Hôpital – partie 3

La reddition

Nous voilà arrivés au terrain de jeu. J’escalade jusqu’au toit sous le regard inquiet de ma mère et de mon frère. Mon frère qui n’est plus que mon frère. 

Je soulève une plaque de béton et la fracasse sur les graviers, puis une autre. J’épargne la lucarne en plastique. C’est trop peut-être. Je descends. C’est, je pense, ce qu’ils attendent de moi. 

Ils arrivent à me convaincre de visiter le hall. Un vase ventru garni de grosses fleurs prétentieuses est posé sur un rebord. Je le balaye de mon bras. Splatch !

Panique générale des blouses blanches. Par des sourires de miel et des caresses compatissantes, je finis allongé sur le dos, baignant dans la lumière froide des néons. 

Mon père est sûrement mort.

Il n’aura pas résisté, je pleure. 

J’accepte la seringue qu’on me montre. Elle va me faire du bien me dit-on. J’offre ma veine et un peu de ma vie, celle qui appartient à ma peur. Ils me regardent, le visage épuisé. De mon repos dépend le leur. 

Je ne le savais pas.

Je suis chez les fous

« – Je veux voir monsieur Ruhr ! Je veux voir monsieur Ruhr ! »

Ses yeux sont grand ouverts et elle marche à petits pas saccadés vers la sortie. C’est une vieille femme en chemise de nuit douteuse, mal peignée. On la ramène dans sa chambre comme d’habitude.

« – Il marche pas ! Il est cassé ! »

Lui a le crâne défoncé, de la lumière nulle part. Il bave et pue. 

Le rasoir électrique fait un vol plané dans les airs et se pulvérise sur le sol lisse. Le ton monte. On le ramène dans sa chambre comme d’habitude.

Je fume encore une cigarette. 

 Je suis chez les fous.  

La chambre vide

Au début, j’avais une table de chevet. Je l’ai cassée, ils l’ont enlevée.

J’avais un lit de métal que j’ai mis à la verticale pour qu’il tombe à l’horizontale. Ils l’ont enlevé.

J’avais des couvertures d’hôpital rêches et inodores. Ils me les ont confisquées. J’ai dormi dans le froid de l’air qui passait par la fenêtre blindée et ajourée. 

J’ai tapé contre la porte presque une heure avec l’hôpital pour caisse de résonance. Ils ne sont pas venus. 

J’ai déféqué dans le placard vide.

J’étais presque mort. 

La salle de bain

Tout était massif dans cette salle de bain. De grosses poignées pour se tenir, de gros robinets en inox, une immense baignoire où il fallait presque savoir nager. Pas de tapis au sortir des douches ou au pied de la baignoire. De grands carreaux bleus clairs et froids, partout, comme des plaques de glace qui ne fondraient jamais. 

J’avais peur de glisser sur un morceau de savon et de me fracasser le crâne.

J’ôtais mes vêtements que je n’avais pas choisis et découvrais la petitesse de mon sexe en même temps qu’une gêne. L’infirmier était derrière moi. Même fou, certaines attitudes comme la peur d’en avoir une plus petite que celui qui ne la montre pas subsistent misérablement. 

Il a su trouver les mots qui apaisent et je me suis glissé dans l’eau très chaude avec un frisson de plaisir. Il est sorti en disant des phrases sans importance alors que je fixais les fenêtres rectangulaires donnant sur le blanc du ciel. Situation parfaite. Temporaire. 

Après une demi-heure je suis sorti ruisselant de l’eau et j’ai passé un peignoir blanc et propre avec le nom de l’hôpital dans le col. Ils seraient venus me chercher de toutes façons.

Et puis tout était trop propre dans cette salle de bain. La saleté mérite un accueil plus chaleureux.

Le lac

Maintenant, tout est permis.

C’est une femme. Je ne sais à quoi elle ressemble vraiment. C’est juste une femme. Nous sommes assis sur le banc qui fait face au marigot près de l’hôpital. Les arbres sont gigantesques, presque faux. Elle me parle de sa vie et je ne comprends que le son de sa voix, sa vibration. Je ne l’aime pas. 

A l’évocation de son amour passé pour lequel elle s’est taillé les veines, j’approche mes lèvres des siennes. Elle recule et s’offusque. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Mes pieds quittent le sol l’espace d’un instant. C’est affreux.

Je ne suis pas pressé de guérir et de retrouver cette foutue conscience, finalement. 

