Parfums
Mes cheveux trempés dans le jaune cuisant du soleil,
Ma bouche tendre que frôlaient les mots durs des petits,
Mes yeux aspirant des couleurs aujourd’hui perdues,
Les bruits familiers qui me caressaient les oreilles…
Je n’ai pas oublié,
Mais c’est mon nez qui se souvient le mieux et me ramène quelques reliquats d’émotions.
Certains parfums me jettent parfois sur la scène de cette vieille pièce dont j’ai oublié le texte,
Mon enfance.
Petits princes
La morve au nez,
Les yeux grand ouverts,
Les genoux râpés,
Et les fesses teintées à l’herbe grasse,
On allait fièrement, au pas cadencé,
Dans ce monde qui nous appartenait.
On le mangeait des yeux, des oreilles et des narines,
Pour le faire vivre encore au bord du sommeil, dans nos cœurs de moineaux.
Et quand la douleur s’en mêlait, qu’elle nous mordait l’âme ou le corps cruellement, on sautait de son train en marche pour rejoindre les prairies et courir.
Enfin, on se plantait devant l’autre, là-haut,
Et le torse bombé,
La morve au nez,
Les yeux grand ouverts,
On hurlait,
« Même pas mal ! »
Rendez-vous
Sous mes pieds, le goudron chaud.
La brise me ramène une odeur de verdure brûlée.
Je retends la ficelle de mon arc et tire quelques flèches sur des fantômes embusqués.
Je sors mon couteau, déplie la lame et frotte mon pouce dessus. Un rasoir.
Je m’assois devant la grille de sa maison et racle une chaussure dans les graviers.
Le soleil tape sur mes cheveux épais.
J’ai encore dans la bouche le goût du repas de midi.
J’attends Viviane.
Une porte claque.
Les lézards, les vaches et les insectes retiennent leur souffle.
Nous deux, ça recommence.
Blasphème
Madame Black distribuait des échantillons de catéchisme au sein même de sa maison.
Dans la cuisine, bien assis, les mioches l’écoutaient parler de Jésus comme s’il s’agissait d’un nouveau père Noël.
J’étais là, en curieux,
Sans Marie,
Sans Jésus,
Sans Dieu.
Christian s’est levé d’un coup et s’est mis à chanter l’Internationale, avec ferveur.
Madame Black n’a rien dit.
D’un regard, il fut excommunié.
Alors je l’ai accompagné aux confins de la paroisse où nous avons hurlé sa chanson.
Aux arbres, aux fleurs, aux papillons, à la vie.
Le Radeau
C’était un vieux rade en haut de mon quartier où des types, toujours les mêmes, s’accrochaient au comptoir pour se noyer l’espoir et s’enfumer la tristesse.
La patronne, la mère Tempête, tenait aussi une épicerie juste à côté. Tout puait le tabac. La cinquième tranche de jambon seulement n’avait le goût que du cochon.
Les femmes venaient le soir acheter deux ou trois bricoles pour le dîner et décoller leur mari du zinc comme on va chercher son gosse à l’école.
Viviane et moi, on voulait juste transformer nos pièces en caramels, chewing-gum et bouteilles de soda. Elle nous servait largement, la patronne.
Et puis elle est morte, avec son grand cœur, avec son rade et son épicerie,
Avec une époque.
Toutou
C’était un chien noir aux longs poils et aux oreilles tombantes.
C’était un chien gentil sauf pour les uniformes, pauvre facteur…
C’était une masse couchée sur le carreau par les fortes chaleurs,
Un coureur d’oiseaux dans les bois où résonnait sa voix,
Une vilaine bête repentie lorsque mon père haussait le ton,
Un chasseur de taupe et nous derrière à reboucher ses trous,
Un buvard pour nos larmes lorsque nous n’avions plus que lui.
Ce fut une douleur intense.
Lui en terre et moi en enfer.
Libre
Sirop des chemins,
des fossés,
des champs,
des bois,
des maisons vides,
des marais,
des terrains vagues,
des carrières,
des voies de chemins de fer.
Sirop si fort que ma gorge se souvient encore et se serre, avant les larmes. Je me retiens.
Non, plus jamais je n’arpenterai ma campagne.
Pourquoi enfant veut-on grandir?
