
La Rose pourpre et ses alentours
Comme un dimanche
J’ai trouvé un bistrot miteux et presque désert dans le centre commercial de Meyrin. Je me pèle sur sa terrasse devant un allongé tiède en essayant de faire des phrases sur un Moleskine. La flotte s’est remise à tomber. Comme un malheur n’arrive jamais seul, c’est aujourd’hui dimanche. Si je n’avais pas arrêté de fumer, je grillerais deux paquets de blondes dans la journée histoire de tuer le temps.
Je lis sur les visages autour de moi un mélange d’ennui et d’euphorie. L’alcool donne aux humains la sensation qu’ils s’arrachent aux rudesses de l’existence mais il ne fait que les enfoncer d’avantage dans leur douleur. C’est un escalier pervers où après avoir grimpé une marche il faut en descendre deux. Pour ma part, je bois chez moi, en amateur, timidement, avec des échantillons d’ébriété les soirs de déprime. A l’extérieur, la plupart du temps, je tourne au café ou au soda.
Demain, l’activité va reprendre. Côté français, le pays de Gex va se vider de ses pendulaires comme une seringue plantée dans le bras de Genève. Ils rentreront le soir excédés par le stress et la circulation, prêts à en découdre au moindre reproche.
Les commerces vont rouvrir leurs grilles sur les soldes. J’exècre cette précipitation massive sur la marchandise au moins autant que la publicité qui la suscite.
La pluie a redoublé d’intensité. Je ne sais pas si c’est le froid ou l’inquiétude qui me fait trembler. Peut-être les deux.
Je ne fais plus confiance à mes congénères. L’homme ne sait pas s’arrêter. La nature l’aidera à le faire. Il y aura un rappel à l’ordre, une leçon effroyable. Tout doit aller très mal pour que tout aille mieux par la suite.
Mon café est avalé depuis une bonne demi-heure. J’ai branché mon baladeur. Les chœurs dans Pictures of Jesus de Ben Harper me font penser à l’Afrique. Voilà que ça remonte en moi et que ça me pousse les larmes au bord des yeux. Je pleure sur ce que j’étais, sur ce que je suis devenu. Pour moi aussi on peut parler d’un avant et d’un après. J’étais debout et me voilà à genoux.
Je m’interdis une quelconque prière car je pourrais attraper la foi, fragile comme je suis.
Dieu m’en préserve!
50 ans
C’est le 50ème anniversaire du centre commercial de Meyrin. Des drapeaux publicitaires sont déployés et pissent leurs couleurs criardes dans un ciel gris. Je suis installé à une table dans un café de loosers. Ici, on achète Gala et Voici, on met toute sa ferraille dans le bandit manchot électronique de la loterie romande qui trône dans un coin et on dit des conneries très fort comme si ça leur donnait une légitimité.
« Tu payes ta bière? » lance un jeune à un homme qui pourrait être son père. Pas de réponse. Le vieux ne tourne même pas la tête. « Tu payes ta bière?? » répète le jeune comme si sa question s’adressait à présent à tout le café. Frustré de ne pas être entendu, il sort fumer une blonde sur la terrasse. La main qui tient sa cigarette fait des petits mouvements saccadés. Il a peut-être pris quelque chose.
Des centaines de journaux tapissent les murs près de la caisse. Je m’interroge sur l’utilité de toutes ces informations.
Le jeune type s’est tiré et j’avoue que j’éprouve un certain soulagement. Les individus exubérants me mettent mal à l’aise. J’ai toujours l’impression que ça va être à mon tour d’être emmerdé, à un moment ou à un autre. J’éprouvais ce désagréable sentiment à l’école lorsqu’on était susceptibles d’être choisi « au hasard » pour aller au tableau. En général, mon instituteur, que le sadisme avait gâté, désignait les élèves les plus trouillards, fragiles, ou alors les fayots du premier rang qui, en élèves brillants et sûrs d’eux, étant sensés donner une leçon aux cancres et les écraser.
Mon soda est fini. Écœurant. Ce liquide noirâtre et pétillant made in America est symbolique de notre façon de consommer : un plaisir immédiat aux conséquences obscures.
Il y a 50 ans et quelques, ce centre commercial n’existait pas. Je ne suis pas fichu de me souvenir à quoi ressemblait le quartier lorsque j’étais enfant. Je n’y venais probablement pas beaucoup.
Il y a quelques années, mon père était vivant. On y croyait encore.
Le passéisme est un réflexe courant en cas de crise, certes.
Mais il me semble que c’était tout de même mieux avant.
Bahia
La musique me donne des ailes. Je m’envole littéralement, malgré mes 90 kilos qui d’habitude subissent mollement la loi de la gravité. Peut-être que le changement de dosage de mon neuroleptique y est pour quelque chose mais je m’en fous, je suis heureux, et tant pis pour ces putains de tremblements qui parfois me font ressembler à un parkinsonien ou un alcoolo roulant sur la réserve. Vingt six ans de chimie m’ont abimé le cerveau mais c’est le prix à payer pour ne pas faire de vagues. Je ne saute pas par la fenêtre en me prenant pour Batman et les voisins ne m’entendent pas hurler, c’est l’avantage des médicaments.
