Partie 6

Ailleurs

Brouillard

Maceo Parker stéréophonise mon cerveau avec énergie. Si je n’étais pas dans ce salon de thé, j’esquisserais quelques pas de danse, juste pour me marrer.

Un épais brouillard recouvre le bassin lémanique tout entier. On se croirait dans une mégapole chinoise pendant un pic de pollution sauf qu’ici, c’est de l’air pur qu’on respire, à peine altéré par les particules fines des moteurs diesel et les rejets du trafic aérien.

J’aime venir m’échouer dans ce palais du sucre où les mamies se shootent aux pâtisseries qu’elles tranchent sauvagement avec leurs dentiers bien collés pour l’occasion. La vendeuse replace les gâteaux dans la vitrine afin de combler les trous. Une chic fille, chaleureuse.

Je connais des gens qui ne supportent pas le brouillard, que cela rend neurasthénique. Je trouve ce voile blanc plutôt fascinant. Ça fait comme une ambiance de film fantastique. Et puis je crois que la météo n’a pas vraiment de prise sur mon moral. Je suis capable de rêver d’en finir sous un soleil radieux et de frissonner de joie dans une purée de pois comme celle qui transpire du Léman depuis au moins une semaine. Si la bipolarité était tributaire des variations climatiques, on nous enverrait vivre dans les DOM-TOM pour en guérir.

Le salon s’est vidé d’un coup. Les gniards sont allés brailler à la maison et les retraités ont rejoint leur fauteuil moelleux pour profiter un maximum des dernières semaines d’antenne de leur animateur fétiche qu’ils croyaient indéboulonnable. Je retire mon casque pour jouir du silence et je me fais agresser par la publicité que crache la petite radio posée sur le frigo.

Dehors, la nuit gomme doucement les couleurs, notamment celles de l’immeuble en face qui m’empêche de voir les Alpes. Je range mon bordel, enroule mon écharpe autour de mon cou, enfile mon manteau et après avoir réglé la note sucrée, je m’engouffre dans le froid humide des nappes de brouillard immobiles. 

Les pâtisseries

Des bourrasques chahutent la guirlande électrique bleue accrochée à la fenêtre du salon de thé. Les diodes se cognent contre la vitre en émettant des petits bruits secs. Le vent est là et bien là, charriant sur le trottoir des papiers et des bouts de carton auxquels il donne vie grâce à l’apparente autonomie du mouvement qu’il génère. 

C’est ce vent peut-être qui est responsable du mal de tête qui me fait souffrir depuis des heures. Ou alors est-ce mon esprit qui ces jours s’agite sans répit en quête de réponses bien tranchées. Je n’en sais rien. Il y a longtemps que je ne m’étais pas senti aussi mal. Nausée. Vertige. Je peine à finir mon soda. Je crois que je suis malade. 

Deux femmes que je connais, la mère et la fille, viennent bavarder avec moi, ravies de me rencontrer. Mes yeux se ferment malgré moi et je fais une petite prière intérieure pour qu’elles s’en aillent prendre place à l’autre bout du salon de thé. Elles finissent par prendre congé et s’éloignent. Je replonge dans mon mal avec un relatif soulagement. 

La serveuse nettoie la vitrine que les gosses ont salie avec leurs petites mains grasses. J’aime cet endroit. Tout le monde se connaît et le sauvage que je suis observe avec bienveillance ces amitiés que les gens se font et qui semblent sincères. Et puis même si ça n’est pas vrai, je fais comme si.

Mon crâne est toujours douloureux. Il est presque 18 heures et l’établissement va fermer. Je jette un œil dans la vitrine et constate qu’une petite armée de pâtisseries s’y trouve encore. Toutes ces douceurs, alignées dans le froid, quasi vivantes, semblent déçues de ne pas avoir réussi à séduire les clientes fauchées, ou soucieuses de leur santé, de leur apparence. Quant aux gourmandes qui n’ont pas résisté à la tentation, les pulls hivernaux cacheront pour un temps ce qui sera difficile de montrer cet été. 

Même si des cochons s’en régaleraient davantage que si c’était de la confiture, tous ces invendus finiront à la poubelle. 

La nuit est maintenant partout. Le vent a fait des tresses avec la guirlande qui continue malgré tout à clignoter. 

Je me demande si je perds mon temps à écrire dans ce salon de thé et dans les autres cafés, ou si au contraire, je le mets à profit. Bien souvent, je ressens une paix dans le rituel de l’écriture. Il y a le plaisir des mots qui me viennent, certes, mais il y a tout le reste, les boissons que l’on m’apporte, ma musique, mes réseaux asociaux dont je guette les moindres frémissements sur mon smartphone, ce que je vois à travers les fenêtres, les paroles aimables des serveuses ou des serveurs, ce sentiment d’être parmi les gens et en dehors du monde en même temps. 

C’est comme si je regardais couler une rivière depuis la berge, 

Seul, mais peinard,

Comme disait Léo.

L’envol de la mouche

Je bulle sur la terrasse du vieux pub flambant neuf de mon village-ville. Sur ma table court une mouche. C’est marrant, cette façon qu’elles ont d’avancer par à-coups, comme si elles hésitaient sur le chemin à prendre ou sur le moment de leur envol. 

Moi aussi, j’hésite. Je tente des trucs, je reviens en arrière. Comme la plupart des gens, je manque d’audace, creusant le sillon de mes habitudes toujours plus profondément en moi, sans trouver le courage de changer les choses.

La mouche s’est envolée d’un petit coup sec. Pour finir, c’est une bestiole aventureuse qui va n’importe où, se pose sur n’importe quoi et ne craint pas la mort, revenant sans cesse où l’on a déjà essayé de l’écrabouiller. 

Sous le ciel couvert, la chaleur humide et épaisse m’empêche de respirer normalement. J’ai la sensation d’avoir dans mes veines une sorte de plâtre qui se met à prendre lorsque je m’arrête de bouger.

