre du percolateur sur le rebord du tiroir en bois. J’hésite à prendre un autre café. C’est que je tremble assez comme ça. 

Midi approche, la circulation se fait plus dense. J’échange quelques mots avec un vieil arabe qui n’est pas d’ici, et de là-bas non plus. Ça n’est pas un déraciné mais plutôt une sorte d’apatride. J’ai l’impression qu’il ne sait plus quoi penser. L’ancien monde est par terre et le nouveau vacille sur ses jambes frêles. 

Je me dis qu’un jour je regretterai peut-être ces moments de calme relatif. Je ne peux pourtant pas appeler ça du bonheur, ça non. Dans les tempêtes futures, il est possible que je me souvienne avec nostalgie du temps où j’étais juste malheureux. 

La pluie tombe et s’arrête aussitôt, comme si elle s’était trompée de bled. Je papote à présent avec la patronne de choses et d’autres. Le vent a faibli. J’ai regardé par la vitrine de ce café pendant des journées entières mais une fois chez moi, je serais incapable de dessiner dans le détail ce que l’on y voit. Je me dis souvent que je perds mon temps ici alors que je pourrais le perdre ou le mettre à profit ailleurs. Enfin, il va peut-être se passer quelque chose de bien dans mon rade, quelque chose d’inattendu. 

Alors j’attends, 

Pour voir…

Entre deux fêtes

La guirlande électrique collée contre la vitrine de mon bistrot clignote de façon anarchique. Quelques clients murmurent des choses qui n’ont d’importance que pour eux. Il pleut. Un air de jazz chasse un peu l’humidité de la pièce. Noël est passé. La fin du monde aussi. Si je ne maintenais pas une certaine tension en moi, je m’écroulerais sur le parquet telle une bête abattue avec du gros calibre. Le sédatif que j’ai avalé il y a une demi-heure n’enlève pas mon angoisse mais ne fait que rajouter à ma fatigue. Je tente de compenser avec du café. On se débrouille comme on peut pour ne pas aller trop mal, pour agoniser décemment sans trop emmerder son voisin, pour supporter la solitude en évitant de hurler.

J’ai envie d’être ailleurs, loin, et de m’allonger pour regarder passer quelque chose, de l’eau dans un canal où flottent des péniches colorées, des gens nonchalants sur une jolie place, de rares voitures sur une petite route de Provence en été.

J’ai peut-être besoin de soleil, pour finir, moi qui d’habitude préfère l’ombre. 

Pour ce qui est de l’amour, j’ai étranglé le peu qui me restait et je crois que je l’ai tué. J’en veux pour preuve cette odeur de charogne qui m’agace les narines lorsque j’entends prononcer son nom.

De la vaisselle s’entrechoque dans la cuisine. La patronne a eu quelques clients venus manger ce midi.

Le 31 ne va pas tarder à se pointer. Dans mon immeuble, quelques gueulards vont marquer le coup au passage de la nouvelle année et j’irai me coucher avec des boules Quies dans les oreilles, comme un vieux rabat-joie. C’est que tout ça ne me dit rien de bon. Je sais que ma lucidité n’y changera rien. Je sais que foutu pour foutu, je devrais en profiter, pratiquer le déni et danser, baffrer, baiser sans me soucier du lendemain, mais je suis ainsi fait que la noirceur pénètre en moi très facilement. 

Je suis tel un goéland se débattant dans le mazout. 

La meilleure saison de l’ours

Dehors, le froid a saisi la neige molle et piétinée dont il préservera les reliefs quelques jours encore. Sous mes pieds mal assurés craquent ces anarchiques sculptures avec un bruit de verre brisé, et je ne sais pourquoi, cela me ravit.

Je pénètre dans mon café où je ne distingue que la silhouette des clients dont les traits se dessinent plus précisément à mesure que la chaleur chasse la buée de mes lunettes. Un bébé dort dans une poussette avec la puissance du sommeil réservée à cet âge. Il braillera au réveil, en réaction à la vie et aux douloureux efforts qu’elle impose aux oisifs contrariés.

Tel un cancre, je m’installe au fond de la salle, contre le grand radiateur en fonte. Je pose mes mains dessus. Il est froid. Je les glisse alors un moment dans mon pantalon, là où la chaleur s’en ira en dernier, là où parfois d’autres mains viennent chercher refuge, avant l’amour. 

Nous sommes encore en hiver, il fait un froid sibérien et le ciel est épais comme une banquise suspendue.

Au printemps, le soleil me chassera de ma tanière, ouvrira mes volets et me jettera dehors en pleine lumière pour m’exposer au monde. 