Il flotte. Les irréductibles fumeurs, de vieux bonshommes désabusés, grillent une clope ou deux sur la terrasse en avalant une bière par grosses gorgées de soiffards. Je tourne au soda américain avec une tapée de glaçons et deux rondelles de citron bien épaisses, parce que la serveuse m’a à la bonne. Pour moi, la picole est autorisée uniquement aux heures des repas, question de discipline. Je tiens ma vie en laisse afin de ne pas exploser. Je suis de la nitro n’aimant guère les secousses, les émotions trop fortes, le stress. Il y a ces gens qui souffrent de la maladie des os de verre, qui doivent faire attention de ne pas se cogner. Dans mon cas, c’est mon cerveau qui est de verre. Je l’enveloppe d’habitudes, de rituels, de replis stratégiques, de monologues sans fin, de pleurs, afin de le préserver de ce monde, de cette tyrannie extérieure.
Aujourd’hui, je suis heureux, et je veux croire que j’aurai la force de l’être encore et encore, comme dans ce rade, mon casque stéréo sur les oreilles. Le soleil fait une apparition et caresse les clients qui se pressent vers la porte à tambour de la galerie. On dirait qu’ils ont eu assez de chaleur malgré un printemps pourri. À croire qu’ils préfèrent la lumière blafarde des rangées de tubes néon collés au plafond du centre commercial.
En face de moi, il y a ce grand type très maigre et ridé qui sirote sa énième pression depuis l’ouverture. Il ne dit jamais rien, ne parle à personne. Une épave paisible. Il ne demande plus rien à la vie et attend de crever avec une tranquillité étonnante, comme un pendulaire qui attend son train. On dirait qu’il est déjà mort cent fois pour afficher une telle décontraction. Il doit avoir 75 ans. Un jour, je ne le verrai plus à sa place habituelle. Il aura décédé et ça ne changera pas grand chose. Il faut avoir de la gueule pour laisser une trace et lui n’est qu’un fantôme qui siffle des verres.
On m’apporte un café, de quoi entretenir ma tremblote. Debout depuis 5 heures 30 ce matin, je dois tenir jusqu’à la sieste sans que la fatigue ne m’assomme. Il me reste quelques lambeaux d’euphorie dont j’essaye au maximum de tirer parti en poussant le volume de mon smartphone qui me passe Mas Que Nada pour la centième fois. Je ne vais pas tarder.
J’ai dans l’idée de reprendre un chien. Peut-être qu’elle me passera. Cela pourrait me tirer un peu de mon engourdissement. Les promenades ne sont jamais optionnelles avec un cador. Tout seul, j’ai toujours mieux à faire que d’aller racler mes pompes sur le bitume de mon quartier. Mon nouveau chien pourrait faire office de coach sportif, en plus d’être mon pote. Une demi heure de marche journalière me ferait le plus grand bien. Enfin, ce n’est pas encore fait, il faut que j’accepte de dévier un peu le cours de ma vie, de bousculer mes manies de solitaire, mes flemmes installées.
D’ailleurs, ce sera sûrement une femelle et je l’appellerai Bahia, à cause de Mas Que Nada et d’autres chansons brésiliennes qui trottent dans ma tête en ce moment. Et puis Bahia, ça sonne bien. Le a est doublé, relancé par un i faisant office de fronde, et explose dans l’air comme une promesse de bonheur.
Chienne de vie.
Bar thérapie
La pluie n’en finit pas de rincer mon foutu pays alors la terre commence à saturer et à n’en plus vouloir de cette flotte qu’elle dégueule par grandes flaques, par petites mares parfois. On est dimanche matin. Je fais l’ouverture d’un café turc où j’ai mes habitudes, côté suisse. Il y a ce type abîmé qui entre. Il vient toujours là et passe des journées entières à ne rien faire d’autre qu’à siroter des bières. Il attrape parfois un journal, peut-être par mimétisme. Tous les vieux lisent les nouvelles le matin. Il doit avoir 70 ans mais sa peau, ridée comme un scrotum par temps froid, lui donne une allure de vieillard. Il est maigre et bouge avec des mouvements lents et mal assurés. On dirait un phasme. Son air inoffensif m’empêche de voir autre chose en lui que de la gentillesse mais je me trompe sûrement. Ce type doit avoir sa part de méchanceté.
La pluie a redoublé. Elle crépite violemment sur le bois de la terrasse.
À la table à côté de la mienne, deux sexagénaires remplissent ensemble une grille de mots croisés. Ils ont un accent plutôt rural et sentent la sueur mêlée à un parfum bon marché. Je les verrais plutôt jouer aux cartes ou hypnotisés par la télé mais ils énoncent à voix haute des définitions comme autant de petits défis et trouvent des mots dont j’ignore le sens, voir l’orthographe. Les gens sont parfois inattendus, surprenants. Il suffit d’aller au delà de ce qu’ils veulent bien nous montrer, de leur vitrine, et de faire quelques pas dans leur arrière-boutique pour découvrir des trésors. Ici, beaucoup de clients semblent avoir un vécu consistant. Je croise des poivrots, des bénéficiaires de l’AI (assurance invalidité), des vieilles femmes seules et déglinguées par la vie, des étrangers tentant de survivre, des tox rangés et quelques personnes normales qui pour le coup font presque tâche. Enfin, c’est un café digne de ce nom, pas un Mc Donald froid comme une pissotière de gare. Dans ce rade, certains attaquent au blanc à 8 heures. Ils descendent deux ou trois verres en quinze minutes histoire de se mettre à niveau après une nuit d’abstinence puis le rythme se calme et ils finissent par siroter un peu plus paisiblement. Beaucoup de ces soiffards sont de grandes gueules avec une aversion pour le changement alors ils sont malheureux et picolent encore plus. Ils braillent des poncifs de réactionnaires dont toute la salle profite mais le vieux type maigre et ridé ne bronche jamais, comme si cela faisait partie intégrante de la vie de café ou comme s’il était sourd. Je crois que je n’ai jamais entendu le son de sa voix ou alors je l’ai oublié. Lorsqu’il arrive à l’ouverture le matin, la serveuse lui donne un expresso pour commencer, puis un verre de bière atterrit sur sa table pour se vider et se remplir sans relâche jusqu’au soir.
