Le saut
J’étais prêt, rentrant et sortant de la maison comme autant de dernières fois.
J’étais prêt, malgré les ricanements de mon voisin incrédule observant les soins que je prodiguais à mon vélo couché sur le flanc.
J’étais prêt, du linge frais dans mes sacoches qui ne devait pas revoir une machine avant tant de fontaines.
Prêt à renoncer, à pleurer, à hurler victoire au ciel, ce ciel que j’allais voir enfin.
Prêt à me perdre sans savoir que j’allais me rencontrer pour la première fois.
Je me suis lancé dans la pente. Le vent sifflait comme une sirène d’alarme. On me prévenait de quelque chose. Qu’importe.
Je ne savais rien de l’Afrique, si ce n’est une couleur de peau, un accent raillé.
J’ai sauté dans le vide les yeux ouverts,
Alors qu’aujourd’hui,
Un trottoir me donne le vertige.
Viva Portugal !
Je voulais juste demander mon chemin mais le père tenait absolument à m’héberger. Il faisait nuit. Il est monté sur son vieux vélo, complètement saoul, la casquette de travers. Son fils et moi le suivions en pédalant doucement. Sur le chemin, il est tombé deux ou trois fois mais il se relevait toujours en bougonnant pour se remettre en selle. Sa progression tenait du miracle. Ça faisait marrer le fils.
Nous sommes arrivés à leur ferme, un peu délabrée. La mère avait mis le couvert. Ça sentait le ragoût. Nous avons mangé devant une vieille télé en noir et blanc et après que j’ai avalé ma dernière gorgée de vin, le fils m’a attrapé par le bras pour m’emmener dans le couloir. Là, il s’est retourné pour être sûr qu’on ne serait pas dérangés, et m’a sorti un petit journal bien dégueulasse. Il a éclaté d’un rire suraigu et ça m’a fait peur. J’ai demandé les toilettes.
Le vicelard m’a conduit sur le perron.
« Tu vas dans le champ ! » m’a t-il dit, comme pour se venger.
Il m’a tendu un vieux journal, un autre, plus absorbant.
Alors que je me soulageais, mes pieds s’enfonçaient dans la terre fraîchement retournée. Je regardais les étoiles. J’aurais pu me moucher dedans sans choquer personne.
Entre deux terres
Derrière, là où allait le vent, qui s’éloignait doucement, l’Europe.
Devant, entre un ciel vide et une mer remuante, surgit l’Afrique.
J’étais comme un fou, regardant les deux tour à tour, sans cesse, pour mieux me sentir au milieu, là où se conjuguaient les énergies.
L’Espagne disparut
Et ce fut Tanger.
Le bateau débarqua son lot de touristes.
J’ai posé un pied sur le quai comme Armstrong posa le sien sur la lune.
Tout avait changé, les gens, les odeurs, les bruits, les maisons. Et je me sentais bien.
Du haut d’un minaret, un appel à la prière enveloppa le quartier où je m’étais installé pour la nuit.
Je ne voulais pas prier.
J’étais sur terre et des ailes me poussaient.
Pas celles d’un ange…
Désert
La route droite rejoignait le ciel, ne passant à travers rien d’autre qu’une terre plate, sans fin, parsemée de pierres grosses comme le poing.
Le vent, contre moi, puissant et régulier, tentait de mater ma révolte. Je roulais au pas, luttant pour ne pas m’arrêter, pour ne pas reculer et demander grâce.
Les stratus avaient été balayés pour ne laisser que du bleu.
Là-bas, devant, la chaleur faisait danser des images étranges.
Touareg blanc, je traversais la tourmente dans un scaphandre de tissu. De mon corps, le soleil ne cuisait que mes mains. Le reste suintait sous mes vêtements et le chèche qui m’enveloppait la tête.
Chaque mètre comme un défi, une semaine durant.
Je n’en voyais pas la fin de ces hurlements sans répit dans mes oreilles. C’était à devenir fou.
Et puis je l’ai vue, là, devant moi, fille d’Eole aux contours parfaits, masse invertébrée presque érotique.
C’était la fin de la route.
Une dune.
Afrique flottante
C’était un rafiot de pêche pourri de rouille mouillant à Las Palmas. Le capitaine était si gros qu’on l’aurait dit dans une barque. Il était noir, comme l’équipage, des esclaves du Sénégal.