La visite de Manu

A sa façon de dire bonjour, je comprends qu’il ne sait pas vraiment ce que je fais là. Il répète mon prénom comme un « Oh la la ! C’est pas vrai ! » Il m’a ramené des bonbons et une revue porno. On sort sur la terrasse et lui ne sort pas de son étonnement. A tel point que l’on n’arrive pas à discuter sérieusement. J’ai l’impression de ne pas être à ma place ici. Je deviens spectateur des autres pensionnaires, presque un infirmier.

Il s’en va et moi je reste là sans comprendre. 

J’ai raté le train et la gare aussi a foutu le camp. 

C’est vache les visites. 

Implosion

Ma tête est si lourde que même posée sur le matelas du lit elle me fait mal. Ai-je changé de planète pour que la gravité ait décuplé ainsi ? Les stores sont baissés et des filets de lumière finissent leur course sur les murs capitonnés de ma cellule. J’essaye de me lever, en vain. Je capitule à l’image de ces montagnes de chair qui s’écroulent dans la savane, une seringue dans le derrière. La dose est éléphantesque pour que ma fureur soit KO, à terre. 

Que veulent-ils ?

Je tombe sur le carrelage froid puis essaye de gagner quelques centimètres d’altitude. 

Quelqu’un bidouille la serrure et pousse la porte. L’infirmière n’a pas l’air étonné de me voir rampant à même le sol. Sa voix chantonne et se veut rassurante. Elle repart presque aussitôt comme si tout était normal. Elle m’a peut-être pris la tension, je ne sais plus. Je suis remonté sur mon lit. Elle a dû m’aider. Je ferme à moitié les paupières pour que passe un peu de lumière. Cela me rassure, comme la porte entrouverte de ma chambre, le soir, lorsque j’étais enfant. Tout s’enfonce dans la terre qui s’engloutit en elle-même dans une terrible et lente implosion. 

Le combat se poursuivra ailleurs. Il faut savoir battre en retraite. Je me laisse partir au plus profond de moi, à la recherche d’un souffle.

Le radiateur

Rage folle ! Diabolique pression sanguine !

Je cogne sur les plats, les coins. Je frappe ma tête dans la porte. Bang ! Bang ! Bang !

Je hurle au silence de se taire, invoquant la pitié d’un quelconque Dieu disponible puis je me relève et empoigne l’immense radiateur en fonte et le décroche du mur. Eau chaude et eau froide se mélangent sur le sol en une mare tiède. J’érige le monstre et de toute sa hauteur je le laisse tomber sur la grande vitre de ma chambre. Il rebondit comme une baguette sur la peau d’un tambour. Je suis médusé. La fonte a échoué face à la transparence.

Je fatigue de me tromper sans cesse. 

Le bruit de la serrure

J’ai attendu des heures. Des heures ! 

Pas un bruit. A croire qu’ils avaient tous pris le large, sans moi. Lassé d’appeler à l’aide je restais dans le silence en essayant d’y trouver un sens. Les histoires se bousculaient dans mon crâne, toutes plus criantes de vérité les unes que les autres. Des caméras ici, là. La terre entière bercée par le battement régulier de mon cœur. Mon père et ma mère sanglotant derrière un arbre dans le parc. Mon frère à Paris que mon délire avait nommé ministre et à qui je faisais souci. Mes amis, écartés à jamais comme une peau morte, avaient la mine triste. Ils ne viendraient plus et moi je ne reviendrais plus de cela non plus.

Des bruits de pas… de talons martelant le carrelage…

Le bruit d’une clef dans une serrure est devenu le plus beau bruit du monde.

Bien avant celui du téléphone.

Trèfle

Mon père a trouvé un trèfle à quatre feuilles et me l’a offert. Nous sommes assis sur l’herbe devant le hall de l’hôpital et je cherche un autre trèfle d’exception.

Il fait beau et seul le soleil me réchauffe. Le soleil sait parler à tout le monde. Aux fous même !

Pauvre papa dépassé par tout ça, il est trop tôt pour moi, pour toi. On se manque autant qu’on se voit. On voit le manque mais on ne dit rien. Nos mains arrachent des fleurs de trèfle aux racines sucrées et on les suce. 

On partage le soleil. 