Même s’ils ne sont pas interdits aux gens antipathiques et aux commères, les cafés sont des lieux où l’on échange de la chaleur humaine. Lorsque l’un d’eux ferme définitivement, certains de ses habitués claquent d’un coup, comme un vieux poste de radio. Ces endroits préservent de la folie et de la mort ceux que le système a repoussé dans la marge. Ils disparaitront avec ce qui nous reste d’humanité.
Paradis blanc et rosé
Le vieil alcoolique parle tout seul devant sa énième bière. Ce qu’il a dû en bouffer de la solitude pour se parler à lui même comme à un pote… Ses marmonnements perpétuels me titillent les nerfs alors je mets mon casque pour ne plus l’entendre et me calmer. La trompette d’Erik Truffaz étrille doucement les cellules ciliées de mon oreille interne.
La Rose Pourpre se remplit peu à peu dans un bruit de chaises que l’on tire, déplace. Le vieux fait la gueule parce que, pendant qu’il est allé griller une cigarette, je lui ai pris sa place près de la porte, celle avec une banquette rembourrée où il plante ses ischions à longueur de journée en attendant. En fait, ce type me donne l’impression d’être déjà mort. Il ne réagit plus, même pas à la violence de l’ennui. Si un jour j’en arrive là, j’espère qu’il me restera assez de forces ainsi qu’un éclair de lucidité pour en finir.
Régulièrement, la porte de la Rose pourpre s’ouvre et une vague de froid m’enveloppe, me rappelant que je suis vivant. Ainsi, octobre s’invite dans ce café surchauffé à chaque courant d’air provoqué par l’arrivée d’un client.
Ici, on carbure au blanc, au rosé. Du local. À n’importe quelle heure. C’est une salle de shoot fondue dans le décor où en famille, entre potes, on s’anesthésie le ronron des idées sombres, on soulage ses tremblements, sans complexe. Les carafes vides se lèvent à l’intention de la serveuse qui, comme un petit automate docile et bienveillant, viendra refaire les niveaux. Je ne juge pas. J’observe des gens pris dans un sale piège, celui d’une défonce admise, culturelle. Ce monde est violent. L’alcool le rend supportable en faisant de vaines promesses. Tôt ou tard, il rend la violence absorbée, avec les intérêts. Quant à moi, je tiens ma consommation en laisse. La bipolarité et la picole ont des affinités qui me rendent vigilant.
Je range mon cahier et mon stylo. Le vieux pense que je vais m’en aller. Il me regarde du coin de l’oeil en espérant récupérer sa foutue place. Je vais partir mais, comme un salaud, je prends mon temps en décomposant mes mouvements. Après tout, changer de place lui donne l’occasion de voir ce rade sous un autre angle.
Dehors, il y a du soleil. Des types de l’est sirotent un café et fument sur la terrasse. Il n’y a jamais de femmes avec eux et pas un gramme de féminité ne s’échappe de leurs gestes virils. Je vais ranger mon casque dans ma sacoche, enfiler mon manteau et aller faire un tour dans la galerie en sachant que je n’achèterai rien,
Parce qu’il me reste encore un soupçon d’espoir…
Cafés
Je suis sorti parce que je ne pouvais plus rester chez moi, parce que voulais voir des humains, même des laids, même des mauvais. La serveuse est gentille et douce. Elle a conservé son sourire pour servir des types parfois à peine aimables. Une chaîne de sport diffuse un match de boxe où un blanc et un noir se cognent dessus en transpirant à grosses gouttes. J’ai quitté ma télé pour une autre mais il y a des gens autour de moi et c’est ce que je voulais. De la chair, des voix, des regards… Je suis venu chercher ça comme d’autres vont chercher leurs cigarettes, avec la même urgence. Pour le solitaire, à partir d’une certaine heure le soir, la chaleur humaine ne se trouve plus que dans les cafés. Ils sont là pour ça. Personne n’a soif ici, ce soir, dans ce rade ou dans un autre. Si seuls les gens qui veulent se désaltérer fréquentaient les bars, les tenanciers n’auraient plus qu’à mettre la clé sous la porte. Les gens se retrouvent, c’est tout. « Parle-moi de ta vie et je te parlerai de la mienne », c’est toujours la même règle. Le café, c’est l’inaction organisée, le dernier bastion de la paresse, un parking pour humains, le seul endroit où je me vide de la culpabilité de ne pas m’agiter. Une bière, un calepin, un stylo et me voilà le roi du monde! Tiens, je l’ai terminée ma bière. La mousse a dessiné de la dentelle blanche sur les parois du verre. La serveuse s’approche de mon visage et me demande si j’en veux une autre. Je vais rentrer. De toute façon, ils vont fermer. Dehors, il fait un peu froid. Demain, il y aura des hommes et des femmes dans les rues, dans les commerces. Mes yeux et mes oreilles feront le plein de leurs gueules et de leurs bavardages. Alors je rentrerai dans ma tanière pour les oublier.