Tous me voulaient à bord pour aller à Saint-Louis, clandestin.
Chaque soir, nous engloutissions des marmites ventrues aux relents de crevettes dans la cuisine grasse du bateau. Les voix se mariaient avec les éclats de rire. J’entendais mon prénom, partout, et on se faisait des promesses d’amitié.
Déjà, j’étais en Afrique.
Mais c’est le Grec qui a tranché.
Sur le papier, le nom du bateau était à côté du sien.
C’était sans appel, c’était non.
Presque mort
Le toubib n’a pas eu le temps d’enlever sa nivaquine de la table que moi, j’étais déjà tombé par terre, tombé dans un trou noir à toute vitesse. Puis sont apparues les images de ma vie, subliminales. J’ai revu ma mère, je me souviens, et mon chien, peut-être.
J’allais mourir, je le savais.
J’étais calme, confiant.
Mais la vie est revenue.
Mes yeux se sont ouverts sur des centaines de pilules éparpillées sur le sol. Lui, il gueulait pour le bocal, et moi, je me sentais infiniment bien. Il gueulait et mon sourire faisait le tour de ma tête.
C’était divin.
Il gueulait, ce con, il pouvait bien gueuler.
D’ailleurs, je me foutais pas mal d’avoir la malaria, puisque j’étais au paradis.
Le blanc
Gac le blanc n’aime pas les noirs.
Pas même celle qui lave son linge,
Ni celle qui fait sa cuisine,
Ni celle qui lave sa maison,
Ni celui qui tond sa pelouse
Ni celui qui surveille sa voiture,
Ni ceux qui triment dans son usine.
Gac le blanc n’aime que les blancs.
Eux disposent du savoir.
Eux ne sont pas fainéants.
Eux savent recevoir.
Pastis, cacahuètes, olives et Martini.
Gac le blanc a quitté Dakar pour Paris.
Et il n’a rien emporté.
Insecte
Un criquet accroché dans mes cheveux.
Un autre comme lui sur ma cuisse.
Des milliers sur la route, bouillie odorante,
Et des millions dans le ciel, nuage vrombissant.
Un milliard en tout, peut-être, qui mange l’Afrique au régime.
Je traverse cette pluie bouche fermée, songeant au paysan qui croque le ventre gonflé et grillé de ce pilleur de cultures, comme un juste retour des choses.
Un goût de noisette, paraît-il.
Je garde la bouche fermée et je roule.
Les ondes
Au Sénégal, dans un commerce de Tambacunda tenu par un vieux mauritanien, j’ai acheté une radio chinoise qui pesait son poids.
Elle grésillait invariablement mais me donnait des nouvelles de l’autre monde.
C’était un monologue berçant mes angoisses, un charabia qui se buvait sans trop d’amertume, une voix humaine incessante comblant mes heures de solitude.
Lorsque je parvenais à capter une station française, il m’arrivait de veiller jusqu’à la fin des piles, me remplissant d’occident jusqu’à la nausée, comme si quelque chose en moi craignait de manquer.
Je me souvenais alors de la société d’avant, de ses règles, de ses frontières droites et sans nuances, de son allergie au partage et du culte qu’elle vouait au travail.
Il y aurait un après pour moi, et il s’annonçait difficile.
Ce poste était un des liens qui un jour me permettraient de revenir, de ne pas trop me perdre dans l’immensité de mes utopies.
Je l’ai oublié dans un train alors que j’étais pressé.
Poussière
Mes pneus avaient déjà léché soixante dix kilomètres de bitume lorsque j’ai posé le pied à terre.
J’entendais mon cœur juste derrière mon souffle. Le sang poussait sous ma peau.
C’était donc ça, cette fameuse piste, comme la gueule béante d’un fauve. Elle s’enfonçait dans la végétation et ne semblait jamais rendre aucun homme.
Un camion énorme passa avec une benne remplie de voyageurs. Ça lui faisait comme une coupe afro. Il se balançait au gré des ornières et ma poitrine se serrait à chaque tangage.
J’ai lancé ma machine pour prendre sa roue, le nez dans la poussière.
A la frontière, des douaniers m’ont balancé des cailloux.
La France ne devait pas être à la mode en Guinée.
Je suis retourné à Kalifourou, la langue collée de soif au palais.