La mouche est revenue se poser au même endroit. Je l’observe qui se lisse les ailes. L’humain a besoin lui aussi de répéter sans fin les mêmes gestes, cherchant ainsi à guérir sa peur de l’inconnu. 

La voilà qui repart à nouveau et trace des courbes insensées dans l’air chaud de ce matin de juillet. Elle file vers la porte grande ouverte du pub, attirée sans doute par l’odeur d’une bière oubliée.

Je paye mon soda, déplie mon vélo et me lance dans la rue de Genève, crâne au vent. 

Je suis bien, l’espace d’un instant. 

La vie me frôle tendrement.

C’est décidé, rien que pour ça, je reste.

Moto ambulance

C’était il y a plus de 20 ans. J’étais dans un bar, au comptoir, mal, l’esprit en vrac. Il y avait ce type à côté de moi qui buvait une bière, une armoire à glace. Il avait tout compris de ce qui m’arrivait et m’a proposé de me reconduire chez moi, chez ma mère. Je lui ai fait confiance et j’ai accepté, même si nous nous connaissions à peine. Nous avons fait la route en moto, quelques kilomètres. Je me souviens que la vitesse me grisait. Je sortais de l’hôpital psychiatrique. Ce geste rare et décalé m’a profondément touché.

Quelques années plus tard, on l’a retrouvé mort d’une overdose. Ça m’a fait de la peine. J’aurais voulu le connaître mieux. Ce service bienveillant qu’il m’avait rendu me fit comprendre que l’humain pouvait être fraternel de façon pure et sans attente particulière, sans calcul. Les autres clients du bar s’étaient contentés de me regarder bizarrement à cause de mon drôle de comportement.

J’ai oublié le prénom de ce gars. Il habitait mon village. Il y a des gens à qui l’on doit beaucoup, même si dans l’absolu ils ont peu fait pour nous. L’intelligence et la gentillesse réunies atteignent le cœur et y laissent des traces profondes.

C’était quelques minutes il y a plus de 20 ans et je n’ai pas oublié.

Le château de Voltaire

Le château de Ferney est en cours de restauration. Venant de l’intérieur, on entend le doux ronron du marteau pneumatique qui attaque la vieille pierre. À l’extérieur, un échafaudage recouvert d’un voile blanc cache entièrement la bâtisse. La buvette est très légèrement en retrait, le long de la balustrade qui surplombe la partie basse du parc, sous d’immenses platanes dont la fraîcheur se déguste comme un bon vin. Je prends soudainement conscience que le paradis sur terre est au moins dans ce parc. Les ombres du feuillage de ces grands arbres dansent sur les tables en bois et le gravier épais de la terrasse. De l’autre côté du château, au pied d’un autre platane, deux vieilles Japonaises bavardent sous des chapeaux blancs à larges bords. L’endroit est probablement bien différent de ce qu’il était lorsque Voltaire l’a quitté. Je pense surtout aux arbres qui maintenant ont plus de deux siècles. Et puis il y a les voitures, les motos, les avions, qui génèrent beaucoup de pollution sonore autour du domaine. La notion du silence n’est plus la même. Malgré toutes ces nuisances modernes, j’ai la sensation de jouir ici d’un calme exceptionnel, peut-être parce que je suis le seul installé sur cette terrasse.

La serveuse m’amène une part de tarte aux pommes. Délicieuse. Je ne vais pas tarder à rentrer. Pourquoi faut-il que nous ayons des fourmis dans les jambes, même dans les endroits les plus idylliques ? C’est vrai, je pourrais rester une ou deux heures de plus, il fait encore beau et chaud. A croire qu’inconsciemment l’agitation humaine, dont j’entends le bruit, me manque. 

Il faut que je vienne traîner mes guêtres chez le père Arouet un peu plus souvent, que je me réhabitue à ce calme relatif au point d’en profiter jusqu’à la fermeture de la buvette. 

Des petits insectes me tombent dans les cheveux. Je les chasse sans ménagement. Il y a aussi des fourmis qui galopent sur la table et s’emparent de quelques miettes de tarte. Une légère bourrasque de vent chahute les feuilles du platane sous lequel j’écris. 

D’un coup sec, j’arrache le pansement de ma prise de sang. L’infirmière m’a bien piqué, je ne vois presque rien sur mon bras. Toute la journée, elle enfile des aiguilles dans des veines bleues et n’a pas perdu le sourire pour autant. 

Je ramène mon plateau à la buvette et le tends au jeune serveur qui ne me dit pas merci. J’avais oublié que des gens en difficulté travaillent ici, éjecté du système.

Je redescends à l’accueil sans manquer de photographier le château emmitouflé dans son voile blanc. 

J’ai hâte de le voir avec sa nouvelle peau. 

Les châteaux, pour moi, c’est comme les églises, même si je ne suis pas toujours d’accord avec le principe, je pense que l’on doit en prendre soin. 

C’est de l’humain qui traverse le temps en se riant de la mort. 

La guêpe

Cette journée est étrange, sans heure, sans saison non plus. J’ai trop dormi. 

La serveuse du bar de l’hôtel B., une blonde aimable, fixe l’écran de son smartphone en lui chatouillant le clavier à l’aide de ses deux pouces surentraînés. Je ne sais pas écrire vite avec ces appareils. De toute façon, les idées me viennent au compte-gouttes.

Je suis un peu dans le gaz. Deux types viennent de rentrer dans le bar et se collent au comptoir.

Une guêpe court sur la vitrine donnant sur la terrasse en faisant vrombir ses ailes. Elle mourra ici, d’épuisement, et ça ne fera de peine à personne. 

Les deux soiffards parlent des potins du coin pour tromper la solitude. 

La guêpe est déjà moins vaillante. Elle a coupé son moteur et marche péniblement sur la vitrine. 

Mon regard est plongé dans la rue. J’observe l’activité humaine et je n’en pense pas grand-chose, si ce n’est que je serais mieux chez moi, à l’abri de ce spectacle soporifique. Il y a des bagnoles partout et des mecs fiers de les conduire.