Piaf
Elle savait que si elle lâchait, elle le tuerait. Elle avait tiré des centaines de fois, presque des milliers. Sa main serrait la pierre prisonnière de la pièce de cuir et ne tremblait pas. Elle se sentait comme un chasseur, avec le pouvoir de tuer ou d’épargner. Elle voulait que dure ce moment-là. L’oiseau lui faisait face et semblait déjà chercher du regard un autre perchoir. Elle a eu peur de le rater. Elle lâcha la pierre qui frappa sa cible et continua sa course dans les buissons. Elle prit le piaf dans ses mains. Le sang de l’animal coula entre ses doigts blancs. Elle se mit à pleurer comme s’il s’agissait du crime d’un autre, celui d’un salaud.
Ce jour-là, Viviane a maudit le pouvoir.
Gynécologie
On était derrière sa maison, assis sur une grande couverture en tissu posée sur l’herbe,
Nus.
On avait dix ans. Une lumière d’été inondait nos corps. Il n’y avait pas de gêne, pas de désir non plus. On voulait juste voir le sexe de l’autre.
Elle prit mon pénis dans ses doigts, le fit rouler, tira dessus dans les deux sens en me posant des questions.
– ça fait mal ? Il grossit beaucoup des fois ? Tu veux voir la mienne ?
Elle s’est allongée sur le dos et a écarté ses maigres cuisses blanches.
Je me suis attardé sur son clitoris, sans en comprendre l’utilité. Mes doigts le pinçaient, le frottaient, poussaient dessus comme pour le faire disparaître à l’intérieur.
Nous n’étions pas plus avancés. Ces découvertes avaient jeté le trouble.
Sa mère nous appela de l’autre côté de la maison. C’était l’heure du goûter.
En mastiquant une tranche chaude de pain perdu, je pensais à cette chose étrange qui se cachait entre les cuisses des filles. Une vulve imberbe était coincée dans ma tête.
Je ne voulais plus jouer au docteur.
Le doigt
C’était un après midi. Mon frère et moi étions assis devant le portail de la métallerie avec Viviane. Elle et ses parents y habitaient, à l’étage. Son père n’avait qu’à descendre un escalier pour aller travailler.
Elle aimait bien parler avec mon frère et ça me rendait jaloux. Peut-être le faisait-elle exprès, l’idiote.
Lui, il tenait un bâton avec lequel il faisait rouler quelques cailloux par terre.
On parlait de l’accident de la matinée, de ce Loiseau qui avait perdu un doigt, coupé par une machine de l’atelier.
Le père de Viviane l’avait conduit à l’hôpital, aidé par un autre type, un ouvrier. Elle nous a dit que Loiseau était blanc comme un linge et se cramponnait aux deux autres pour atteindre la voiture.
Restait de son passage, devant nous, quelques tâches du sang que la terre avait bu.
Le bâton de mon frère arrêta de gigoter.
– Un doigt !
Il avait dit ça avec un détachement surprenant. On l’a fixé un moment, ce doigt. Il était rose et blanc, délicat comme celui d’une fille.
Viviane a couru chercher son père. Il arriva d’un pas détendu, pris le doigt et le déposa dans une boîte en fer remplie de glaçons.
– ça peut toujours servir, dit-il comme s’il avait trouvé un clou.
J’étais remué. On perd un doigt, comme ça, et tout le monde s’en fout ?
Rebuts
Dans le bas de mon village, après la voie ferrée, derrière un grillage abîmé, la décharge municipale prospérait.
Les vagues successives de détritus poussaient contre les arbres qui finissaient par être asphyxiés et crever.
De cette couche d’ordures multicolore s’échappait une odeur terrifiante de putréfaction organique, de substances chimiques et de fumée.
On jetait des cailloux sur les télés, les miroirs, les fenêtres, dans un fracas jouissif.
On mettait le feu à tout ce qui brûlait, puait, explosait et faisait de jolies flammes.
De nos mains noircies, on fourrageait dans la crasse à la recherche de n’importe quoi.
Le soir, sales et puants, on quittait l’endroit.
Quand j’arrivais non loin de ma maison et que Viviane me quittait pour rejoindre la sienne, un cafard effroyable s’emparait de mon être. Mes vêtements exhalaient une odeur tenace.
J’avais le sentiment que le monde ne voulait plus de moi, que je ne voulais plus du monde. Tout devenait dégueulasse, la rivière, l’herbe, les arbres, les oiseaux.
Aujourd’hui, des mètres cube de terre ont recouvert cette décharge.
