
Atur n’était pas un roi, pas un président, ni un chef.
Il n’était pas même un dieu.
Mais il était l’homme le plus riche du monde.
Du monde le plus pauvre qui fut.
Atur vivait dans une tour immense au milieu de ses terres.
Il regardait au loin la mer azur en suçant bruyamment, la bouche grasse, des os fins de grenouille.
C’était son plat préféré, son unique plat d’ailleurs.
Atur était craint comme un serpent et respecté comme les dernières volontés d’un mort.
Pour tenir son peuple misérable, les Rienmoins, il avait une police féroce et stupide. Elle lui obéissait au moindre mouvement de son index, même involontaire.
Atur voulait et son argent faisait.
De sa chambre, grande comme une salle d’opéra, il dirigeait son monde. Il avalait des grenouilles par centaines et ne laissait sortir de sa bouche que quelques phrases murmurées, des ordres terribles qui ne laissaient guère d’espoir aux Rienmoins.
Atur ne sortait jamais de sa tour sauf une fois l’an pour la Grande Croacroa. C’était une chasse à la grenouille extraordinaire. L’archi-milliardaire était installé sur le dos d’une girafe couverte d’or et de pierres précieuses pour avoir une vue d’ensemble et mener les opérations. Quatre cents éléphants participaient à la battue qui se déroulait dans les marais de la Cuissenouille situés à l’ouest du territoire de la Misèrenoire. Chacun d’entre eux recevait la veille un repas exceptionnel composé de fruits et d’herbes exotiques. On les aspergeait de bouillon de poule et on leur coupait les ongles avec une serpe en Xubon, le métal le plus rare de la planète.
La chasse durait deux ou trois jours. Atur seul avait le droit de capturer les batraciens. Il descendait de sa girafe grâce à un escalier amovible en bois de pluplu, alors disparu, et jouait de son épuisette pour faire provision de son plat préféré. Une vingtaine de spécimens environ. Atur, à cause de son poids, était vite fatigué.
Parmi les Rienmoins qui ne l’aimaient pas, c’est-à-dire presque tous, on l’appelait le Crapaud d’or.
Le soir, de retour dans sa tour, comme le voulait la tradition, Atur gardait la plus belle grenouille prise lors de la chasse pour que sa douzaine de cuisiniers la lui prépare. Il donnait les autres à ses chiens.
Un jour, il se passa quelque chose sur le territoire d’Atur.
Dans la capitale, Durville, les espions du milliardaire étaient aussi nombreux que les rienmoins qui méritaient d’être espionnés.
Mais un homme eu plus de courage que les autres.
Il quitta la ville.
Après avoir grimpé au sommet du Mont Noir qui la surplombait, il abattit un arbre à blabla, l’arbre vénéré des Rienmoins, et tailla dans son tronc un énorme porte-voix long comme deux hommes et pesant aussi lourd qu’Atur lui-même.
Potpaol, puisque c’était son nom, mis trois jours à fabriquer l’objet qui allait révolutionner le monde des Rienmoins. Il le dirigea vers la vallée par une nuit sans lune. Durville scintillait faiblement de quelques misérables lueurs tremblotantes. Au loin, la Tour d’Atur explosait de mille lumières clignotantes et multicolores.
Potpaol parla dans le porte-voix géant.
« Rienmoins, Rienmoinselles, Atur est mauvais ! Vous n’êtes pas libres ! Vous êtes miséreux ! Rejoignez-moi ! Vous aurez du travail, du pain ! De la liberté ! »
Potpaol répéta inlassablement ces paroles. Lorsque sa voix vint à fatiguer, il vit la police d’Atur s’approcher en contrebas. Juste avant de s’enfuir, il donna rendez-vous aux Rienmoins le lendemain sur la place des Trois vérités, au centre de Durville. Arrivée au sommet, la police brûla le porte-voix. Les habitants de Durville levèrent longtemps les yeux vers les flammes minuscules qui dansaient sur le Mont Noir.
Un espoir était né.
Le lendemain, sur la place des Trois Vérités, Potpaol se glissa discrètement dans la foule immense venue pour l’entendre. La police veillait. Il sorti de sa pelisse un petit porte-voix taillé dans un reste de l’arbre à blabla et ordonna aux Rienmoins de maîtriser les forces de l’ordre, ce qui fut fait rapidement.
Potpaol fut porté en triomphe.
Il ordonna l’assaut de la tour d’Atur. Ce dernier s’enfuit dans le territoire Blanblan. Là-bas, toutes les fautes étaient pardonnées.
Potpaol fut nommé Premier Représentant des Rienmoins. Il emménagea dans la tour d’Atur rebaptisée la tour de la Révolution.
Potpaol n’était pas un roi, pas un président, ni un chef.
Il n’était pas même un dieu.
Mais il était l’homme le plus juste du monde.
Du monde le plus pauvre qui fut.
Potpaol vivait dans une tour immense au milieu des terres des Toutplus, anciennement Rienmoins.
Il regardait au loin la mer azur en suçant bruyamment, la bouche grasse, des os fins de hérisson.
C’était son plat préféré,
son unique plat d’ailleurs.