Je ne vois plus la guêpe. Elle doit agoniser dans un coin. 

Cette époque se termine. Seuls des fous y croient encore.

L’hôtel B. allume ses lumières. Les bouteilles du bar brillent à faire plisser les yeux et c’est de la fierté que je lis sur le visage de la patronne venue en renfort pour essuyer les verres. Elle doit se demander qui je suis, ce que je fais dans la vie, pourquoi je suis sans arrêt en train d’écrire en sirotant des sodas, sans jamais aller fumer une cigarette sur la terrasse. Il est possible qu’elle s’en foute. On ne sait jamais vraiment l’intérêt que l’on suscite. 

La guêpe est par terre, mal en point. On dirait qu’elle avance sur deux pattes. Elle remet un peu les gaz et bute contre le métal de la vitrine, en bas. J’hésite à me lever pour aller l’écraser, pour abréger son agonie, mais après tout, c’est encore un peu de vie tout ce cirque avant de mourir… C’est tout ce qui lui reste, la souffrance. Une guêpe voit-elle sa vie défiler avant le grand saut ?Le sucre en abondance sur les tables des hommes, la chaleur du nid, le soleil qui se lève, le premier vol du matin… 

Je mets mon casque. Laura Mvula me berce. Les couleurs changent d’un coup, se font plus douces. Les silhouettes en deviennent presque gracieuses, même celle d’un des types gesticulant pour expliquer quelque chose à son pote qui semble ne rien comprendre, le regard perdu. 

La serveuse traverse la salle avec un plateau saturé de boissons. J’imagine la scène au ralenti, sa chevelure blonde qui ondule lentement, ses yeux qui se ferment un instant pour se rouvrir et calculer la trajectoire idéale qui la conduira sur la terrasse. On dirait qu’elle repose sur des amortisseurs. Les secousses de ses pas semblent absorbées par son bassin évoluant de façon linéaire dans l’espace. Rien n’affecte l’équilibre de son plateau. Elle est superbe. 

À présent, les voitures ont allumé leurs phares. 

La guêpe est sur le dos et bouge ses pattes dans le vide, désespérément. Si elle doit voir sa vie défiler avant de s’éteindre, ça ne devrait pas tarder. Il est 19 heures 45. J’ai faim. Contrairement à mes oreilles, je ne me lasse pas du morceau qui tourne en boucle dans mon casque. Mes acouphènes me rappellent à l’ordre. 

La guêpe ne bouge plus du tout.

Je vais payer mon soda et sortir prendre le frais. Je vais bien. 

La vie se laisse faire.

Sous le béton

Dans une cité près de Genève, je connais un café où les éclopés, les paraplégiques du cerveau, les rêveurs chroniques et autres marginaux viennent chercher un peu de réconfort. Ils dégoulinent de chaleur, se soutiennent les uns les autres comme s’ils devaient mourir demain, et cette empathie me fait un bien fou. Je me dis que la vie est là, dans ces rapports humains solidaires, même si les conversations n’atteignent pas des sommets. Les mots sont simples et attentionnés. Le serveur, un type imposant, reste impassible. Son sourire est ailleurs, dans ses gestes, dans ses mots, dans sa façon d’entourer sa fragile clientèle de prévenances.

Tout autour de ce café se dressent des immeubles que j’imagine habités uniquement par des gens que la société a rejetés comme ces fruits un peu difformes ou abîmés qui se font repérer sur un tapis roulant et mettre de côté. Mais je délire bien sûr. Reste que les hommes et les femmes qui animent ce rade sont ce qu’il y a de meilleur, des cœurs à vif dans des cages thoraciques en sucre, des sismographes s’affolant à la moindre colère de l’autre. Je suis des leurs et sais pourquoi on se planque derrière des volets clos, pourquoi on se cramponne à la chaleur de certains zincs, pourquoi il arrive que l’on ne puisse pas lever le petit doigt. Nous sommes tremblants de peur que les forts se débarrassent de ce qui reste de notre confiance, cette flamme vacillante.

Un type arrive en fauteuil roulant, un jeune que la vie a débarqué bien plus tôt que les autres sur le quai de la passivité. Il discute avec de vieilles femmes qui l’appellent par son prénom. Elles sont sur le même quai, pour d’autres raisons. L’âge bien sûr, mais aussi les accidents de parcours. Tous se retrouvent chaque jour, sans distinction, autour d’un verre.

Au cœur de l’hiver, le bassin qui se trouve devant le café était gelé. De la glace épaisse qui le recouvrait, il ne reste que quelques blocs épars que le soleil a épargnés. Ce temps va me manquer. J’aime lorsque le froid semble tout ralentir. J’avale la dernière gorgée de mon grand crème. Je me sens bien, loin des exigences de vitesse et de rentabilité. 

Je prends le journal qui traîne sur la table, lis deux ou trois articles, pose quelques pièces dans la soucoupe où se trouve mon addition et sors de ce rendez-vous des paumés. Le froid est encore bien présent. Je reviendrai de temps en temps écrire ici.

Je connais de beaux endroits, des terrasses entourées d’arbres majestueux avec vue sur les Alpes mais il y fait froid, 

En plein mois de juillet.

H

Un type passe sur un lit roulant énorme, emmitouflé dans des draps blancs. On ne voit dépasser que sa tête rougeaude. Deux infirmières l’accompagnent. Une le tire et l’autre le pousse. Elles papotent, échangent une recette de cuisine. Les infirmières ne sont jamais laides, à cause du mythe, sans doute. 

Ma mère doit subir une injection d’un anti-inflammatoire puissant. Je l’attends dans la salle prévue à cet effet où une table basse propose un fouillis de magazines datés. Avec un son de mauvaise qualité, la télé accrochée au mur émiette des commentaires sportifs soporifiques. Ils ont mis Eurosport puis probablement jeté la télécommande. Le sport à la télé, c’est neutre. Il ne s’y passe rien de grave, enfin, rarement. 