Pour l’instant, je ne suis pas encore prêt à me séparer de ma solitude.

Je profite de ce long repli avant la chaleur et l’agitation.

Le bonheur pèse 60 mg

C’est une journée qui s’annonce bien. Mon souffle est régulier et j’ai mal nulle part, ni au corps, ni à l’âme. Mon café est désert. Nous bavardons de choses et d’autres avec la patronne. Dehors, les passants vont d’un pas rapide, luttant contre le froid. Je vois la vie différemment aujourd’hui, sans cette noirceur qui m’accompagne d’habitude. Voilà bientôt deux semaines que j’ai commencé à prendre des antidépresseurs. Vais-je arrêter d’écrire des textes sombres pour me laisser aller à des choses plus positives? Et cela uniquement à cause d’une molécule? Il est apparemment possible de modifier la façon de voir le monde d’un individu en lui faisant absorber un médicament. Je vais probablement sortir de mon opposition systématique pour rejoindre la cohorte des imbéciles heureux qui acceptent à peu près tout et surtout n’importe quoi. Si j’étais fidèle à mes idées, je recracherais la pilule que je m’apprête à avaler. 

Mais voilà, j’ai trop envie d’être bien, quitte à devenir un béni-oui-oui. Il faut savoir faire des sacrifices pour être heureux. On peut trouver l’existence très agréable mais à condition de s’en donner les moyens.

J’attrape le Figaro magazine qui traîne sur la table à côté et en entame la lecture tout en savourant les chansons qui passent sur Nostalgie. 

A quoi bon s’énerver puisque tout ne va pas si mal ?

C’est beau la vie… 

Peur de rien

Ma fragilité accueille toutes les peurs humaines.

J’essaye de me calmer en regardant autour de moi. J’essaye de m’ouvrir.

Mon regard se pose sur une femme, la cinquantaine, les cheveux courts. Je regarde ses mains. Elles tremblent. Il y a un jeune type à la table à côté qui tremble encore plus. Il manipule un écran tactile avec difficulté.

Le malheur des autres, même similaire au mien, ne me rassure pas vraiment.

Que l’on vive avec ses congénères ou en retrait complet, on devient malade. On est jamais si bien que lorsque l’on quitte le groupe pour se retrouver seul et inversement. Le bonheur ne correspond peut-être qu’à cet état de transition, à cette attente du vide ou du plein.

La femme et le jeune homme sont partis, me laissant leurs tremblements. Je voudrais n’avoir peur de rien, ni de moi, ni de l’autre, ni du monde entier, juste un peu de la mort pour ne pas la vexer.

Dans mon café, les conversations tournent autour de faits divers, alimentées par le journal local. Je remets le casque de mon baladeur pour couvrir ces bavardages indigestes. Les chansons de Ben Harper me bercent. En musique, même les mots incompris peuvent être beaux.

La pluie s’est remise à tomber sur une rue de Genève déjà bien nettoyée par un printemps pourri.

Un temps à rester couché.

Je ne vais pas tarder à ranger mes affaires pour aller à Ferney, la ville de Voltaire, ce philosophe qui passa une bonne partie de sa vie au lit. Un bien brave homme. Je dois retourner visiter son château où les arbres sont immenses et rassurants. L’air que l’on y respire est probablement chargé des mêmes parfums que ceux de son époque. Je me dis qu’à cet endroit, on savait prendre le temps. J’y trouve une paix. Les endroits de ma région que je considère comme des refuges ne sont pas si nombreux. Je devrais m’y reposer plus souvent, en établir la liste et en faire le tour régulièrement, comme on égrène un chapelet.

Le petit neveu par alliance de François-Marie Arouet, le fabuliste Jean-Pierre Claris de Florian écrivait déjà au 18ième siècle : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

Je me demande si ça n’est pas peine perdue de nos jours que d’espérer un peu de tranquillité.

Jours de fête

La nuit ramasse ses dernières poussières de fatigue dans le jour éblouissant. Déjà, l’ennui entame une danse avec les heures qui m’encombrent et dont je ne tire rien d’autre qu’un jus sans goût. 

La circulation, cette agitation puante de tôle et de caoutchouc a repris.

Trois hommes sont assis en terrasse et boivent un café en regardant machinalement passer les voitures. Depuis l’intérieur de mon café, je ne les entends pas mais je sais qu’ils parlent affaires. Ici, tout le monde a des chiffres dans la tête. 

Le soleil ose un peu de chaleur et semble ainsi s’excuser pour ce mois de mai pourri. Mon bistrot vivote en hydratant quelques égarés dont je fais partie.