Jusqu’au manque qui me fera pousser la porte d’un rade.
Citron
Mon verre a fait des cercles humides sur la table en bois verni. Je les observe bêtement, le regard accroché dessus, puis ils finissent par disparaître en s’évaporant dans l’air chaud de la salle. Je suis dans ce café-restaurant turc d’une banlieue de Genève où parfois j’abandonne mon temps, comme si j’en avais trop. J’ai mangé la chair de la demi-rondelle de citron qui me narguait au fond de mon verre vide. L’acidité a éclaté dans ma bouche. Combien de sodas américains ai-je englouti jusqu’à présent? Je préfère ne pas y penser. J’ai chiffonné un ticket pour une loterie. Il est impensable que je gagne quoi que ce soit. Je n’ai jamais rien gagné d’ailleurs, ou alors des broutilles. La canette vide de mon soda est à quelques centimètres du ticket en boule. Sur le métal brillant, un joueur de foot noir affiche un sourire commercial. Je ne le connais pas. Son nom est inscrit à côté de son portrait mais je ne suis guère avancé. Je ne me suis jamais intéressé au foot. Au fond de mon verre, la peau du citron en arc de cercle me fait penser à un dentier en phase de nettoyage sur une table de nuit.
Ma peau commence à se rider. Mon père disait que chaque âge a ses privilèges mais je n’en vois aucun dans la vieillesse, et que l’on ne me parle pas de sagesse… Elle n’est autre qu’une résignation forcée, une abdication face aux ravages du temps et aux incapacités qui en découlent. Peut-on alors vraiment parler de sagesse en tant que vertu? Dans cette société, le pouvoir est détenu par des personnes âgées et je ne vois pas la moindre sagesse dans leur façon de faire de la politique. La planète est un citron qui une fois pressé ira à la poubelle. Je me délecte des dernières gouttes de plaisir qu’il me laisse, sans illusion. Je ne me fais pas de soucis pour le monde animal et végétal. L’heure de leur règne viendra à nouveau. Les espèces épargnées s’approprieront l’espace perdu, celui qu’on leur a arraché. Pour l’instant, l’humain s’obstine à scier la branche sur laquelle il est assis. La plupart des gens sont comme moi, égoïstes et passifs. Il faut dire que je n’y crois plus. Sur le Titanic, je n’aurais certainement pas joué de la musique pendant le naufrage, question de tempérament. Pourtant, le geste était beau.
Il semble y avoir en Suisse une certaine insouciance que je mesure grâce aux bribes de conversations qui me parviennent aux oreilles. Les sujets sont futiles et reposants. On dirait que les gens n’ont pas conscience de la situation, comme si la bonne santé de leur économie pouvait les sauver. Malgré tout, je me réjouis de cette légèreté. Elle m’est bénéfique, bien plus qu’un sédatif.
Je ne vais pas tarder à rentrer, à passer la frontière. Dans mon pays règne une certaine agitation, une agressivité palpable, comme si le dérèglement du monde était ressenti d’avantage qu’en Suisse. La France est une fourmilière juste après un violent coup de pied. Je m’y sens mal, comme si je portais un pull en laine sous un soleil de plomb. Je trouve refuge dans certains cafés que je choisis pour leur calme et la gentillesse du personnel. Je me préserve comme je peux, évitant les situations anxiogènes,
Mais viendra le jour où je ne pourrai plus esquiver les coups trop fréquents de cette société malade.
Suisse – France : 1 partout
D’énormes nuages blancs sont vissés sur le Salève tels de grotesques chapeaux boursouflés. Le soleil apparaît enfin et me réchauffe le corps. Le grand store du café genevois où je suis installé est déployé, donnant à la terrasse une teinte orangée. Une femme éméchée menace de manger un gosse qu’elle trouve très beau. Un type fait des mots croisés, lentement, avec cérémonie, sans oublier de boire sa bière par petites gorgées. À côté de lui, deux sexagénaire rougeauds picolent allègrement. L’alcool délie leurs langues qui tricotent des phrases idiotes ponctuées de rires gras. Ils portent le même polo rayé et ça m’amuse de penser que c’est une coïncidence. Ils ont dû se sentir bien couillons lorsqu’ils se sont retrouvés. Quelques piafs sautillent par terre entre les tables à la recherche de miettes.
Ce que j’aime en Suisse, c’est cette sensation qu’il ne se passera jamais rien de grave, cette routine qui s’installe même dans la déglingue. Le ronron de la vie semble immuable. On s’y fait chier confortablement et j’éprouve un besoin irrépressible d’y venir plusieurs fois par semaine pour soulager mes petits nerfs fragiles. Le taux de suicide n’est pas négligeable, peut-être parce que les Suisses n’espèrent plus rien de leur vie monotone où tout est assuré, programmé.
Le soleil passe derrière un nuage. Une brise légère refroidit la terrasse en même temps qu’elle me ramène la fumée irrespirable d’une blonde coincée sur le rebord d’un cendrier. Les gens fument tous sur cette terrasse. Ils considèrent peut-être que leur existence est trop longue…
Je vais prendre ma voiture et passer de l’autre côté de la frontière, là où l’agitation, le bruit et l’agressivité s’épanouissent.
