Partie 3

La terrasse du golf

Calme plat

Mon verre est suffisamment loin du bord de la table. Il ne tombera pas.

Le parasol au dessus de ma tête empêche que les moineaux ne chient sur mes affaires. 

J’ai largement de quoi payer ma consommation.

Ma voiture a le plein de sans plomb.

Mon baladeur dispose encore de quelques heures d’autonomie.

Je n’ai aucune maladie déclarée à part ma bipolarité.

Mes papiers sont en règle.

Je n’ai pas de dette et j’ai même de l’argent de côté.

Je fais tout pour qu’il ne m’arrive rien.

Et il ne m’arrive rien.

Vraiment rien.

Un loisir de riches

Les branches des platanes remuent doucement au passage d’un vent frais et léger. Sur la terrasse, les serveurs zigzaguent entre les tables que des moineaux pressés débarrassent des quelques miettes abandonnées durant le service de ce midi. Des clients âgés sont encore attablés et parlent un français calibré sans « merde » ni « putain » mais avec des « vous » et des « nous » en grande quantité. Ces octogénaires ne jouent plus au golf, même si ce sport de fumeurs et de buveurs aisés ne nécessite pas beaucoup de vitalité physique. Ils mangent, trinquent et se répandent en banalités mondaines entre chaque bouchée. A côté d’eux, à une autre table, des golfeurs affalés sur leur siège vident leur bière en quelques gorgées et dévorent des biscuits d’apéritif comme s’ils ne voulaient rien laisser aux oiseaux. Ils paraissent exténués. N’ayant jamais joué au golf, il est possible que je ne me rende pas compte de l’effort qu’il faut fournir pour la pratique de ce loisir. J’imagine que cela doit se situer entre la chaise longue et la balançoire, avec peut-être une petite accélération du rythme cardiaque lorsque la balle tombe dans le trou. N’empêche qu’à la fin d’une partie, ils ont l’air d’avoir gravi l’Everest. Ridicule. Je serais prêt à trouver des qualités à ce passe-temps si seulement ses adeptes ne traitaient pas le personnel comme des domestiques.

Je viens ici pour le cadre et le calme et non pour le fond et la forme des discussions qu’il m’arrive d’entendre. Ces dernières ont toujours un volume sonore raisonnable me permettant de jouir pleinement de mes acouphènes et des bruits de la nature.

Une femme s’est installée sur une chaise à l’extrémité de la terrasse et fixe le lointain. Peut-être est-elle ici pour la même raison que moi. 

La recherche d’une paix relative.

Le chat

Les platanes effectuent un lent striptease en laissant tomber leurs feuilles une à une. Dans quelques semaines, ils auront complètement découvert leurs branches torturées terminées par de disgracieux moignons.

Même si les journées sont encore belles, la température est descendue. L’été s’éloigne. Je pense à l’époque où je ne savais même pas que j’étais heureux, il y a si longtemps…

Un greffier se balade nonchalamment sur les dalles de la terrasse du golf et ne prête pas attention aux deux vieilles qui le complimentent sur sa fourrure épaisse. J’ai envie de lui botter le train pour lui apprendre à être aussi décontracté.

J’ouvre ma boîte de sédatifs. Il ne me reste qu’un quart de cette essentielle saloperie. Je l’avale.

Le jour et la nuit commence à se mélanger dans un ciel sans âme, terne, où plus un oiseau ne s’aventure.

Quelques bourgeoises fument des blondes devant une coupe de champagne et rouspètent après le serveur qui tarde à leur apporter un cendrier. L’une d’elle raconte qu’elle ne dort plus sans somnifère et qu’elle se réveille même la nuit pour en reprendre. Elle parle de ça avec un certain détachement, comme si elle avait juste perdu ses gants. Les gens avec de l’argent semblent devoir faire bonne figure entre eux. La règle est de paraître jeune et heureux sans qu’aucun malaise ne transpire. Cette attitude est tellement exagérée qu’elle en devient ridicule et burlesque. On s’effondre dans le cabinet feutré de son psy mais pas sur la terrasse du golf ou pendant un repas organisé par le Rotary. Quelque part, cette mascarade me fait du bien. Il s’agit d’une sorte de théâtre Coué où le mot « super » ponctue les conversations presque jusqu’à l’écœurement.