C’est bientôt l’effervescence dans ma ville. Des guirlandes de fanions ridicules ont été tendues entre les maisons. Il y aura un carnaval, des manèges et sans doute des bagarres. 

Quant à moi, je serai dans mon appartement, blotti, dans un calme relatif. Tout cela aura lieu derrière mon immeuble et je garderai mes fenêtres fermées pour ne pas que rentrent les reliquats de ce vacarme.

Malgré tout, cette fête foraine me donnera le cafard rien que de la savoir dans mon dos. Ses couleurs criardes, sa musique atroce et les odeurs de sa nourriture chimique étrangleront le peu de poésie qui subsiste dans les parages.

Je vois mon psy cet après-midi. Dans son costume élégant, il me fait l’effet d’un homme politique que j’aurais trop vu à la télé mais pour qui je vote encore, par habitude. C’est une figure rassurante, en somme. Il veut toujours savoir si je sors de chez moi, si je me frotte au monde du dehors. Ça le renseigne sur mon état. Il va probablement me demander si je compte faire un tour à cette fête. J’ai envie de lui répondre que oui, que je vais aller casser quelques pipes à la carabine, manger de la barbe à papa bien collante et faire des tours de montagnes russes jusqu’à la nausée. 

Je l’aime bien mon psy. 

Et puis quand on peut plaisir… 

Désert

La chaleur m’enveloppe tel un manteau brûlant. Juillet se réveille et nous étouffe enfin. Je suis resté dans cette ville déserte et je ne serais pas étonné de voir dans la rue quelques chiens errants poursuivis par des tumbleweed en mal de compagnie. Dans un coin de la salle, un ventilateur défectueux remue lentement la tête de gauche à droite comme pour signifier son impuissance à refroidir mon rade, cette étuve. Quelques femmes que l’obésité prive de baignade viennent siroter des sodas et engloutir les gâteaux en vitrine. Leur balance tiendra une comptabilité précise de tous ces excès. Enfin, on ne peut pas tout s’interdire.

La patronne va prendre trois semaines de vacances. Je serai comme enfermé dehors, privé de l’animation de cet endroit. J’irai peut-être plus souvent voir mon psy, pour compenser. Lui, il reçoit les malades un par un alors qu’elle, elle les accueille par grappes et leur tire les verres du nez pour seulement le prix d’un expresso ou d’un cookie, et même parfois pour rien du tout.

La porte d’entrée s’ouvre comme celle d’un four sur une rue en pleine cuisson. La grosse dame aux chihuahuas s’avance lentement à l’intérieur en traînant des pieds. Ses chiens se tiennent à distance. La lourdeur de son déplacement et de ses gestes semblent rajouter à l’épaisseur de l’air. Elle parvient au comptoir avec difficulté, réclame un café et repart écraser une chaise sur la terrasse, respirer les particules fines des moteurs diesel en surchauffe. Cette femme est en souffrance depuis longtemps et rien ne semble la réconforter si ce n’est l’approche de l’abandon définitif du corps au profit d’un hypothétique paradis. Je pense qu’elle croit en dieu. Moi je ne peux pas.

Je crois juste que je vais mourir et qu’il est temps que je vive dans le soleil, 

Intensément.

Des racines et pas d’aile

Je m’attarde à l’intérieur de mon café en buvant lentement un grand verre de lait froid. Le soleil cherche en vain de la poésie dans le crépi rose d’un immeuble, de l’autre côté de la rue. Devant, un arbre rachitique s’appuie sur un tuteur qui lui sert de canne, mais il ira nulle part. Il est planté dans sa pelouse, seul, et n’ose même pas perdre ses feuilles. 

Devant l’ancienne mairie, il y a une fontaine qui ressemble à un jacuzzi grand luxe où se baignent uniquement les regards blasés des passants préoccupés. Je me dis qu’il va falloir que je parte. On ne peut pas vivre dans un café. Je me demande parfois quelle vue idéale j’aimerais avoir à la place de celle que j’ai ici, sans intérêt. Une place de Paris animée, je pense. Ou de Bordeaux. Enfin, une place dans une grande ville. J’aime bien voir les gens discuter entre eux, commercer ou faire mine de s’ignorer tout en s’observant furtivement. Et puis il y a les bagnoles, les bus, les klaxons. La vie citadine. 

En revanche, chez moi, je rêve d’un calme absolu, comme dans un abri anti-atomique suisse, sans même un coucou. Je sais que je devrais voyager, me remplir de nouvelles têtes, de nouveaux paysages, chercher l’inspiration pour écrire, ailleurs que dans ce pays de Gex dont je connais tous les coins. Mais quelque chose me cloue ici. Une peur, un manque cruel de motivation. 