Je suis de ces hypocondriaques qui n’aiment ni les hôpitaux ni les médecins. Je pars du principe que c’est dans les scanners qu’on attrape les cancers et que la grippe saute sur les patients innocents dans les salles d’attente des généralistes. Je reste donc chez moi où je n’attrape jamais rien, si ce n’est le cafard. 

Devant la salle d’attente où je poireaute, les médecins défilent avec un air blasé, blouse ouverte. Ils aiment peut-être leur métier pour la plupart mais c’est que je n’arrive pas à leur faire confiance. Je ne suis pas certain qu’ils aient beaucoup d’empathie alors je serai soulagé lorsqu’ils me rendront ma mère en bonne forme. 

Il y a quelques mois, j’ai passé 48 heures ici pour me faire enlever un lipome. C’est étrange mais après l’opération, à mon réveil, dans mon lit, je me suis immédiatement emmerdé, avec des minutes comme des heures. Les aiguilles de la pendule semblaient collées à la Super glue. Le type avec qui je partageais la chambre était là depuis trois semaines, un véritable héros. On m’aurait collé une semaine de plus, j’aurais fait appel de ma condamnation. 

Un toubib sort de la salle où l’on s’occupe de ma mère. Un autre rentre avec un dossier sous le bras. Ce mouvement ne me dit rien qui vaille. La porte se referme avec un petit clic. Je fixe un instant le couloir où plus rien ne bouge puis retourne à mon Moleskine. Des bruits de pas… ma mère ! Elle est épaulée par une infirmière joviale. Ils l’ont épargnée ! Ils me l’ont rendue ! 

La piqûre ne l’a pas tant fait souffrir, pas autant que son appréhension. 

Le type repasse sur son lit roulant avec les deux infirmières. Il a l’air plus détendu, esquisse un sourire. Ça a dû bien se passer pour lui. Les deux femmes lèvent brièvement la tête pour regarder la télé. Il y a du saut à ski, une discipline grotesque, s’il en est. 

On s’en va. Je veux respirer les gaz d’échappement, beaucoup moins nocifs que l’air aseptisé de l’hôpital. Je veux du bruit, celui des avions, des bagnoles, des trams. Et puis je veux mourir d’un coup, sans soins inutiles, sans agonie, comme mon père et mon grand-père. 

Mais pas tout de suite, j’ai encore deux ou trois trucs à faire… 

Pause café

Je suis assis à une table face au bar et sirote une eau gazeuse en observant les serveuses et le serveur. Elles, elles sont quelconques, efficaces, pas très jolies, peu souriantes. Lui, il a un grain, c’est certain. Son rire est bizarre, en retard d’une seconde, exagéré. À vue de nez, un type gentil, sans malice. Il gigote, toujours de la même manière, puis se déhanche d’un coup, comme si un insecte lui avait piqué le derrière. Elles sont habituées et semblent beaucoup l’apprécier. Il a cette fêlure dont elles sont dépourvues. Elles en sont probablement jalouses. On sent qu’il est heureux dans ce boulot, à sa place. Il remet des oranges dans la machine à jus. Elles sont coupées en deux et pressées automatiquement. Les journées de travail doivent tout de même être longues. Le bar se situe sous une grande surface vitrée opaque et bénéficie des variations du jour. Il y a juste assez de lumière naturelle pour que le personnel ne devienne pas neurasthénique. Le service de midi est terminé depuis un bon moment. Tout est nettoyé. Les corps se détendent, le rythme ralentit. 

Je pose mon casque sur mes oreilles et le silence se fait autour de mes acouphènes. J’envoie ma playlist en mode aléatoire. Je me sens bien. Quelque chose se passe. Mon esprit commande à mon corps de produire de l’endorphine en quantité suffisante pour me soulager de mes douleurs et me plonge ainsi dans un bien-être subtil et puissant à la fois. Je regrette de n’avoir personne à serrer contre moi. Nneka, cette bombe noire coupe afro, cet ange magnifique aux chansons démoniaques, me file des frissons. 

Je retarde le plus possible le moment où je vais rentrer chez moi. Je prends le temps nécessaire pour paresser et mets un soin exagéré dans chacun de mes gestes. De but, je n’en ai pas vraiment. 

Une serveuse astique une vitrine où s’alignent quelques sandwichs ainsi que quelques viennoiseries. Est-ce qu’un homme l’attend ? Un enfant ? On ne voit que l’enveloppe des gens. Elle ne trahit pas toujours leur parcours fait de solitude, de souffrance, de regrets, de joies et d’espoirs. 

J’arrive au bout de mon eau gazeuse. Dans mon verre vide, les glaçons empilés sont comme déshabillés. Je sors la demi tranche de citron, j’en mange la chair et me délecte de sa fraîche acidité. La vie est parfois comme ça, simple, nue. 

Je vais faire un tour dans la galerie et peut-être me séparer d’un petit billet pour acheter une bricole. Je remarque que mes mains tremblent de moins en moins. Au fond, au plus profond de moi, j’ai toujours cru au miracle. Je me dis qu’il n’est pas exclu que je guérisse un jour. Pour l’instant, lorsque je m’échappe, lorsque je m’envole porté par l’espoir, la déprime me rattrape, me tranche les ailes et me plaque invariablement au sol. N’empêche que mes mains ont presque cessé de trembler et je vois là un signe, un encouragement.

Le serveur est hilare et gesticule derrière son bar, un torchon sur l’épaule. D’un coup sec, il desserre un porte-filtre, le tape sur le tiroir en bois pour vider le marc, le remplit à nouveau de café, le coince dans le percolateur et met ce dernier en route d’une pression rapide du doigt sur un bouton. Un danseur. J’enlève mon casque et lui fait un signe de la main. Il se pointe et je lui refile quelques pièces en plus du prix exorbitant de ma consommation, pour le show. J’arrache mon sac à la banquette et dirige mes pas vers la sortie.