Mais elle demeure en moi, quelque part, à ciel ouvert.
Méfiance
Sa maison, immense, n’avait pas de murs à l’intérieur. Il y avait seulement de grandes vitres.
Il travaillait à Genève comme banquier ou diplomate, ou quelque chose comme ça.
Il n’avait pas de femme, pas d’enfants.
Il roulait au pas dans une vieille allemande blanche.
Il se penchait vers nous pour nous bercer d’une voix délicate et compatissante. Ses doigts tremblaient de tendresse.
Nous apportions ses bouteilles vides au container et il nous donnait une pièce. Il aurait sûrement voulu nous faire cadeau de quelques billets. Il ne voulait pas d’histoires.
Nous étions beaux comme peuvent l’être les enfants.
«Il les aime un peu trop», m’a-t-on dit sur un ton grave.
Alors je l’ai fui comme la peste.
Tant pis pour les pièces.
Le maître
Il avait l’air sévère.
Il l’était.
Un général aux traits marqués,
Un jouisseur quand l’autre souffre.
Les têtes blondes tremblaient et leur ventre se tordait de trouille bien avant la classe.
Il avait l’air sévère, c’est sûr.
Tout se lisait sur sa gueule.
Moi, j’étais loin, au delà de la classe, de la cour, du monument aux morts.
Il me traitait de poète et j’affûtais mes vers.
Rupture
Une météorite était tombée dans mon assiette. Puis le silence avait pris possession de la cuisine. Je m’entendais respirer.
Je m’en doutais mais ils l’avaient dit, ils avaient prononcé le mot.
Je suis monté dans ma chambre et me suis écroulé sur mon lit. J’inondais mon oreiller de larmes. Il étouffait mes pleurs.
Je ne voulais pas les entendre avec leur foutue garde alternée. Je voulais aller où irait le chien, puisque lui, au moins, n’avait rien à voir là-dedans.
Et puis je me suis calmé.
La maison fut vendue et partagée, oubliée.
Mon père et moi d’un côté, ma mère de l’autre.
On était une famille malgré tout.
Le passé est inaltérable.
Traces
Il vit encore là-bas, marchant jambes nues, à la main un bâton ou un revolver, suivant l’une de ses petites idées, dignes d’un Zorro ou d’un Machiavel.
Il arpente son domaine peuplé d’insectes, d’escargots et d’oiseaux pour la musique.
Il sent le souffle rassurant de papa, de maman, qui balaye le quartier et tient la mort à l’écart.
Il vit encore là-bas, là-bas seulement, où personne n’ira plus et moi moins que les autres encore.
Il portait en lui ce que je suis, sans le savoir.
Il portait en lui celui qui allait devoir lutter, recevoir les coups, s’écrouler, pourrir au fil du temps, renoncer sans pleurer, baver sa chimie et traîner son corps gonflé.
Il vit encore là-bas, aux confins de mon esprit, là où grésillent toujours quelques synapses d’alors.
Je me souviens un peu, c’est tout.
Ruines
Je retourne parfois dans le quartier de mon enfance.
Je marche le long de ses routes, de ses chemins. Il m’arrive de rester un instant devant les maisons des gens que je connaissais. La plupart sont partis. Les haies sont devenues épaisses et les arbres ont pris de la hauteur.
Vers le bas du hameau, le champ où on allait jouer avec Viviane est devenu un lotissement. Il y avait au milieu une roncière dans laquelle on avait fait notre nid. C’est là qu’on élaborait nos plans pendables.
Un peu plus haut, il y avait les souterrains de l’ancien château. On les parcourrait en espérant trouver un passage donnant dans une chambre ou un salon de l’époque.
Tout cela me revient sans vraiment me toucher le cœur.
Je poursuis quelque chose d’autre, une émotion pure, une vision saisissante.
Je cherche peut-être le gamin que j’étais.
Je sais que c’était là, dans ce décor, mais rien ne vient vraiment.
Mon enfance est un vieux chemin bouffé par les ronces.
Nounou
Elle m’a vu nu avant la pudeur,
Elle m’a bercé, nourri au biberon, lavé, amusé, dorloté.
La porte s’est ouverte trente ans après et voilà son visage familier que reconnaissent mes yeux de bébé.
Petite femme à quelques années du siècle et moi avec mes cent kilos et mon mètre presque quatre-vingt.
Je la tuerais à m’asseoir sur ses genoux.