Le froid s’installe et mon blouson en cuir ne parvient pas à me réchauffer.

Le chat se frotte contre moi. Je ne sais pas ce qu’il me trouve. Il fait trembler sa queue et se casse avec la même mollesse qu’un brésilien marchant dans le sable d’une plage de Rio. Il pénètre dans le restaurant. Ça doit être l’heure de sa gamelle.

Je connaissais une femme qui était fan de bestioles à poils et qui s’apitoyait toujours sur leur sort. Elle ne cessait de répéter : « Pauv’ bête ! ».

Ce soir, j’aimerais être ce chat paisible,

Cette pauv’ bête.

Soleil

Devant le restaurant, sur la terrasse, les serveurs maigres, indiens le plus souvent, remettent en place les chaises vieillissantes en plastique tressé et les tables de bistrot bancales. 

Les quatre platanes alignés soutiennent avec la force inappropriée de leurs grosses branches noueuses quelques rameaux épars. Ces derniers, telles de petites antennes, semblent vouloir capter les vibrations d’un printemps naissant.

Les premières lumières vives font sortir les humains restés enfermés tout l’hiver dans des pièces sombres. Devant ce bleu nouveau qui colore le ciel, ils abandonnent leurs tensions ainsi que l’amertume de leur longue solitude. Dans des positions étudiées, ils absorbent la chaleur naissante tels des lézards expérimentés. Je les imite parfois, surtout en avril et mai, lorsque le soleil se réveille doucement, sans nuire à ma peau d’anglais. 

L’été, je marche dans l’ombre et cherche la fraîcheur. Il faut dire que je vis la plupart du temps comme ces bestioles bizarres, blanches comme des navets, qui nagent péniblement au fond des eaux froides et noires des grottes profondes.

Je suis heureux de retrouver cet endroit. Peut-être qu’ici, un jour, on refusera de me servir à boire. Après tout, je ne suis qu’un intrus. Je n’ai jamais tenu un fer, je tremble et déteste marcher en plein cagniard.

Je trouve les gens qui jouent au golf désagréables et hautains, mais ils ont l’avantage d’être calmes. Quand la prétention est silencieuse, il suffit de ne pas la regarder pour l’oublier. Il en va de même pour la misère, malheureusement.

Lorsque j’étais interné à l’hôpital psychiatrique de Genève, il y avait un parc magnifique autour des bâtiments. Un peu à l’écart se trouvait un café avec une terrasse où il régnait, malgré ma douleur, une paix étonnante et curative. Je crois que je viens dans ce club de golf pour retrouver les conversations à voix basse, le chant des oiseaux, les arbres et la verdure de ce café.

Les plaisirs intenses du passé sont toujours associés à des endroits particuliers. Des années plus tard, on fréquente obstinément d’autres endroits qui leur ressemblent afin d’exhumer nos joies mais on ne trouve jamais que des empruntes,

Une nostalgie.

Rémission

Au milieu des golfeurs bien sapés, je transpire dans un vieux K-Way, la gorge enroulée dans une écharpe multicolore, une casquette vissée sur la tête. Le peu de soleil qui filtre à travers les nuages suffit à me cuire. Je sors petit à petit d’une crève printanière. Il y a longtemps que je n’avais pas été malade physiquement. Étrangement, c’est depuis que mes maux de gorge ont commencé que l’angoisse et la déprime m’ont lâché. Je me dis que c’est peut-être dû au paracétamol ou aux pastilles contre la toux, ou alors à l’arrêt de ce poison de sédatif. Ça fait une éternité que je n’avais pas connu une aussi longue période de paix. Je me prends même à rêver d’une guérison complète et définitive, d’une seconde jeunesse. Des joies anciennes remontent à la surface. Je ne me souvenais pas de ces sensations qui datent de mon adolescence, de mon voyage en Afrique. Les décharges d’endorphine engendrée par ces expériences affectives retrouvées, je pense, m’éloignent de la maladie mentale, au même titre que la tristesse m’y enfonce. Je traverse un désert depuis plus de vingt ans et les oasis furent rares. Pour la première fois, cet après-midi, j’entrevois la possibilité d’une rémission. C’est sans aucun doute faire preuve d’un grand manque de lucidité mais qu’importe. La véritable folie n’est-elle pas de se résigner au malheur en anéantissant tout ce qui nous reste d’utopie? Au fond de moi, je sais que je vais retomber dans des angoisses fortes, dans les noirceurs de la déprime. Cette période est une éclipse, un phénomène éphémère.