Besoin de prendre l’air,

Et le soleil.

Le pianiste de la gare

Il y a deux heures, j’ai laissé une amie à la gare. Elle s’est engouffrée dans un train bondé que je n’aurais pris pour rien au monde. Je suis un loup qui ne tolère que sa meute. 

J’ai quitté le quai et descendu les marches conduisant au hall de la gare pour y prendre un café. Un morceau de piano classique emplissait l’espace de façon étrange, comme s’il s’agissait du son direct de l’instrument et non d’une imitation sortie de vulgaires haut-parleurs. J’ai fini par le repérer. Un jeune type d’environ vingt-cinq ans était assis derrière un piano droit mis à disposition par la SNCF et jouait, un bonnet vissé sur la tête. Il se démerdait plutôt bien. Si j’avais dû lui attribuer une musique d’après son allure, je l’aurais cantonné au rap, sans hésitation. Mes préjugés vacillaient et j’en étais ravi. La prise de conscience régulière que tout n’est pas figé, que personne ne rentre entièrement dans une case est une bouffée d’oxygène nécessaire dans cette société hyper-normative nous abrutissant de clichés. Je suis resté une dizaine de minutes à l’écouter puis j’ai emboîté le pas de ma vie, comme tout le monde. Nous sommes si serviles, si dociles… La liberté devrait nous exalter en permanence. Elle n’est qu’une parenthèse. Un échantillon. Une fugacité. 

Un jour, des robots décideront entièrement à notre place. Nous avons déjà des réflexes de machines. 

Notre façon binaire de penser sommera ce jeune pianiste de faire son choix entre les compositeurs romantiques et le hip-hop et lui imposera de se conformer à une tenue adaptée. 

Je suis sorti sans prendre de café. À mesure que je gravissais les marches conduisant au parking, le son du piano allait decrescendo. 

Mais mon cœur continuait de battre. 

Avant la neige

Nous avions quitté la route pour accéder au belvédère et admirer la vue. Les nuages formaient une nappe blanche et presque plate qui recouvrait la plaine et ne laissait dépasser que les sommets autour. En montagne, le soleil révèle aux promeneurs habituellement déconnectés de la réalité les moindres aspérités du monde solide. Peut-être parce qu’ils prennent le temps de regarder. 

Une fois la tête remplie de tout ça, nous sommes venus ici, au col de la Faucille, et nous nous sommes garés au bord d’un ravin offrant une vue imprenable sur le Haut-Jura. Mes amis sont partis respirer la résine des arbres d’altitude. Je suis resté derrière mon volant pour ménager une cuisse fatigué et écrire. 

Tout en bas, un village s’étale sur les profondeurs de la vallée. Près de moi, tournées vers le nord, les voitures vides des promeneurs semblent contempler les reliefs érodés, telles des sentinelles inutiles. 

Bientôt viendra la neige et tout le bazar. Il y aura les couches de vêtements chauds, les odeurs de crème solaire et de fromage cuit mêlées, le bruit des chaussures de ski cognant les escaliers métalliques menant à la télécabine, la démarche lourde des skieurs épuisés par tant de préparatifs, les claquements des perches des téléskis qui s’entrechoquent et tant d’autres choses inhérents aux sports d’hiver. 

Tout cela ne me dit plus rien. Je revis cette agitation avant l’arrivée de l’or blanc et me félicite d’être là maintenant alors que le sol n’est que goudron abimé et cailloux. Je n’aime pas la foule en combinaisons bariolées ni les regards censurés par les verres fumés des lunettes à la mode. 

On frappe au carreau de la voiture. Mes deux potes sont revenus de leur balade sur les cimes. Ils sont ravis. 

Nous allons redescendre le col en roulant lentement pour profiter encore un peu du soleil puis un brouillard épais nous happera. Nous plongerons alors dans le gris du pays de Gex. 

Ils repartiront demain pour la Belgique et me laisseront à mes montagnes, à ma solitude.

Chassez le quotidien et il revient au galop…

Les Rousses

Jorge Ben Jor fait vibrer mon casque avec une samba sensuelle et me confirme ce que je savais déjà : en bien ou en mal, une journée peut basculer radicalement en quelques minutes. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je passe des ténèbres à la lumière pour des riens : un soda bien frais qui atterrit sur ma table, une vue imprenable sur la place principale des Rousses, ma gueule que je trouve supportable dans le reflet de la vitre de ce rade qu’ils ont déguisé en chalet pour faire couleur locale. Tout ça fait que j’ai envie de distribuer des sourires autour de moi, comme ça. Les gens prennent leur temps, se posent en terrasse et ça fait plaisir à voir. Août a vidé les rues de ma ville mais ici, dans ce Haut-Jura, il y a une certaine animation. Les touristes déambulent de boutique en boutique en slalomant entre les tourniquets de cartes postales et ils le font si bien que l’on a du mal à croire qu’ils savent faire autre chose. Ils portent des T-shirts aux inscriptions stupides, des chapeaux ridicules et leurs mollets alternent entre le blanc poulet et le rouge écrevisse. J’ai bien fait de venir, de quitter le pays de Gex un après-midi. N’importe qui à ma place deviendrait dingue. Je vis comme un insulaire, en somme.

Les voyages ne se limitent pas à former la jeunesse.

Ils soufflent la poussière néfaste des habitudes et rendent à l’humain ce qu’il cherche sans cesse, par-delà son clocher : sa liberté.

Lausanne

Ailleurs, dans une ville qui m’est inconnue, une ville accrochée à des pentes insensées, il existe un endroit charmant, un appartement vieillot peuplé d’objets hétéroclites qui s’injurient les uns les autres avec douceur. Les fenêtres sont ouvertes au vent qui chasse la fumée du tabac des locataires.