Elle réalise qui je suis et pleure un peu.
Elle a oublié beaucoup de choses mais pas ça, ce lien d’amour que la maladie épargne.
Puis son discours tourne en rond. Elle me sourit et pose ses mains sur moi.
J’ai compris que je lui devais quelque chose et que je ne pourrais jamais lui rendre.
C’est un peu d’elle en moi qui restera.
Une possible tendresse.
Lycée
Il y eut ces heures interminables passées assis sur des chaises dures,
Ces professeurs fades qui ne nous donnaient qu’une envie, forte, celle d’être ailleurs, dehors, loin,
Ces soupirs profonds, à l’énoncé d’un devoir, après une remontrance, devant la porte du directeur, à la sonnerie annonçant les cours,
Et tous ces gens studieux qui semblaient nager avec aisance dans ce marigot où j’agonisais sur le dos.
Je souffre encore du mépris de ces filles, belles, qui ne me regardaient pas. Il fallait garder ça dedans, profond. Mes caresses solitaires chassaient le sexe alors que ma tendresse restait clouée sur ma poitrine.
Je voulais en finir avec cette machine à apprendre,
En finir avec mon pucelage insupportable.
J’ai franchi la porte du lycée, une dernière fois, et j’y suis allé.
Ailleurs,
Dehors,
Loin.
Fantasmes
J’aimais, malgré la frustration qui suivait, la façon dont mon cœur battait et chassait du sang tiède vers ma peau caressée par mégarde.
J’aimais les sourires francs qui leur plissaient les yeux jusqu’à les fermer, presque.
L’odeur de leurs cheveux, mélange de parfum et de sueur douce.
J’aimais mon prénom dans leur bouche alors que je partais battu, tête basse.
Le soir, je serrais mon oreiller, toujours d’accord pour l’amour.
Je caressais leur fantôme, doucement, et n’en pouvant plus, j’étranglais mon membre dans un râle.
Dans les quartiers chauds de mes délires,
Dans mes draps de tendresse,
Voilà comme j’aimais.
Abreuvoir
Le café de La Pointe était près de l’hôpital.
Autant dire qu’il était bien placé.
Il était crasseux, déglingué, puant, petit, pointu comme la proue d’un bateau sans la prétention de naviguer. Un vrai naufrage.
On venait faire le plein d’alcool.
Les poivrots accrochés au bar nous enlevaient toute culpabilité. Ils étaient gémissants et hurlants. On sirotait, ils engloutissaient. A côté, on avait l’impression de prendre le thé.
Pourtant, c’était bien du blanc qui nous remplissait l’estomac, un blanc démoniaque qui nous hissait vers des sommets comme pour mieux nous entraîner vers le fond, au petit jour.
Un ivrogne passait parfois la porte avec un accordéon ou une guitare et donnait de sa voix caverneuse et incertaine sur des accords anarchiques.
On écoutait sa souffrance. Elle était pesante, fatigante, insolente et juste.
Avant le verre de trop, celui qui trahirait tous les autres cachés dans le ventre, on sortait prendre l’air et rendre à l’ivresse sa liberté.
Nos pas poussaient La Pointe derrière nous comme une petite honte.
La grue
On l’avait vue derrière la palissade.
C’est Jean qui a ouvert la marche et pénétré dans la zone interdite. On a enjambé quelques planches, quelques câbles boueux et on s’est arrêté pour la regarder.
Nos têtes penchées en arrière, nos bouches et nos yeux grand ouverts, c’était comme si on attendait la becquée de cet oiseau arrogant.
Jean a baissé la tête.
– On monte ?
On était saouls.
On prenait de l’altitude en nous hissant sur l’échelle avec précaution. Marc avait le vertige.
Le ciel étalait ses étoiles. Un halo de lumière couvrait la ville. On a marqué une pause là où le bras et le corps de la grue se croisent.
Marc ne voulait plus bouger. Ses jambes tremblaient.
Jean et moi avons poursuivi à l’horizontale, jusqu’au bout du bras. Mon petit vertige me serrait le cœur.
Il a ouvert sa braguette et a pissé en bas. Je l’ai imité. On rigolait, imbéciles malheureux, fier de souiller Genève d’en haut, de si haut qu’on ne pouvait nous en empêcher.
Nos jets se fracassèrent dans une rue fréquentée. Quelques têtes se levèrent.