Je ne crois pas que je retournerai un jour en Afrique. Je serais forcément déçu. Ce continent était un rêve. Ça n’est peut-être jamais vraiment arrivé, d’ailleurs. Ce qui me le rappelle le plus, ce sont les odeurs d’épices que mes narines récupèrent parfois dans les marchés ou chez un épicier arabe dans une grande ville. Alors, tout revient d’un coup, violemment, de façon jouissive. Je n’ai rien oublié de la brousse, des pistes difficiles, des gens essentiels, je le sais. 

La vie est ainsi faite que l’on peut passer de l’Afrique et ses mystères à un bourg de province obsédé par la décoration intérieure et le taux de change, 

D’un type assoiffé de rencontres et d’aventures à un autre, 

Casanier et craintif. 

Dialogue de sourds

Je n’aime pas le bruit excessif dans les cafés, peut-être parce que je n’y vais jamais dans un autre but que celui d’écrire. Lorsque je suis installé à une table avec un carnet ou mon ordinateur, mon radar acoustique se met malgré moi à la recherche d’une interférence annonçant la fin de ma tranquillité. 

Dans mon rade, ce matin-là, le saccage du silence fut puissant et soudain, de quoi décourager le plus zen des buveurs de thé. Trois vieux à moitié sourds ont débarqués et entamé une discussion animée. Leur boucan remplissait tout l’espace et ne semblait pas connaître d’issue.

Je sais que dans ces cas-là, c’est à moi de partir. Je ne veux plus rien affronter alors, en général, je décampe. À quoi bon résister? Je devrais peut-être, pour faire ma place, taper du poing sur la table, mais je n’ai rien dit et telle une bête traquée, je me suis réfugié à la bibliothèque municipale. Je me suis assis sur une chaise dans la salle de lecture pour écouter ma respiration au milieu des livres muets.

Puis quelques gosses turbulents sont arrivés. 

Alors j’ai repris ma route, à la recherche des dernières forteresses sans bruit cachées dans ce monde d’inutiles décibels.

Sortir

Le petit de la patronne sirote à la paille une sorte de jus d’orange artificiel et fait du bruit en arrivant au fond de son verre. Il souffle et aspire, me regarde et se marre.

Un de ses camarades entre dans le café. C’est l’explosion. Ils investissent l’espace physique et sonore. Ça ne me dérange pas vraiment. Il faut dire que je vais plutôt bien, que mes nerfs sont souples. J’ignore les raisons de cet apaisement.

Dehors, les enseignes des commerces s’allument au fur et à mesure que la lumière décline. Je regarde les gens dans mon café et tente de déterminer à quoi ils carburent pour échapper à la tristesse. Je les trouve touchants. Il y a cette vieille qui parle à son journal et qui me donne envie de la consoler. Hier, je l’aurais étranglée pour les mêmes raisons. Elle a pris le parti de râler sans cesse afin d’oublier ses propres morsures. Elle est devenue folle, comme beaucoup. Qui se soucie des malades mentaux? Qui se soucie des êtres improductifs, non-compétitifs, inaptes au jeu social et à ses règles?

Ça y est, la nuit est tombée complètement. Je vais devoir rentrer. 

Je m’approche de la caisse. La patronne arrive et m’annonce mon score de la journée avec un large sourire. Je paye, la salue et sors dans le froid. Je remonte la rue de Genève à pied et traverse la place du village où des files de bagnoles se bouffent la priorité. Je bifurque à droite, passe devant la médiathèque encore allumée. Je longe la boutique de la marchande de légumes qui pèse un sachet de carottes en parlant gaiement avec un client. Mon baladeur diffuse Nights In White Satin des Moody Blues. Je ne pense quasiment qu’à cette musique. Mon pas s’accélère. Mes semelles semblent claquer sur le goudron gelé. Je vois mon immeuble là-bas, la promesse d’une chaleur physique, d’un confort, d’une relative tranquillité. Je déboule dans la cour, passe mon badge sur l’interphone, ouvre la porte et m’engouffre dans l’ascenseur. Sixième étage. Je rentre dans mon appartement et m’enferme à double tour. Ma poitrine se gonfle au maximum puis expulse l’air dans un relâchement total. 

Sortir reste difficile mais malgré tout, cela m’est toujours bénéfique. 

Du mélange avec les autres peuvent naître de belles histoires, fondées sur de magnifiques malentendus.

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