Après cinq ou six sodas avalés sans trop respirer, mon regard s’est posé sur lui, un vieil épicier mauritanien qui me regardait la bouche ouverte.
J’ai gardé le gaz pour dehors.
Sur le palier, mon rot a retenti comme un cri de victoire.
Gri-gri
Wally le Sage m’avait donné un bracelet de cuir cousu, avec roulé à l’intérieur quelques versets du Coran.
« Ça te portera chance avec le travail et le patron ! »
J’ai toujours ce bracelet.
Il avait raison Wally.
Je n’ai jamais travaillé depuis.
L’orphelin
Moussa, petit noir, conjuguait le verbe pleuvoir à toutes les personnes.
Les gosses peuls riaient, à peine plus instruits.
Moussa le crado courait deux ou trois fois l’an devant quelques grands pour échapper au bain.
Il faisait le thé au charbon, noir, âpre et sucré comme du miel.
Il dormait dans la brousse lorsqu’il y tombait de fatigue, sur un chemin, dans un fossé.
Il était laid et beau comme un dessin d’enfant.
Tout riait sur lui, ses yeux, ses dents et ses mains dessus.
Si seulement son père l’avait vu ! Mais les yeux du vieux étaient éteints.
Moussa pensait que j’étais un héros.
Je ne l’ai jamais serré contre moi.
Taxi brousse
Vitesse de croisière dans un minibus pourri.
Malgré le bruit assourdissant du moteur, j’essayais de dormir, la tête posée contre le dossier métallique d’une grosse femme assise devant moi.
Mon cerveau vibrait. J’entendais mes dents claquer.
On était bien une douzaine là-dedans. Ça sentait la transpiration, le tiéboudienne et le mafé à plein nez.
Malgré tout, j’avais réussi à me glisser dans un sommeil torturé.
Il y eut un choc violent. Le minibus freina du mieux qu’il put. J’ai tourné la tête vers l’arrière et je l’ai vue faire des spirales sur la route. Elle s’arrêta enfin. Des gens se massèrent autour.
Le chauffeur descendit du taxi et après une rapide inspection technique, il remonta et claqua la portière.
Y a rien !
Il réajusta son chèche et démarra aussi sec.
On venait tout de même de shooter une vache.
Épouvantail
L’ambassade de Guinée Conakry à Dakar.
En haut du mur, au-dessus des bureaux, il y avait la photo du général machin dans un cadre en métal doré à l’or suisse.
Sur sa poitrine, trois kilos de médailles.
Sur sa tête, une casquette bardée d’emblèmes, pas plus légère.
Il portait des lunettes carrées et démodées, et derrière les verres, ses yeux trahissaient une absence totale d’humanité.
Le genre de type à verser ses corn-flakes dans un bol de sang frais au petit matin. Et à étrangler les petits chats des calendriers des Postes.
Je ne voulais pas tomber entre les mains de ses sbires pour avoir prononcé le mot « liberté » dans un lieu public.
J’ai fait demi-tour et j’ai foutu le camp fissa.
Tant pis pour le visa, je passerai par le Mali.
Noire
Ma première femme était noire.
Noire de la tête aux pieds.
Noire en dessous des couleurs puissantes de son boubou qui tombait avec classe de ses épaules à ses chevilles.
Puis il est tombé vraiment, dans un bruit d’air et de tissu froissé, par terre où s’appuyaient nos pieds.
J’étais minuscule devant ses rondeurs, perdu, pris d’une envie gonflant trop fort ma poitrine. Mon cœur battait comme un tambour en transe et mon sexe n’osait rien, se cachant presque.
Mes vêtements ont rejoint les siens.
Elle a éclaté de rire, de ce rire africain qui balaye la gêne.
J’étais contre elle, englouti, palpant ses reliefs, humant son parfum fascinant d’inconnu.
Mon sexe s’est dressé, fier, revendiquant le mâle qui était en moi et tout le bien qu’elle me faisait.
Ma première femme était noire, et moi, au matin, je n’étais plus tout à fait blanc.
Coupable
Au bord de la piste, il y avait un village.
Les enfants me couraient derrière, et ça faisait comme le sillage d’un bateau.
American ! American !