Ce ne sont là que des poncifs stupides mais force m’est d’admettre qu’il y a dans mes propos un peu de vrai, suffisamment pour établir une comparaison entre les deux pays et en sourire.
Je m’imagine parfois vivre chez les Helvètes mais j’en arrive toujours à la conclusion que ce serait m’enterrer bien vite. Je crois que j’ai aussi besoin de mon hexagone. La Suisse me repose de la France et la France me tire de la torpeur dans laquelle me plonge la Suisse. De cette alternance dépend mon équilibre précaire.
Tout compte fait, je ne pouvais pas habiter meilleur endroit.
Depressing
Je suis dans le centre commercial de Meyrin, en Suisse, assis à la table d’un café. Les fers du pressing d’à côté crachent régulièrement leur vapeur en faisant comme des feulements de chats en colère. Le métal glisse sur le tissu propre d’avant en arrière en oscillant de droite à gauche afin de couvrir plus de surface et d’éliminer les plis récalcitrants. Les femmes qui accomplissent ces tâches répétitives à longueur d’année ont toute mon admiration et mon incompréhension. À la troisième chemise, je serais pris d’une envie de tout balancer en l’air, faisant confiance aux lois de la gravité pour tout éclater sur le carrelage blanc de cette grotte mangeuse de vies. Dans un sens, ça n’est pas pire que le travail à la chaîne. Les employées de cette usine miniature peuvent regarder les passants de la galerie déambuler et puis il y a un contact avec les clients. Mais malgré tout, il faut se les farcir les dizaines de fringues à aplatir sans mollir… Deux grandes barres de néons arrosent les postes de travail ainsi que le long tourniquet automatique où sont suspendus les vêtements terminés.
« Pantalon, jupe simple : 12 francs, veste, blouson : 13 francs, chemise : 5,50 francs, pull, gilet : 8 francs. »
Les prix sont indiqués sur un caisson lumineux faisant face au comptoir, comme dans les fastfoods. Pour ces femmes, en hiver, la lumière du jour n’est plus qu’un vague souvenir. Bien sûr, pour des frontalières travaillant en Suisse, la paye est intéressante. Le salaire dans un pressing en France ne doit guère dépasser le revenu minimum.
Ce pressing triste détone avec la décoration tape-à-l’oeil de la galerie où les guirelandes électriques clignotent comme les lumières d’un flipper. Le contraste est saisissant.
Il y a deux choses qui maintenant ne valent plus rien : la sueur et les années sacrifiées.
Et dire qu’on appelle ça gagner sa vie…
Fête de turc
J’avais besoin de bruit, d’éclats de voix, de corps en mouvement, d’odeurs basiques de bouffe comme celles de la viande grillée ou du fromage fondu et j’ai trouvé tout ça ici, dans ce restaurant turc en Suisse voisine. On m’a collé à une table à côté des toilettes mais ça ne me dérange pas trop. C’est plutôt marrant d’observer les mecs qui en sortent avec le doigt sur la braguette pour vérifier qu’elle est bien fermée… Les femmes, quant à elles, me donnent toujours l’impression d’y avoir fait des choses mystérieuses et incompréhensibles pour un homme.
Je suis bien ce soir, tout me va, tout est en place, les clients, les cuistots, les serveuses. J’ai envie de serrer ces dernières contre ma poitrine, surtout la blonde avec son accent de l’est et sa bienveillance, même si avec moi elle est assez distante. Un jour, j’ai du la vexer sans le faire exprès. C’est idiot mais j’aimerais qu’elle me traite comme tout le monde, avec gentillesse. Lorsque je la vois faire avec les autres, je suis un peu jaloux, je l’avoue. Elle a un mot tendre pour chacun mais jamais pour ma pomme.
Ce soir, ça n’a pas d’importance, je suis heureux d’être là, dans tout ça, et de ne rien trouver à redire.
Il y a des types éméchés installés autour d’une table ronde. Ils braillent, essayent de se convaincre les uns les autres, commandent des demis sans arrêt. Je trouve ça lourd en temps normal mais à présent, ce cirque me ravit. Je repense aux cuites de mon adolescence, à l’enthousiasme de l’ivresse, et j’en oublie la connerie révélée par l’alcool, celle qui s’affirme à coups de poing dans la trogne, pour un oui ou pour un non.
Je voudrais être comme ça tout le temps, insouciant et heureux, ne pas voir les ombres mais juste les couleurs. Je voudrais être celui que je ne suis pas, ou qu’il m’arrive d’être par accident, comme ce soir.
Ces moments de bien-être, lorsqu’ils prennent fin, me font prendre conscience de ce que j’ai raté et enfoncent la grande lame des regrets dans ma plaie inguérissable. Le bonheur résulte avant tout d’une amnésie extraordinaire. Il faut être doué pour l’oubli de la douleur passée mais aussi à venir car le futur fantasmé fait partie des obsessions qui pourrissent une vie.
Et puis il y a la mort, indéboulonnable tyran de l’esprit humain…
Mais ce soir, je me fous bien de tout ça, je ne sens et ne retiens que la fraternité qui déborde des corps qui m’entourent, même si j’ai conscience que cet état peut détaler comme un animal dérangé par un rien.