Je griffonne ces quelques lignes installé sur le balcon minuscule de ce deuxième étage, entouré de fleurs pour la plupart fanées. En bas, dans la rue calme bordée d’arbres, des gens ne semblant ni pressés, ni désœuvrés marchent à l’allure qu’il convient d’adopter pour que l’esprit et le corps soient à l’aise et respirent.

Je t’attends. Ton odeur flotte dans les pièces vides, surtout dans la chambre à coucher.

En haut de l’immeuble d’en face, sur un balcon plus grand, saturé de géraniums et pourvu d’un auvent, un gros sexagénaire torse nu profite de la vue en se grattant la panse. Je me vois dans vingt ans et je veux me dépêcher d’aimer.

Je ne passerai pas la nuit seul. Elle sera à nous. Il n’y aura rien que nos deux corps sous la couverture et le chuchotement de la rue pénétrant par la fenêtre mi-close. Les rideaux seront tirés mais laisseront s’échapper un peu de lumière, celle du lampadaire, dehors, comme hier.

J’ai cessé de vivre à vingt ans. Je me suis enfermé dans des peurs infondées.

Je ne veux pas partir avant de sentir encore une fois la puissance des sentiments. 

Je sais qu’il ne faut rien espérer, brûler les calendriers, étrangler les promesses,

Mais ce soir, je veux tes mains et ta bouche sur moi, 

Je veux ton absence insupportable, 

Toujours.

Le pont de pierre

Mme A. et moi longions la Garonne à travers une campagne urbaine composée de verdure et de béton. Nous chevauchions deux vélos robustes et étions heureux comme s’il s’agissait de chevaux de course. Le soleil descendait sur Bordeaux. Il a fini par se perdre dans la ville en laissant derrière lui un ciel orange, jaune et bleu dont l’incandescence découpait en contre-jour les silhouettes noires des bâtiments anciens du quai Richelieu, de l’autre côté du pont de pierre. Lorsque nous sommes arrivés à la hauteur de ce dernier, je me suis arrêté pour prendre une série de photos. J’ai doublé, triplé les prises de vue, de peur d’être flou, surexposé ou sous-exposé. Je voulais absolument emmener ces images avec moi, dans mon pays de murs lisses et recouverts de crépi, sans âme. Mme A. avait pris de l’avance et m’attendait à l’autre bout du pont. En le traversant, je fus ébloui par la clarté intense du ciel. Les lampadaires alignés jusqu’au quai ressemblaient à des sentinelles bienveillantes. Peu de gens s’arrêtaient pour jouir pleinement de ce spectacle. Beaucoup avaient la tête enfoncée dans leur smartphone comme des autruches fuyant le danger. La beauté de leur ville à la tombée de la nuit ne parvenait pas à les arracher de leurs futiles luminescences. C’était pourtant beau. Magnifique. 

Nous sommes allés boire un verre au Grand Bar Castan, quai de la Douane. Nous étions contents de nous poser, de parler. De ce côté de la ville, la lumière était banale. J’ai rangé mon reflex. 

L’apparence d’une chose dépend essentiellement de l’endroit où l’on se place pour l’observer. Il suffit parfois de se décaler un peu pour entrevoir sa beauté ou sa laideur,

À condition d’ouvrir les yeux.

Espagne

Les vagues grossissent et bousculent les corps soignés des derniers baigneurs plantés dans l’eau à la recherche d’une rencontre au goût de sel. Les couples déjà formés sont pour la plupart rentrés dans les hôtels, au chaud. 

Mon regard glisse sur l’horizon où ciel et mer se rejoignent. Le soleil a déserté la plage. 

Je pense à mon père et verse quelques larmes que mes lunettes foncées peinent à dissimuler. Un peu plus au sud, des nuages sombres gonflent leur ventre avant de rincer la mer. Puis, par la fenêtre ouverte, quelques gouttes commencent à tomber sur le papier que j’utilise pour écrire ces lignes. À présent, la pluie mouille mon visage, alors je me lâche et chiale sur mon vieux qui plus jamais ne me caressera le cou de sa main épaisse. 

Les deux amoureux que je regarde s’enlacer dans les vagues semblent loin de tout. 

Mon père aurait tant voulu que je trouve quelqu’un… 

J’ai quitté ce restaurant qui se remplissait un peu trop à mon goût et je marche à présent sur la promenade d’un pas décidé en oubliant ma tristesse. 

La pluie s’en est allée, chassée par le vent qui a forci. La Méditerranée a sorti ses plus beaux rouleaux et les plagistes en maillot plient à la hâte les transats dont le tissu s’agite un peu trop. 

Cette année, je n’enverrai de carte à personne. 

De toute façon, ça ne se fait plus. 

Londres

Deux ans après mon internement en hôpital psychiatrique à Genève, je suis parti en Angleterre durant trois mois, à Londres. J’aimais bien me balader dans Hyde Park. Les écureuils venaient me manger dans la main. Des orateurs timbrés haranguaient des embryons de foule dans un endroit appelé Speakers’ Corner. Je courais parfois, pour oublier mes années de tabagisme, une heure durant dans l’air glacé, chose impossible aujourd’hui. 

Ma piaule de luxe se situait à Kilburn, Exeter road exactement. Le propriétaire était un Grecgrassouillet assez sympathique qui m’autorisait à prendre des bains aussi souvent que je le voulais, et je l’ai voulu souvent car il faisait froid dehors. 

Je partageais la cuisine avec une Coréenne qui un jour m’a vu nu sans que ni elle ni moi ne l’ayons fait exprès. Nous n’avons pas sympathisé pour autant. Elle laissait derrière elle une odeur tenace de nourriture asiatique qui m’empêchait de me concentrer sur mes spaghetti bolognaise. 

Je jouais du trombone tous les jours, des heures. Un matin, j’ai appris la mort de Miles Davis et ça m’a fait quelque chose sans que je puisse expliquer pourquoi. C’était le 28 septembre 1991. Ce jour-là, j’ai pris mon instrument et je suis allé dans le métro pour faire la manche. Enfin, je crois, mais ma mémoire me trahit peut-être. En définitive, je ne suis pas sûr d’avoir joué ailleurs que dans ma chambre d’étudiant. Mon passé comporte une multitude de trous que je comble comme je peux, en essayant d’être cohérent. 