J’ai lâché quelques phrases en français pour dissiper le malentendu. Et puis les gens sont venus voir, par-dessus les gamins qui tripotaient mon vélo. J’ai raconté mon voyage et ils n’en perdaient pas une miette. Les langues claquaient, j’entendais des oh ! et des ah ! et les questions pleuvaient. On mettait les nouveaux arrivants au courant à mesure que s’élargissait le cercle autour de moi.
De tous ces yeux écarquillés, on ne voyait que le blanc.
J’étais un héros, le toubab à vélo, sans fric ni projet fumeux. Je venais de France grâce à mes jambes et je ne pouvais espérer meilleur passeport pour fraterniser.
Malgré toute cette gentillesse, toute cette affection que l’on me donnait sans aucun calcul, ce jour-là, je me sentais blanc, arrière-petit-fils de colon, de missionnaire, de patron paternaliste. J’étais couvert d’attentions que je ne pouvais mériter vraiment. Je portais sur le dos un fardeau de culpabilité.
Je suis resté pour la nuit. Après un repas de pâte au piment, je me suis assoupi dans une case que l’on m’avait réservée, dans le meilleur des mondes, parmi le meilleur des peuples. J’en ai presque oublié la pâleur de ma peau.
Arnaque
Il a fait une drôle de tête, le type, quand je me suis pointé avec mon vélo. Le billet, il ne voulait pas me le vendre. Il m’a parlé des éléphants, des lions, des hyènes, mais il fallait bien que je passe. Il a ouvert la barrière comme on ouvre une cage pour nourrir les fauves et m’a regardé partir avec un air ahuri.
Pas d’éléphants,
Pas de lions,
Pas de hyènes.
Juste un babouin au sourire menaçant et quelques phacochères excités venus se rincer le poil et le gosier dans un marécage putride.
Traverser une réserve à vélo, c’est jouer à la roulette africaine.
Misère
Quelques particules du purificateur étaient en suspension dans un vague restant de flotte tiède. J’ai retiré mon œil du jerricane.
Une angoisse m’a serré le ventre.
La piste forait à travers la brousse. Pas âme qui vive, juste moi, la chaleur et ma soif. C’est comme si l’air chaud que j’aspirais venait piller les dernières réserves d’eau de mon corps.
Je me suis vu étendu sur le bord de la piste, sec comme une momie, avec la langue dehors, coincée entre les dents, mort.
Et puis elle m’est apparue. Je ne comprenais pas ce que cette femme faisait exactement avec son enfant dans le dos. Peut-être subissait-elle une sorte de bannissement. Elle a rempli mon jerricane d’une eau ocre.
Son abri, c’était juste une hutte mal foutue au travers de laquelle on pouvait voir.
J’ai fui lâchement et j’ai balancé son eau un peu plus loin. Le purificateur aurait de toute façon perdu le combat.
Je sais maintenant ce qu’elle faisait. Je le sais, des années après. Elle attendait la mort.
Elle voulait emmener l’enfant.
Ghanéenne
Aïcha hilare se colle contre moi.
Aïcha prend mes mains et m’entraîne vers mon lit.
Aïcha m’avale, me retire et s’en va je ne sais où.
Elle met du vernis sur ses ongles, se coiffe et danse avec Madonna.
Aïcha me montre son cul rond comme une pêche.
Aïcha, putain à l’occasion, ne m’a jamais demandé un CFA.
Hôtel
Dans un quartier pauvre de Lomé, parmi les maisons basses et délabrées, se dresse l’hôtel Sarakawa, immense, imposant.
Un mur de trois mètres de haut en fait le tour, comme une ceinture qui contiendrait son ventre graisseux parce que trop nourri.
Au milieu, une grande piscine bleue.
Allongé sur un transat, je lève les yeux vers le haut d’un palmier qu’escaladent quelques margouillats avec aisance.
Les serveurs noirs, en blanc, courent parmi les gros, les vieilles et les belles, faisant valser leurs plateaux surchargés de verres colorés.
Les playboys plongent, droits comme des flèches, et ressurgissent en secouant leur tête, comme s’il suffisait d’être beau.
Le soleil est brûlant, mais tout ici est fait pour qu’il ne soit que plaisir.
Du haut de leur balcon, des occidentaux admirent le domaine, un verre à la main.