Fumée

C’est comme une perfusion, indispensable. Les lèvres pincée, les joues qui se creusent puis la bouche qui s’ouvre d’un coup, happe la fumée et la recrache après que les poumons aient pris leur dû de nicotine. On prend une bouffée d’air vicié et l’on recommence sans fin, avidement. Les doigts sont jaunis, les yeux aussi, presque. Les plus atteints n’ont pas d’allumettes. Les mégots allument les nouvelles cigarettes qui passeront le relais à leur tour. Des groupes se forment avec d’épais brouillard au dessus de leurs têtes. Feux de paille. Ils font mine de ne pas entendre les supplications du psychotique à genoux dans sa cellule qui veut bien tout supporter.

Mais pas une minute de plus sans tabac.

Le bar de l’hôpital

C’est encore l’hôpital mais pas tout à fait. Les visiteurs sont suspects. Ils se confondent avec les patients. Le bénéfice du doute jette un soupçon de normalité. Je n’ai pas d’à priori, sauf pour les déglingués de mon secteur. 

Sur la terrasse, je me chauffe au soleil en carbonisant une blonde. L’infirmière qui m’accompagne se marre. Je fais le pitre. Les piafs patrouillent entre les tables, dessus parfois. Ils vivent de miettes. Avides. Comme moi de cette jeune femme au sourire aimant qui veille au grain. Je n’aurai jamais mieux que cette carte postale. 

Je ne dois pas la toucher. 

La glace

Regarde bien celui que tu vois dans la glace embuée, parce qu’il va mourir. 

Ils le tueront bientôt à coup d’injections, de pilules et de soucis de normalité. 

Ils ont maté des plus coriaces, des plus enragés. Si tu veux qu’ils te conduisent vers la grande porte, tu diras ce qu’ils attendent et n’oublieras pas d’être sage, comme avant le père Noël. 

Après, dehors, on t’épinglera, espèce rare sous verre. 

On parlera à voix basse devant la petite curiosité. Comme au muséum. 

Regarde bien ce qu’ils ont épargné, cette fougue indomptable. Essuie la glace et approche-toi. Tu seras étonné de voir comme déjà tu as changé.

Le bus

On m’avait dit de rentrer chez moi, tout seul. Je passais les grilles de l’hôpital et m’asseyais sur le banc de l’arrêt de bus. Tout n’était qu’angoisse, le monde, moi. Les immeubles gris composaient un décor de cauchemar et les gens semblaient être les acteurs d’un film d’horreur.

Action !

L’immense farce macabre commence !

Je me cramponne à la barre qui me fait face dans le bus. Je vais m’écrouler. Malsain, malsain, malsain.

Je reprends le bus dans l’autre sens et descends devant l’hôpital. Je marche vers mon bloc, soulagé.

J’habite donc là ?

Ma souffrance

Ma souffrance est insondable.

Elle n’est pas une lame me charcutant les chairs, 

ni une décharge électrique, 

ni une violente brûlure, 

ni un étouffement,

ni un écrasement des mains,

ni une morsure,

ni une dent que l’on arrache sans anesthésie.

Non.

Ma souffrance est pire que tout cela. 

C’est celle de l’âme qui se déchire. 

Le bourreau italien

Il est là qui veille, à côté de moi. Je ne dors que d’un œil. De l’autre, j’aide mon oreille à détecter le moindre signe de sa part. J’entends son souffle régulier. Surtout, ne pas dormir. Ce sicilien connaît tous les trucs pour se débarrasser d’un type comme moi. Un oreiller sur la tête, une injection surprise, allez savoir ! Il a tout du tueur, ce salopard. De petits yeux cruels, une bouche taillée au coupe choux, un nez long et fin et le cheveu court et en brosse. 

Si ce n’est pas pour ce soir, ce ne sera que partie remise. 

Drôle d’infirmier.

L’évasion

Deux anges galopent dans mon sillage. Je file comme le vent.

Une véritable passoire cet hôpital !

Une incitation à l’évasion !

Ils sont maintenant hors de ma vue. Papa ! Maman ! Je brûle d’entendre votre voix qui me dira de vite rentrer au bercail. Je savoure d’avance les reproches d’absence. 

– Il faut que je téléphone, monsieur ! J’ai réussi à me sauver ! Je suis libre !

Le bonhomme descend de son balcon et accepte que je téléphone. 

– Maman ! viens me chercher !

J’attends assis sur un gros caillou dans le jardin et je me vois déjà roulant vers le lac bordé de ses fières montagnes. Le monde va enfin m’appartenir. Je frissonne à l’idée de l’explorer, 

à l’idée de revoir mes frères, 

à l’idée d’ouvrir les vannes de cette retenue qui m’étouffe.