J’apprenais l’anglais dans une école pour gens aisés qui ressemblait à une ambassade. Je n’étais pas à ma place. L’Afrique était toujours très présente. L’hôpital aussi. Les deux cohabitaient difficilement. Malgré tout, j’avais encore dans la tête et dans les muscles le sang d’une jeunesse avide de plaisir et d’aventure. Ma foulée était bonne et ma peur des humains raisonnable.

Il me semble que c’est avec une paire de Doc neuve que j’ai pris l’avion pour rentrer. Mes proches ont trouvé que j’avais pris l’accent. A vrai dire, mon niveau de trombone s’était amélioré beaucoup plus que mon niveau d’anglais. On croit que l’on va à tel endroit pour faire telle chose et puis la vie en décide autrement.

Toujours. 

80’s

Je suis nostalgique de mon adolescence, à tort peut-être. Je me dis parfois que je n’étais pas aussi heureux que ça, que ma mémoire ne retient bien que ce qu’elle veut. En tout cas, c’était avant l’interminable tunnel de la bipolarité. 

C’était du temps de mon père, ce frère.

C’était l’époque de la petite reine. Mes jambes ne connaissaient pas la fatigue. J’écoutais le glissement des pneus sur l’asphalte chaud des journées estivales avec délectation. J’adorais la musique de la mécanique bien huilée de ma bécane. Je souffrais avec plaisir, petit plateau, grand pignon, dans des pentes du diable. C’était comme un cadeau.

En contrepartie, les vendredis ou les samedis soir, je me ruinais la santé en me remplissant avec un mauvais blanc-cassis et en fumant blonde sur blonde. Mes potes et moi marchions dans Genève, les cheveux en bataille, buveurs d’eau aux fontaines, de vin en pichets, de paroles de sages défoncés au comptoir d’un café comme celui de la Pointe, une institution. Mes amitiés étaient fortes, de celles qui n’appartiennent qu’à la jeunesse. Un amour en rade, une révolte due à l’âge et des drogues d’amateurs nous liaient solidement. 

Avant mon retour d’Afrique, tout m’était permis. J’étais plein de promesses que malgré moi j’ai presque toutes trahies.

Mon esprit se replonge parfois dans ces années 80 à la recherche d’une justification de mon passage ici. Nous ne vivions pas derrière des écrans, ou si peu, mais dehors, le plus souvent. Dans mon quartier, on ne demandait qu’à se mélanger. Le moindre prétexte était bon pour faire une fête. 

Je me souviens des soirées entre amis, avec mon paternel planté au milieu de la salle à manger de notre maison, jovial. Je lui soufflais quelques blagues qu’il répétait à l’assemblée sans manquer de me citer, les mêlant aux siennes. Les flammes léchaient du mauvais bois dans la cheminée avec sa vitre noircie. Il y avait sans cesse de la musique, essentiellement du jazz. Les journées d’été, la porte ne se fermait jamais.

Les temps ont tellement changé… 

Aujourd’hui, le moindre prétexte est bon pour la castagne, partout. La trouille nous bouffe la fraternité tel un cancer.

C’est vrai que j’étais vivant, à l’époque. 

L’Afrique fut une explosion de vie, un feu de paille magnifique, une apothéose. 

Enfin, tout ça est derrière moi. J’ai pris ma part du gâteau de la jeunesse, ma part de bonheur, même si durant ces années de liberté et d’innocence, l’ennui et la frustration m’ont accompagné aussi. Je me souviens de tout ça, comme ça, en esquissant un sourire. 

Mon quartier de l’époque, ils l’ont massacré au bulldozer et à la pelle mécanique. Ils ont viré les vaches qui broutaient dans les prés alentour pour y construire un lotissement sans âme. 

Mon père est mort maintenant. Sa maison est toujours debout, une rescapée. Elle a été vendue et revendue, entourée de nouvelles constructions anarchiques. Mon quartier est dépecé. Voulant garder intact le souvenir de cette partie de ma vie, je n’ose même plus passer par cet endroit qui me fait l’effet d’un visage familier éclaboussé de vitriol. 

À Genève, à la place du café de la Pointe se dresse un bâtiment moderne où l’on ne boit que de l’eau et du jus noir en gobelet.

Je me souviens d’un tas d’autres choses de cette époque sans comprendre vraiment pourquoi elles m’ont amené là où je suis. 

De toute façon, je n’essaye plus de trouver l’origine de ma fêlure.

Je ne veux plus.

Printemps

De vertes prairies parsemées de fleurs fragiles s’étaleront sur mon pays comme de larges tapis punaisés par quelques arbres aux fruits amers. Des insectes peupleront cette campagne par millions, éclaboussant de vie les airs, les herbes et le sol. Quelques serpents froids onduleront dans la caillasse chaude avec leurs têtes de bourreaux sans cœur et je m’écarterai pour les laisser filer dans un buisson sans les broyer sous une pierre comme j’ai dû le faire gamin. Puis je marcherai sur les chemins ombragés, à la recherche d’un endroit tranquille où m’allonger pour écouter le chant du coucou se cogner dans les troncs de mon bois d’enfance. 

Je me prends à rêver en oubliant presque que le printemps libère la vie avec une violence inouïe, qu’il ne tolère aucune faiblesse et fauche les individus malades avant même de s’installer. Nous, les fanatiques du pire, nous enfoncerons dans la déprime parce que cette force hurlant « Marche ou crève ! » nous dépasse complètement. Il nous faut de l’énergie pour entamer un nouveau cycle de vie, pour voir l’été brûler avril et mai en jaunissant les champs qui craqueront une nouvelle fois sous les semelles de nos chaussures. Il nous faut du courage pour passer l’automne, cet enterrement du renouveau, du courage pour entrer dans l’hiver comme dans une tanière et n’en ressortir qu’en mars, vidés, épuisés par un engourdissement trop long. 