Je suis un imposteur, un voyeur, un espion venu de la brousse. A mon retour, je dirais le pire de l’homme, à deux cent dollars la nuit, le pire de l’homme qui s’empiffre de tout quand derrière le mur on dîne d’un rien. De la misère en Afrique ? Il suffit de choisir les bons endroits.
Lomé
Elle était arrivée comme une fleur, tombée d’un charter bondé.
Elle avait quitté le froid sec du nord pour plonger dans l’épaisse moiteur de Lomé.
J’étais enraciné dans mon Afrique, vivant de rien, si ce n’est de soleil et d’amitié. J’avais aussi Aicha, mon brouillon d’amour disjoncté.
Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour s’imprégner du pays. C’est vrai qu’il n’y avait rien à faire.
Là-bas, il n’y a que les gens et leurs interminables bavardages.
Ils ont le temps.
Toute la vie.
Elle voulait voir le Togo mais elle n’a vu que ses manques.
Alors elle est repartie vers le froid.
L’ Afrique d’en haut
Un avion de ligne m’a arraché à ce continent.
Il fallait au moins ça, des réacteurs puissants.
J’ai vu par le hublot cette terre ocre s’éloigner,
Et avec elle son peuple fraternel.
Je volais vers l’Europe et ses manières,
Vers mes origines blanches et sophistiquées,
Mais au fond de moi,
Comme au fond du vin il y a la lie,
J’avais de l’Afrique.
Montagnes turques
J’étais enfin au sommet.
Le vent se faisait plus fort, sifflant dans les branches qui battaient la mesure. Pour un peu, je voyais quelques ours dans la pénombre où se noyaient les troncs. La nature ne me faisait plus peur. Elle était en moi et partout autour, familière.
J’étais devenu un bush man, un indien, un touareg, un homme élémentaire.
J’ai déplié ma tente usée par sept mois de route, rafistolée par mes soins.
Après une cigarette, j’ai enflammé quelques morceaux de bois ramassés aux alentours.
Le feu se battait contre le vent en feulant à chacun de ses assauts, comme une panthère acculée.
La lune montait dans le ciel en se grattant aux étoiles.
J’ai lu un peu puis je me suis allongé dans ma bulle de tissus malmenée par la tourmente.
Brusquement, dans un hurlement, une bourrasque à plaqué la toile contre mon dos.
Malgré la menace d’un envol imminent,
Malgré le bruit du vent,
Malgré ces assassins que j’imaginais autour, venus pour me saigner,
J’ai fini par sombrer.
Au petit matin, le soleil avait tout effacé.
La tempête, les assassins,
Tout.
Pillage
Le jour déclinait. Tout autour de moi, avec leurs courbes légères, s’entremêlaient des collines habillées d’une herbe rase et verte. Sur cet immense golf sans trous, la route serpentait, seule présence humaine.
J’avais faim. Mes forces m’abandonnaient et je n’avais plus rien pour les retenir. Je suçais quelques grains de sel en tentant d’imaginer le principal.
Puis le moment est venu ou je ne pouvais plus bouger.
J’ai couché mon vélo dans l’herbe et je me suis assis au bord de la route.
Panne sèche.
Le vent qui chasse le jour s’est mis à souffler. Je me suis étendu sur le dos pour imaginer mon prochain repas, celui que je comptais faire au village suivant. Un repas orgiaque, sans ordre, sans respirer, avec les doigts seulement. Un repas dont le seul but serait de me remplir, comme si ma vie en dépendait, comme si j’avais failli mourir.
Je les ai entendus venir de loin. Je me suis relevé et j’ai fait des signes.
Le minibus s’est arrêté et je suis monté.
J’étais au milieu de jeunes allemands qui me regardaient bouffer leurs provisions. Pour moi, ils n’existaient pas. Je voyais juste des mains qui me tendaient du pain, du chocolat, une pomme, une orange, des gâteaux et tout ce qui se mange.
Ils m’ont posé juste avant la frontière grecque.
Je me sentais un peu coupable. Pas mon ventre.
Lard grec
Fête au village.
Ils étaient tous déguisés, vociférant, chantant et torchés au dernier degré. Un accordéon diatonique déchirait les règles de l’harmonie, donnant toutefois la cadence.
Il y avait ce type qui tentait de faire monter son chien dans une carriole, mais le corniaud en descendait dès que son maître titubait en direction du bistrot. Alors il faisait demi-tour et lui gueulait dessus pour qu’il remonte dedans, et le chien descendait à nouveau. La scène répétée dix fois, quinze fois, du pur Tati. J’étais sur mon balcon comme au spectacle.