Une voiture se gare dans l’allée et en descendent mes deux anges. 

Retour.

Je suis consigné dans ma chambre. Pas de lac ni de montagnes, ni de frères.

Les voyages détestent la jeunesse.

Hallucinations

Ils me l’ont dit que j’allais souffrir.

Mais comment s’attendre à tout cela ?

Je suis allongé sur le dos et je guette l’incroyable. Je jette un œil apeuré par la fenêtre et je le vois, terrifiant, qui disparaît aussitôt en me laissant dans une panique sans nom. 

Regarder le plafond.

Il faut que je regarde le plafond mais je ne peux m’empêcher de le chercher à nouveau du regard.

Il est à nouveau là, les yeux exorbités, et disparaît encore. 

Je tremble, ruisselle de sueur. Dans les couloirs j’entends qu’on tape sur les conduites d’eau. Ça résonne comme une sonnerie aux morts. Un bâton racle le mur puis ma porte, de l’extérieur. L’enfer n’est pas de feu mais de peur. 

J’ouvre la porte de ma chambre et tombe nez à nez avec un paraplégique effrayant. Je rentre et demande pitié à celui qui dirige tout ça. Finalement, je sombre dans un sommeil torturé. Je me réveille en hurlant.

Un couple d’infirmiers se penchent sur mon berceau.

Ce ne sont pas des fées. Ça non. 

Angoisse rageuse

Cette boule dans mon estomac…

Mon sang qui frotte dans mes veines, presque vicié.

Ces idées toujours les mêmes, vissées dans ma tête, nourrissant mon angoisse qui attend le pire et s’efface devant l’acceptable. 

Je ne peux m’abandonner au sommeil et frappe mon matelas comme s’il était responsable de mes nuits blanches. 

Je vais devoir mendier un sédatif qui me conduira à demain dans le fauteuil moelleux d’une limousine. 

A fleur de peau, je pourrais pleurer devant une araignée morte dans sa toile et enrager pour un rien qui fait des vagues. 

Je mords mon poing et y laisse des traces violacées, celles de mes dents primitives. 

Assis sur mon lit, je cogne ma tête contre la barre métallique de ce dernier, de plus en plus fort pour retarder ma folie destructrice.

Je voudrais que la douleur de mon corps l’emporte sur celle de mon esprit. 

Elles s’additionnent. 

Répit

Il pleut. Des corbeaux se chamaillent dans le gris anthracite du ciel détrempé. Je baigne encore dans la fine poussière d’une nuit de répit. Pas un bruit dans l’hôpital encore endormi. Je m’emmitoufle dans mes draps frais et songe au bonheur de ce moment privilégié où les démons m’ont un peu oublié. Quelques gouttes ont fait une flaque au pied de la fenêtre entrouverte. Je me lève. J’y pause mon pied et trace des rayons. Le soleil est là, derrière cette grisaille. On ne le voit pas mais on le sait. J’aimerais que cette pluie ne s’arrête jamais, comme si elle était garante de ce moment.

Le diable sait reconstruire lorsqu’il n’a plus rien à détruire. 

Je l’accepte, lâchement.

Le bocal des sages

Le local est exigu, plein comme un œuf.

Il y a des papiers partout, sur le bureau, dedans. 

Il y a des papiers accrochés aux murs, multicolores. 

Il y a des tas de registres et des plateaux de médicaments pour les grandes tournées soporifiques du matin, du midi et du soir.

La porte, toujours ouverte, donne sur le carrefour des couloirs où viennent s’échouer les malades dans un nuage de fumée. 

L’activité est intense dans ce bocal. Les blouses blanches fomentent des plans pour chaque spécimen, planifient, statuent et argumentent. Les malades réclament sans cesse mais sans trop s’avancer à l’intérieur. On les repousse souvent.

Je me cale debout contre le radiateur de la grande entrée et je les observe, sans haine particulière. Un jour peut-être ils parleront de moi et marqueront sur un papier à entête : BON POUR SORTIE

Télé

Elle est dans le coin du grand salon.

Face à elle, quelques fauteuils, quelques chaises. Les gens viennent, font le plein de phosphorescence et repartent n’importe quand, souvent avant la fin de l’histoire. Ils ne parlent pas et s’endorment parfois. La télé reste allumée même lorsqu’il n’y a personne, comme une bougie ou un radiateur. Celui qui change de chaîne suscite l’admiration. Il a le pouvoir. Un vrai décideur ! Un meneur d’homme !