Le printemps marque un nouveau départ, c’est une sorte de sésame pour un cycle supplémentaire. 

Mon père est parti à la mi-mars. Je sens encore la lame qui m’a transpercé la poitrine lorsque j’ai appris sa mort. J’entends encore mon cri, comme si un autre l’avait poussé à ma place. Les arbres du parc au milieu duquel j’habitais explosaient de blancheur. Je me suis écroulé à côté du téléphone, marquant le début d’un printemps noir. Son corps ne voulait plus.

Je survivrai cette année encore à ce foisonnement de vies qui commence. D’autres prairies sortiront de terre avant que je ne parte.

J’attendrai jusqu’au dernier mouvement de mon diaphragme que revienne mon printemps, 

Le vrai, 

Celui que j’ai oublié sur une route d’Europe, 

Il y a longtemps.

Sommeil

Mon corps, cette masse, s’échoue mollement sur mon lit, frôle et froisse le tissu fin des draps portant encore son odeur, et dans une douleur jouissive se relâche au rythme de profondes respirations, creusant ainsi le terrier au fond duquel viendront se blottir des rêves étranges.

Mes pieds froids que j’agrippe me glacent les mains.

Puis je me recroqueville comme avant l’expulsion du ventre maternel, ramène l’oreiller sous ma tête lourde et joins mes mains pour une prière aux fantômes.

La nuit épaisse se colle à moi et me pénètre les poumons telle une douce fumée noire.

On ne me demande plus rien si ce n’est de me laisser glisser dans le boyau capricieux donnant sur la scène de mes représentations absurdes.

Mon ventre se soulève lentement et voilà que s’ouvre ma bouche comme un signe donné au néant.

Je dors enfin, dans la chaleur d’une paix infinie.

Fantasme

Je ne te connais pas,

Tu ne me connais pas non plus.

Tu me regardes sans méchanceté, je crois.

Tu es sans âge mais je suis plus vieux que toi, sans conteste.

C’est marrant cette faiblesse et cette force que tu as dans les yeux, comme si l’une se servait de l’autre pour exister…

Je plonge mon regard ailleurs, dans d’autres regards, mais c’est le tien que je sens, que j’espère sur moi.

Je tourne la tête vers toi et tu me souris, par politesse peut-être. Je te rends ton sourire, naturellement. 

Comment ne pas fondre face à tant de beauté ?

Je m’imagine marchant à tes côtés, t’enlaçant amoureusement pour te tenir chaud.

Je rêve de ta main gelée sous mon pull jouant avec ma toison épaisse,

De ton cul rond chauffant mon lit de décembre,

De ton sexe brûlant la paume de ma main,

Et de tant de choses encore…

Je sais que tu as quelqu’un.

Qu’importe.

Je te regarde,

Et tu me regardes, comme ça.

Peut-être que ces sourires brefs que tu me fais suffiront à m’éviter la démence.

Il m’en faudra d’autres bien sûr,

Venant d’un autre visage,

De temps en temps,

Plus tard.

Les affamés ne mangent que de petites quantités à la fois.

Je ne te connais pas,

Tu ne me connais pas mais quelle importance ?

Sur toi je délire et tu ne peux m’en empêcher, mon amour éphémère.

Dans mes rêves, tu te donnes à moi comme ça, facilement, comme si tu m’avais dans la peau.

Mon esprit est le dernier terrain de jeu de ma vie de manque,

Mon dernier espoir de tendresse.

Vivre

Je suis vide. L’écran de mon ordinateur m’a aspiré les yeux et la cervelle. Je fixe sa luminescence, hypnotisé comme un papillon de nuit. Les annonces publicitaires défilent sans même que je les lise. Le bruit de mes voisins qui rentrent d’une soirée me tire un peu de ma torpeur et puis mes yeux se ferment, fatigués. J’attends quelque chose qui n’aura pas lieu dans cette pièce, dans cet appartement, dans cet immeuble, dans cette ville sans âme, dans cette vie peut-être. Il est tard. Je cherche une raison de me réjouir mais je ne fais que remuer la poussière recouvrant mes anciennes illusions. Je dois essayer de réagir, de faire des rencontres. Je n’ai plus grand-chose à écrire désormais en dehors de cette histoire désertique qui est la mienne. Je me perds dans des détails, je distille de l’insignifiance et distribue l’alcool obtenu aux quelques amateurs d’eau de survie qui viennent me boire sur la toile. Les mêmes mots reviennent sans cesse comme ce « je » qui sature mes pages. Il est urgent d’oser exister et de ne pas prendre tant de précautions mais il est si difficile de s’arracher à soi-même ! Mon crâne est une prison d’où je ne sortirai pas autrement que par le rêve, l’utopie et l’amour. Il me faut réapprendre tout ça, retrouver les chemins conduisant au plaisir, cachés sous les ronces. 

Où est ce voyage en Afrique que j’ai fait il y a plus de vingt ans ? On dirait que ma mémoire l’a bouffé. Elle rote un vague souvenir de ce périple de temps à autre mais pas de quoi faire monter ma tension. Je sais que j’étais dans le vrai cette année-là, sur la route. J’étais heureux, joyeux, fraternel, aimant. Quelque chose s’est brisé et je me suis laissé là-bas.

Après tout, je ne suis jamais vraiment revenu.

Voir

Je n’ai peut-être rien compris, ni les regards bienveillants, ni les caresses que l’on me donne, ni les intentions discrètes perdues dans la banalité des échanges quotidiens. 

Voir est un long et difficile apprentissage. Mes yeux s’ouvrent doucement. Je suis à la frontière, entre l’ombre et la lumière, entre la violence et un amour naissant.

La nuit nous menace, 

Toujours. 

Qui peut prétendre qu’il ne s’y perdra jamais ?

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