Il avait une bouteille dans chaque main, entière comme par miracle, secouée par l’enthousiasme.
Il pleuvait, mais ça n’avait pas d’importance.
La petite foule a descendu la rue vers le port, avec au milieu, roi de la foire, un cochon gras sous un chapeau pointu. Il était rose et beau, massif comme une barrique. On aurait dit qu’il s’amusait lui aussi.
L’homme et l’animal enfin réconciliés. Mieux que ça, un cochon déifié !
Le matin suivant, alors que je remontais du port avec une sole fraîche dans mon sac, j’ai vu une mare de sang sur la place, et le cochon dépecé au milieu.
Les salauds.
Bitume
Il y a la route neuve, lisse et bien découpée en tirant la langue.
Il y a la route rustique, montagne russe tachetée de goudron.
Il y a la route poubelle aux fossés colorés.
Il y a la route sans route, enfer des fesses et cracheuse de poussière.
Il y a la route puante avec ses galettes de chiens.
Il y a la route tueuse aux mille chauffards.
Mais la vraie route est dans ma tête, nulle part ailleurs.
Rupture
En Yougoslavie, mon père est venu avec Pascal, un ami, pour m’escorter à vélo durant les dernières centaines de kilomètres avant Genève. Ils étaient frais comme des chevaux de course avant le départ et leurs habits de cyclistes tout neufs dégoulinaient de fluorescence. On s’est arrêté dans un restaurant au bord de la route, en Italie. J’étais mal, comme si je m’étais trompé d’âme ou de corps.
J’ai exigé des choses que l’on ne m’a pas données.
J’ai hurlé sur ces gens attablés,
Hurlé sur mon père, sur le serveur,
Hurlé pour me faire taire.
Je voulais ma mère, comme un soldat blessé qui se vide. Puis j’ai entendu sa voix au téléphone. Alors j’ai su qu’elle avait compris.
J’étais brisé mais elle viendrait me chercher.
Elle ramasserait mes morceaux et les recollerait comme il faut.
Puisque c’est elle qui m’avait fait.
Convois
Pascal, massif et impassible, roulait à deux cents sur l’autoroute en direction de la Suisse. J’avais tout de même conscience qu’il poussait un peu.
Moi, je somnolais à l’arrière en compagnie d’une armée de démons. J’étais dans cette voiture, dans cet hôpital en Italie, à Kalifourou, partout en même temps et forcément nulle part. J’entendais mon père, le marabout de Dakar, Wally et tant d’autres. Je construisais ma paranoïa, petit à petit, sûrement. Je ne sentais pas bien ce qu’on me voulait. Du mal, probablement.
Mon vélo était en morceaux dans le coffre. Je ne devais pas terminer le voyage avec lui. Ces kilomètres-là ne voulaient plus rien dire. Ils n’avaient plus de saveur, simples chiffres au compteur qui tournaient trop rapidement. Devant, j’ai vu un grand panneau indiquant Genève.
C’était fini.
Vélo
Ça n’était que du métal et du plastique, je sais bien.
Mais je l’ai pris, je le jure, pour un cheval, le meilleur pur-sang qui soit.
Comme si cette force, c’était lui.
Comme si je ne faisais que le suivre.
Et je le remerciais souvent d’une caresse, d’un mot aimable.
La route l’a usé, alors je l’ai ménagé comme une vieille bête valeureuse, prenant soin d’éviter les chemins trop ingrats et les pluies trop longues.
J’étais peut-être déjà fou.
Malgré tout, je sais que c’est sur son dos que j’ai fendu le monde.
Mon clou, pendu dans ma cave.
Au fond
J’ai presque tout oublié de là-bas.
Malgré tout, grâce à un disque de Lô, de Chapman ou de Dylan, grâce à une odeur d’épices ou à une phrase de wolof abandonnée par un immigré, je retrouve quelques traces de cette vie avant ma vie.
Et d’un coup, tout remonte à la surface depuis mes profondeurs, dans un remous de tous les diables.
Et puis ça redescend, comme ça, et je reprends mon existence, avec pour ne pas la perdre, l’Afrique serrée dans mon poing.