Lorsqu’ils sont tous là à regarder l’insignifiance, posés comme des baleines échouées sur une plage, j’assassine le piano désaccordé avec d’affreuses dissonances. Ils ne lèvent même pas la tête.

Je sortirai avant eux.

Le travail

C’est bien la seule chose sur laquelle je suis lucide : mes prouesses en ergothérapie.

Sous la férule d’une maîtresse bien particulière, j’étale des couleurs de la pire manière qui soit. Mon trait est malade, dénué du moindre soupçon de grâce. Aucun talent particulier, aucune humanité ne transpirent de ma feuille souillée. 

Caca ! s’écrirait un enfant à la vue de ce torchon éclaboussé de maladresse et criant d’impuissance.

Il ne m’a pas fallu plus de quinze minutes pour quitter le lieu de cette activité dégradante. 

Je n’ai pas manqué de chiffonner l’affront que l’on m’avait fait faire à moi-même. 

J’emmerde les couleurs.

QHS

Les barbelés entourent l’endroit en une spirale terrifiante. Le parc intérieur, bien tenu, contraste étrangement. Le bâtiment est assez joli, de style maison de maître. On y passerait des vacances, presque, s’il n’y avait ces barreaux de prison aux fenêtres. Il fait beau mais il n’y a personne dehors, sous les grands arbres. On arrête nos pas et l’on se tait. La mise en scène est efficace. On imagine les visages et les démarches démoniaques des habitants de cette forteresse qui vous glaceraient le sang d’un simple regard furtif. 

Que faut-il faire pour finir dans cet hôpital dans l’hôpital ?

Mon esprit s’essaye dans l’horreur, transporté par la magie noire qui transpire de cet endroit, exil des chiens de l’enfer. Ma mère ne dit rien et se remet à marcher vers ailleurs.

Je m’attarde quelques secondes et lui emboîte le pas. 

Mon dos regarde encore.

Petit bois

Un schizophrène décompense dans la 51. Les meubles tombent avec fracas et se relèvent, probablement, pour retomber. Les bruits deviennent plus aigus à mesure que les morceaux de bois se rétrécissent. Personne ne bouge. On laisse faire. Une heure passe et le silence est revenu, peu à peu. 

Je l’imagine endormi sur un petit tas de sciure, la colère l’ayant abandonné. 

Ça passe toujours.

Dernier round

Je me frappe les yeux avec les poings, de toutes mes forces. Ils veulent m’en empêcher mais le combat est engagé.

Droite, gauche, droite !

Je défonce ce corps et le conduis vers l’envol. Je maquille mes yeux car je suis de sortie. 

Droite, gauche, droite !

Ils s’affolent. Plus ils me raisonnent et plus je m’assène des coups de forcené. Ma tête-tambour résonne.

Roulement de poings, piqûre, gong ! 

Le match est fini.

Je sors mardi.

Frères de misère

C’est dans ces murs que je me suis le plus soudé aux autres, les éclopés, les boiteux, les morveux, les bègues, les cabossés, les paranos, les schizos, les maniacos, j’en oublie… Comme si avec la douleur les atomes se faisaient plus crochus. Une fois dehors, tout est fini. L’hôpital psychiatrique est un lieu de souffrance mais les hommes y fraternisent plus qu’ailleurs. C’est la moindre des choses, la plus importante. 

Le départ

C’est mon père qui vient me chercher pour vraiment partir. Il est content et inquiet à la fois et ça lui fait une drôle de tête. Moi, je suis comme un otage libéré que l’on ramène au pays. J’ignore pourquoi ils ont choisi ce jour. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Il me parle de futilités et cela me fait chaud au cœur. Je jette ma cigarette par la vitre entrouverte. Il y a une station service multicolore. On s’y arrête et mon père descend de la voiture pour faire le plein. Je ne bouge pas car je préfère ne pas trop parler aux gens. Le pistolet percute le réservoir de la voiture et la pompe ronronne une ou deux minutes. Je vois mon père payer à la caisse, vaguement, dans le ciel se reflétant sur la baie vitrée. Il revient, ouvre la portière, s’affale devant le volant, me regarde sans sourire et me tend un paquet de blondes.

– C’est ce que tu fumes ?

– Oui, merci.

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