Une princesse
Je la regarde bouger, virevolter dans la salle, derrière le bar, et je lui trouve de la grâce. Elle semble avoir un mot gentil pour chacun, même pour les types les plus hirsutes, les plus beurrés, les plus déglingués. Collé au comptoir, un vieux qui a picolé l’emmerde alors qu’elle essuie les verres. La brise qui s’engouffre par la porte entrouverte donnant sur la terrasse me ramène l’odeur de vieille sueur de ce septuagénaire prétentieux qui aimerait bien promener ses mains tremblantes sur ce jeune corps. Il tente sa chance comme on joue au loto. Ça lui permet de rêver. Bois ton verre, vieux, elle n’est pas pour toi cette fille, c’est une princesse. Elle n’est pas pour moi non plus, d’ailleurs. J’ai raté le coche depuis longtemps.
Avec le soleil, les bières blondes s’illuminent sur les tables. Le petit froid de cet hiver est sur le déclin. Il y a le printemps qui débarque, des parfums de femmes qui se baladent dans l’air et rendent les hommes à moitié dingues.
Je n’ai pas pu m’empêcher de commander une pression, pour la soif. Je ne suis bien que devant un carnet ou mon PC portable, calé sur la banquette d’un rade correct. Ce que je fais le matin avant d’être assis et d’écrire, n’est que la préparation de ces deux ou trois heures de récréation. Je n’ai que ça en tête, quitter ma tanière et aller noircir des pages blanches. Dans les cafés, je vois défiler pas mal de clients. Les gens arrivent, passent un moment et repartent. Je reste presque toujours après eux. Le monde s’agite autour de moi et je demeure statique.
La serveuse sort sur la terrasse avec un plateau où sont posés quelques demis. On dirait qu’elle ne porte rien tellement elle fait ça avec facilité. Ce petit bout de femme soutient ce bar à elle seule. C’est bizarre, j’ai tout de même l’impression qu’elle n’est pas vraiment dans son assiette aujourd’hui. Il faut dire qu’avec la tripotée d’êtres délicats qui viennent téter leur vin au comptoir en lui balançant des horreurs, elle a de quoi avoir des baisses de régime.
Je vais aller roder dans la galerie commerciale puis je rentrerai dans ma grotte, malgré le soleil. Il est temps que je parte de ce café. J’ai mal au fesses et ça, c’est le signe du départ.
Un contre-jour magnifique mériterait que je fasse une photo mais je n’ose pas sortir mon appareil.
Je n’ose pas.
Voilà un aveux qui vous flingue une vie!
Le temps des femmes
Dans mon café, le matin de bonne heure, certains s’extirpent tout juste de leur nuit. Leurs yeux trahissent la proximité du lit. Ils les déplissent au café double et se débarrassent de ce qui reste de sommeil grâce aux nouvelles déprimantes d’un journal pas encore froissé. Autour d’une grande table, un groupe de retraités parle de sport en se chargeant déjà d’alcool alors que je peine à avaler mon expresso. Ils n’ont sûrement rien mangé encore. Bière, blanc. « Tu nous remets ça? » qu’ils demandent à la patronne. Elle ne semble pas être étonnée par ce petit déjeuner particulier et s’exécute.
Il fait beau. Le soleil essaye de nous faire oublier les semaines de grisaille et de pluie avec un ciel bleu et sans nuages. J’accepte la lumière. La radio use de vieux tubes jusqu’à en faire du bruit. Les anciens sont partis se remplir dans un autre rade avec d’autres verres. Ils y tiendront des conversations similaires sur le match de la veille ou le scandale du jour.
Dans mon café, c’est maintenant le temps des femmes. Le temps des boissons chaudes et des viennoiseries, des conversations douces et des éclats de rire contenus. Elles ont débarqué ici avec soulagement, comme arrivées dans un refuge. Quelques hommes subsistent mais elles sont largement majoritaires à cette heure-là. Leurs langues s’agitent sagement d’abord puis la cadence augmente petit à petit. Il va falloir raconter encore et encore, toute la journée, toute une vie. Et puis il va falloir faire ce que les hommes ne font pas, c’est à dire l’essentiel, et tout ça tout en même temps.
Sans les femmes, plus de lien social, plus d’organisation de la vie. Le chaos.
De la bière et du foot, essentiellement.
De l’ivresse bête et des blagues de testicules.
Mondes intérieurs
Je n’ai plus beaucoup de forces mais je me dis qu’écrire un peu pourrait me stimuler. La chaleur est étouffante. La Rose pourpre a déployé son large store orange pour amener un peu de fraîcheur sur la terrasse mais sans parvenir à compenser l’absence de vent. J’aimerais faire une sieste dans une vieille baraque, volets clos, fenêtre ouverte sur les bruits de la campagne, mais au lieu de ça, je traine ma fatigue à l’intérieur ce café-restaurant turc, en banlieue genevoise. Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire de ma peau aujourd’hui, ni demain, ni les années qui viennent. J’erre tel un chien branque n’ayant jamais eu de maître. Dans un grand miroir au cadre doré, je croise ma sale gueule. Avec elle, au moins, on me fout la paix. Je ne vais pas tenir longtemps avant de passer la frontière pour aller me coucher dans la pénombre de mon appartement. J’aimerais que la vie se résume à la sensation que j’ai lorsque je glisse ma fatigue dans un lit confortable et que le silence me trace un chemin vers la démence des rêves. Mes muscles se relâchent alors dans une jouissance proportionnelle à l’effort que je leur a demandé durant la journée et je n’exige plus rien de la vie que ce qu’elle donne à cet instant précis : un répit paradisiaque…
…Je me réveille de ma sieste. Mes rêves furent agréables mais trop stupides pour être racontés. Mon appartement est calme. Le gros ventilateur crache un air frais qui me caresse la peau. Mon visage est encore marqué par ce voyage en moi, sans les contraintes du monde extérieur. La liberté ne se rencontre guère que dans le sommeil que je considère comme un terrain de jeu immense et rassurant. Par bonheur, mes nuits sont délicieuses, même lorsqu’elles sont un peu torturées, peut-être parce qu’elles m’appartiennent vraiment, parce que c’est tout ce qui me reste, tout ce qui n’a pas été pollué par un système qui partout injecte son venin.