On ne détestait pas cette ville. C’était juste histoire de tâcher un peu ses souliers vernis.
Trois diables en haut et elle en bas.
Avant l’aube
Ah ! Vache de vie ! Pourquoi est-ce que je te veux du mauvais côté ? Celui des bouteilles vides, des cendriers qui dégueulent, des nuits sans sommeil, des filles qui filent sans un sourire, de ces marches sans fin sur la peau satinée de Genève qui se cache.
Voilà qu’on s’embrasse tous les trois et que l’on pleure un peu.
Ah ! Vache de vie ! Reste un instant avec ta fraternité.
Le jour est encore loin,
Avec sa lumière et ses reproches.
De beaux draps
Lorsqu’on avait assez marché à travers la ville,
Assez ricané pour des riens,
Assez bu de vin, de bière, et d’eau aux fontaines,
Assez fumé de blondes,
Assez refait le monde,
Lorsqu’on avait fini de gueuler en l’air notre colère,
De chercher des noises aux bourgeois,
D’être malades à en crever,
On allait sous le pont de la gare Cornavin libérer quelques mobylettes de leurs chaînes.
Et nous voilà partis pour la France, sans casque, sans un rond, sans cervelle.
Assis sur nos engins, gelés jusqu’aux os, on ne pensait qu’à une chose,
A ce lit presque d’hôpital dans lequel on se glisserait, où tout tournerait, pour tomber dans un abîme sans fond.
Au réveil, nos têtes douloureuses exigeaient des promesses d’eau et d’air purs.
Vaines,
Toujours.
Immortels
On était si loin de la mort,
De la capitulation du corps,
De la fatigue de l’âme,
Que la fumée de nos cigarettes
N’était que de l’air pur,
Que le vin de nos messes noires
N’était que du sirop,
Que la vitesse de nos mauvaises machines
N’était que liberté.
On était si loin de la mort qu’elle s’en est allée nous chercher ailleurs, plus tard,
Vers un âge plus raisonnable.
Je tremble aujourd’hui au moindre de ses mouvements.
Jean qui pleure
Il s’est écroulé sur la table et s’est mis à pleurer comme un gosse. J’ai posé ma main sur sa nuque, je l’ai caressée et j’ai approché mon visage du sien.
– Pleure pas Jean ! C’est pas foutu, on a vingt ans ! Ce mur en face de nous, c’est peut-être nous qui l’inventons. On se dit toujours qu’on en rigolera de notre adolescence. Ça c’est sûr, on va bien se marrer ! Tu pues la gerbe, la clope, mais t’es quand même mon pote. T’es pas ridicule. C’est parce qu’il est fragile que l’humain est digne d’intérêt, et là, mon pauvre vieux, t’as un sacré charme !
Il s’est relevé, s’est essuyé le visage et s’est mis à jouer l’adulte, maladroitement.
On a sa petite fierté.
Jeune femme
Serena est près de moi, à quelques centimètres, petit fourneau ronronnant, rempli de bois de tendresse.
Sa chaleur m’enveloppe, m’envahit.
Je la respire.
Je chavire.
La passion, comme un alcool, se mêle à mon sang dans un frémissement. Je m’abandonne à l’ivresse.
Ma peau guette une caresse imprévue et voilà qu’elle me frôle.
Alors mon cœur s’arrête un instant. Puis il repart, trop vite, et colore ma peau de rouge.
J’aimerais faire glisser sur ses courbes mes lèvres et mes doigts agités.
J’aimerais la serrer, ne plus la lâcher, la mordre et la dévorer enfin.
Je voudrais que la vie ne soit que cet instant de désir sublime.
Mais voilà que la sonnerie lacère mon rêve.
Elle range ses cahiers et s’en va sans un regard.
De moi ne subsiste qu’une flaque.
Une flaque encore tiède.
Pater
Mon père me laissait prendre des billets dans son portefeuille. Ils servaient à payer le vin et le tabac de mes errances.
Mon père me laissait sortir la moto, jusqu’au bout de la route des Terrettes, à toute allure.
Mon père me laissait changer de chaîne, n’importe quand.
Il me laissait les objets qui l’ennuyaient,
La monnaie de ses courses,
Ses chemises de zazou,
Et son piano désaccordé.
Il me laissait faire ce que je voulais.
Je ne faisais pas n’importe quoi.
Mon père me laissera la fantaisie, l’utopie et le goût du rire.
Il en a emporté un peu.