Pourtant, sur cette terrasse, je suis bien et je n’ai plus peur.

Je vis.

Vieillesse

La chaleur m’enveloppe comme le ferait une serviette humide et chaude. La lumière est forte. Même l’ombre se fait éblouissante. Sur les tables de la terrasse du golf subsistent les reliefs du repas de ce dimanche midi. Quelques clients s’attardent. Il y a un couple de vieux qui n’en finit pas de râler sur la piètre qualité du service. La femme carbure au rosé et s’endort de temps en temps, quelques secondes, entre deux critiques. C’est peut-être son vide qu’elle remplit de vin. Lui, il semble se moquer de tout ça. Il proteste par solidarité. C’est un vieillard. 

Arrivé à un certain âge, les gens attendent leur fin sans colère, sans agacement, avec la patience de ceux qui savent qu’ils auront bientôt satisfaction. Mon arrière grand-père a rendu l’âme à presque cent ans. Il aurait pu partir comme le Papet dans Manon des Sources, allongé sur le dos, habillé, coiffé, prêt à être mis en boîte. Il n’est pas mort en costume mais il était tout de même sur le départ, saturé de fatigue et de lassitude. Deux guerres et un siècle d’existence, ça vous vient à bout de n’importe quelle force de vie. 

Quelques corbeaux croassent en contrebas, vers le green. Ce sont des oiseaux dont ils se passeraient bien ici, qui tranchent avec le côté idyllique de l’endroit. Des tâches noirs sur un monochrome vert. 

Le couple de vieux s’en va. Monsieur marche difficilement alors madame, moins vieille, écarte les chaises sur son passage. Il reste du rosé dans leurs verres. Il ne devait pas être assez frais. 

Je regarde ma montre machinalement. Ça fait une éternité que je suis là, baignant dans un calme bourgeois, seulement perturbé par le balai des serveurs maladroits. Je n’attends rien si ce n’est que dure ce moment. Je n’ai à supporter que des drames de gens bien nantis comme une part de tarte trop chaude, une table bancale ou une longueur entre un plat et un dessert. Je considère les petites révoltes qui en découlent comme un divertissement. 

Les corbeaux s’en sont allés. Sur la terrasse presque déserte, quelques conversations ronronnent doucement et semblent accentuer le calme. Je vais rentrer, retourner dans le bruit. Avec l’âge, je supporte de moins en moins l’agitation des hommes. Ma vie n’est peut-être plus qu’une convalescence fragile, la quête d’un silence d’hôpital.

Urgence

Il y a un banquet sur la terrasse du restaurant. Des voix enchevêtrées se chamaillent dans mes oreilles. Je ne distingue que quelques prénoms européens ainsi que des chiffres abstraits qui s’échappent du bruit des tablées où des humains de la même classe engloutissent d’indécents menus.

Je prends mon pouls et vois dans ses irrégularités les signes avant-coureurs d’une fin bâclée. Je sais que je peux partir comme ça, en noircissant une page de mon carnet à spirale. Nous sommes à la merci du corps. Il décidera de nous lorsqu’il ne voudra plus. Un homme ou une femme s’écroule quelque part à chaque battement de mon cœur. 

Il est temps d’aimer, de partager nos chaleurs, nos odeurs, nos salives et nos semences. Il est temps d’arracher ces puantes carapaces de pudeur qui nous préparent au néant, de découvrir nos écorchures pour les offrir aux délicates caresses de cet autre que l’on pourrait dévorer par amour. Je ne veux plus tenir au chaud dans mon ventre la solitude, ce serpent fascinant et venimeux, mortel. Je regarde ces gens assis qui se remplissent la panse et s’imaginent avoir du savoir vivre. J’aimerais ne jamais leur ressembler.

Mais après tout, je me fous de tout ce cirque. 

Je veux juste ma part de soleil.

J’en arracherai des morceaux brûlants que j’emporterai dans mes bois sombres, 

Et je foutrai le feu à ma mélancolie. 

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