J’allume ma télé sur une chaîne d’info où des spécialistes, toujours les mêmes, dissertent sans fin sur des sujets anxiogènes. Mes mains tremblent un peu, comme souvent depuis quelques semaines.
Adolescent, nous gravions « No futur » à l’Opinel sur les tables du bahut sans en connaître vraiment la signification, sans ressentir les effets de cette impasse dans nos tripes. Aujourd’hui, c’est différent. Ces deux mots ne sont plus un point de vue mais une réalité d’une infinie violence. Seul mon sommeil m’arrache à cette lucidité douloureuse. Dans un moment, je vais manger un morceau, et plus tard, peut-être, faire l’amour.
C’est drôle comme le plaisir est multiplié par l’urgence…
Le livre
Assis en plein soleil sur la terrasse du centre commercial de Meyrin, un type athlétique d’une beauté lisse et classique ouvre un bouquin avec une couverture rouge sur laquelle est inscrit « Marketing ». Je suis à quelques mètres de lui, à l’ombre, et je l’observe. Sa chemise blanche entrouverte renvoie intensément la lumière. Ses lunettes noires la filtrent. Lorsque passe dans son périmètre une paire de fesses assez bien dessinée, il abaisse son bréviaire pour poser son regard sur le fascinant balancement, quelques longues secondes. Le sexe et l’argent font paraît-il tourner le monde. Si c’est la vérité, cet homme n’entrave en rien sa rotation.
Le voilà qui se lève et allume une blonde en tournant le dos au vent. Il recrache la première bouffée sans l’avoir avalée et s’appuie en conquérant sur la rambarde qui surplombe le parking. Une grande brune fait claquer ses talons en passant à côté de lui. Son décolleté met en valeur deux magnifiques doudounes. Le type sort de sa poche les clés de sa voiture et les fait gigoter tout en tirant nerveusement sur sa cigarette. La fille ne le remarque pas et descend l’escalier qui conduit au parking. Il balance alors son mégot d’une pichenette par dessus la rambarde puis emboite le pas de la belle tout en continuant à jouer avec ses clés.
Il n’y a plus grand monde sur la terrasse maintenant. J’esquisse un sourire. Le type a oublié son bouquin dont les pages dansent dans le vent. Je prends conscience de la dimension poétique de la scène et me dit qu’il y a peut-être un espoir.
Une serveuse un peu boulotte d’une cinquantaine d’années sort du café pour nettoyer les tables et remettre en place quelques chaises égarées. Elle voit le livre à la couverture rouge, s’en saisit, l’ouvre et lit une phrase ou deux dans sa tête sans changer d’expression. Puis elle me regarde.
– C’est à vous ce livre?
– Non, pas du tout.
– Vous le voulez?
– Non merci.
La serveuse balance le bouquin dans la poubelle de la terrasse en me faisant cadeau d’un superbe sourire.
Et la terre continue de tourner.
Demi-tour
Sur ma table, dans un verre ballon, une eau gazeuse helvétique pousse ses bulles énergiquement du fond vers la surface en se réchauffant trop vite. Je suis calme, détendu. Un petit vent chaud tourne les pages de mon bloc note alors que Duffy miaule Big Flame dans mon casque. Ma main droite est posée sur mon ventre en signe d’apaisement. La terrasse est pleine. L’été s’installe. Je regarde un jeune couple s’enlacer. J’ai traversé un désert immense à l’âge où l’on est sensé être amoureux et ça me fait mal de voir ces gamins s’embrasser. Mon adolescence me laisse le souvenir d’une absence insoutenable. J’ai dû me démener pour obtenir des échantillons de ce que la plupart des gens obtient aussi naturellement que la mort. Ma colère naît de cette plaie jamais refermée, qui avec le temps se fait plus douloureuse. On ne rattrape pas les années perdues.
« Vous ne serez jamais heureux mais vous connaîtrez de petits plaisirs. »
Voilà ce qu’un toubib m’avait balancé dans la figure peu après ma sortie de l’hôpital psychiatrique. C’est étrange mais c’est vingt cinq ans après que cette phrase me fait le plus mal parce que je me rends compte que ce type, qui manquait cruellement de délicatesse, avait sûrement raison.
