L’Afrique oubliée

4 heures 30 du matin. Le réveil de ma cuisine découpe bruyamment le temps avec le son mat de sa trotteuse implacable. Cette fois, c’est sûr, j’ai chopé la crève. Mal de gorge, enroué. Je pensais m’en tirer cette année et bien non. Mes petits projets pour la journée s’en trouvent bouleversés. Ainsi va la vie ! Retour au paddock pour terminer une nuit trop courte… 

8 heures. J’ai dormi à nouveau. Je me suis réveillé perclus de douleurs avant de pouvoir me déplier correctement pour esquisser une marche vers le frigo et boire un grand verre d’eau. On mesure son âge et son état de santé au temps qu’il faut le matin pour oublier son corps et se consacrer aux choses de l’esprit. 

Un point positif, il fait grand beau. Le négatif est que je vais probablement rester dans mon appartement pour soigner mon rhume et ne pas l’aggraver. Car un logement est une cage qui peut être dorée, certes, mais qui reste une cage. Je crois que mon expérience de voyage à vélo jusqu’en Afrique m’a marqué profondément. Bien plus que je ne l’imagine. Ces mois de routes, de chemins, de pistes difficiles, cette vie libre à en devenir fou, cet instinct de survie que j’ai dû développer sans cesse pour éviter les pièges, ces rencontres fabuleuses, tout ça a fait qu’aujourd’hui je ne peux pas me contenter de m’affairer tranquillement entre quatre murs et y trouver mon compte. J’ai besoin de sortir, d’aventure, même au coin de la rue. La routine me provoque un malaise profond que je dois fuir au plus vite, malgré la maladie qui me diminue. Vivre, c’est rencontrer l’autre, son corps, son esprit et par là-même découvrir son propre corps, son propre esprit. Se laisser définir par cet autre, en bien et en mal, c’est tendre vers le mieux. 

J’ai retrouvé dans ma table de nuit quelques vieux carnets, des journaux intimes, petites purges quotidiennes que je remplissais au stylo bille dans les cafés ou chez moi, il y a des années et en les relisant, je me rends compte du chemin parcouru. À cette époque, je n’étais que souffrance, mal-être, carburant aux somnifères et aux anxiolytiques. Un brouillon d’homme. J’ai arrêté ces substances depuis des années. Un signe qui ne trompe pas. 

Je suis rentré d’Afrique dans un état catastrophique, à 20 ans, en 1989. Je ne sais pas si j’aurais pu être soigné autrement qu’avec un enfermement et une camisole chimique. La question restera en suspens toute ma vie. Toujours est-il que les moyens de l’époque en psychiatrie n’étaient pas ceux d’aujourd’hui et je fais là allusion aux médicaments. Pour ce qui est des moyens alloués en France à ce parent pauvre de la médecine, c’est une honte absolue. J’ai eu la « chance » pour ma part de vivre cet internement à Genève. 

L’Afrique est dans mon esprit, quelque part et je ne peux pas l’oublier, oublier cet aventurier que j’étais. Il faut que je me nourrisse de ce feu qui brûlait en moi, si jeune. Qu’aurais-je pensé de ma personne si j’avais su ce que j’allais devenir, un mec fatigué qui a tellement survécu ? Aurais-je considéré ma vie comme un échec ou une réussite ? 

C’est bizarre, ce jeune mec sur la photo est un peu comme un étranger pour moi à présent, parce qu’on en a pas voulu. 

Et pourtant, il est temps de faire la paix avec ce voyageur libre. 

Le meilleur de moi-même. 

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