Je paye mon eau et quitte la Rose Pourpre. La chaleur est assommante. Je me jette dans la porte à tambour du centre commercial et pénètre dans la galerie climatisée, mon sac sur l’épaule. Je sais que je ne vais rien acheter, comme la plupart du temps. Je me contenterai de regarder ces choses dont je n’ai pas besoin, de les tripoter un peu et de les reposer persuadé qu’en les acquérant, ma vie ne changerait pas le moins du monde. Mon plaisir est ailleurs, dans les cafés, à dactylographier ma drôle de vie, par exemple. Et puis il y a la musique. C’est comme un sentiment amoureux puissant qui m’envahit et me bouleverse, la musique, comme une respiration parallèle.
J’emprunte l’escalator pour descendre au niveau inférieur. Fatigué, je ne marche presque plus et appuie ma carcasse sur la rampe en caoutchouc. Il est 16 heures. Une annonce commerciale grésille dans les hauts-parleurs de la galerie. Une angoisse monte en moi alors j’essaye d’aller plus lentement encore, en évitant le moindre stress. Les gens marchent vite, s’évitent les uns les autres, se regardent à peine. Cette agitation, ces rayons pleins à craquer, ces publicités débilisantes, rien de tout ça ne conduit à l’épanouissement. La société de consommation telle qu’on la connaît dans nos pays dits développés est le plus grand piège à cons de l’histoire de l’humanité.
Je fais volte-face dans l’escalator et sors du centre commercial en pressant le pas. Dehors, c’est un véritable four.
Il y a du monde en terrasse. Les gens fument et bidouillent leur smartphone nerveusement. Je m’éloigne de tout ça et rejoins le parking où ma voiture m’attend, brûlante. Une fois installé au volant, j’allume la radio sur les informations, comme si j’avais besoin d’un coup de grâce, d’un dernier uppercut pour aller au tapis et me reposer enfin. Un spécialiste en matière de sécurité parle de l’attentat de Nice. Je l’écoute deux minutes et démarre. Je dois rentrer en France, je n’ai pas le choix. Il est 16 heures 30. La circulation se densifie. Les pendulaires quittent Genève et remontent dans le pays de Gex. Je rejoins la file interminable de bagnoles qui se forme chaque jour avant le CERN. La chaleur des moteurs rajoutent à celle de l’été. Les clim déclenchent les ventilateurs sous les capots bouillants. On est devenu dingue.
Malgré tout ça, on a su préserver l’illusion de la liberté.
Un tour de force.
Grande gueule
Un type parle fort dans le café. Il est bourré et aggrave son cas à chaque verre de blanc qu’il avale. Il a une vraie sale gueule, rouge, avec des rides qui lui dessinent la haine. C’est un vieux Suisse avec un gilet noir à poches du style chasseur et des chaussures de montagne. Il est perché sur une chaise de bar faisant office de présentoir à connerie. Lorsqu’il se tait, je sens comme une caresse. Le auvent orange qui couvre la terrasse diffuse une agréable lumière chaude. Le soleil donne encore. Il y a comme un air de vacances. J’entends presque la mer derrière la voix insupportable de ce gueulard, loin derrière. À présent, il persécute le serveur, rien qu’en lui parlant de ses histoires. Lui, il ne le comprend pas, ce vieux. Il a peur parce que c’est un ami du patron. Il paraît qu’on est dimanche. C’est possible. Ma montre indique 18 heures 30. Je ne sais plus où j’en suis ni même si je suis bien ou pas et je m’en fous. Je suis dans le gaz. Le vieux jacte toujours. Il fait son show, comme à chaque fois, j’imagine. Celui-là, quand il va caner, ça va reposer quelques oreilles. Il y a des gens qui sont nés pour souffrir, diriger, aimer, que sais-je ? D’autres sont nés pour faire chier, comme ce champion toutes catégories. Non, le serveur ne va pas se mettre à chialer, quand même?! Le pauvre. Il fixe le vieux l’air apeuré sans oser lui répondre ni retourner à sa tâche. La grande télé crache ses commentaires footballistiques sur fond vert. Je regarde les mecs picoler autour de moi. Ce soir, j’ai envie de boire pour fraterniser avec n’importe qui.
Sauf avec le vieux.
Valeurs refuges
Des clients s’affairent dans le parking du centre commercial de Meyrin, une banlieue de Genève. Ils déplacent leur caddie avec la même résignation que des mineurs poussant leur wagonnet. C’est le froid qui en partie donne cette impression. Et puis les gens n’en peuvent plus de ce système où le stress et la sueur ne rapportent rien d’autre que de l’usure et des maladies. Nous avons créé et cautionné une société qui aujourd’hui nous asphyxie. Nous voulions une vie confortable, pratique, sans aucun manque, belle, une vie où nous profiterions des avancées de la science pour notre épanouissement et nous avons occulté l’essentiel, celui à qui tout cela était destiné : l’humain. Ce dernier n’est plus qu’un simple portefeuille, un acheteur potentiel, un client.
Le café sera un des derniers remparts contre la désocialisation. Même le clodo y a ses entrées. C’est un endroit où l’on n’a pas d’autre pression que celle que l’on nous sert, une zone neutre, hors du temps, un refuge imparfait mais un refuge tout de même.
J’observe les gens autour de moi en ce début d’après-midi, des femmes essentiellement, et je sais que le moment qu’elles passent à parler de choses et d’autres entre elles autour d’un thé est souvent le plus agréable de leur journée.
En général, dans un rade, on vous fout la paix. Si l’on vous tire de votre isolement pour vous adresser la parole, c’est le plus souvent avec bienveillance.
Dans le marasme que nous traversons, deux endroits me sont chers,
Mon paddock et mon café.