
J’ai dormi en tranches fines, comme le jambon vendu sous plastique, avec le même sentiment de m’être fait arnaquer. À chaque tranche consommée, je m’offusquais : « C’est tout ? » Je me suis réveillé toutes les demi-heures, effaré de constater que les chiffres du radio-réveil de ma table de nuit avaient à peine avancé. Par contre, j’ai fait des rêves qui m’ont projeté dans des aventures incroyables, des rêves différents à chaque tranche. Un festival du court-métrage, en somme…
Un mal de crâne m’accompagne ce matin. Le soleil se planque à nouveau derrière une épaisse plaque de nuages nous confisquant ce printemps précoce qui hier nourrissait tous nos espoirs de renouveau. Il faudra attendre encore un peu avant les vrais beaux jours, les petits-déjeuners au balcon, les fenêtres ouvertes en permanence sur les chants d’oiseaux.
J’écoute Aznavour, ses vieilles chansons, avant qu’il ne décline et nous soule un peu. Un type talentueux et ambitieux, Aznavour. Un vrai bulldozer. Le savoir-faire allié au faire-savoir fait souvent des miracles.
Je n’ai évidemment pas une once de son immense talent et je souffre d’une absence totale d’ambition donc me voilà condamné à l’anonymat le plus complet. Parce que pour percer, il faut en vouloir. Un ambitieux sans talent peut y arriver. Le contraire étant peu probable. On est pas sur scène par hasard, de même qu’on ne se retrouve pas dans un cabinet ministériel parce qu’on passait par là et qu’on a vu de la lumière. Il a fallu jouer des coudes, marcher sur les têtes qui constituent le grand escalier de la gloire. Pour arriver à quoi ? À la peur permanente de dégringoler et de voir son ego se dégonfler douloureusement… Il faut donc se réinventer sans cesse pour que dure le succès, sans jamais être pleinement satisfait, la peur au ventre, celle de devenir un has been. Il paraît que le grand kif pour un artiste, c’est d’être sur scène avec son public, applaudi, porté aux nues. Je veux bien le croire. C’est comme une drogue. Mais n’oublions pas tout le reste pour y arriver, les tractations à n’en plus finir avec les producteurs, les tourneurs, les brouilles entre musiciens, les chambres d’hôtels qui puent la solitude, la came qui aide souvent à tenir la cadence, les relations toxiques qu’il faut entretenir pour sa carrière… Bref, tout se paye cash.
Je peins un sombre tableau du succès probablement par frustration, parce que je ne le connaitrai jamais. Je suis un obscur sans grand charisme mais en définitive, je crois que je m’en fous car je fais ce que j’aime et quelques personnes aiment ce que je fais ou me le font croire et ça me suffit. Je ne sais pas si je suis un type heureux mais le bonheur, ce fragile papillon, se pose sur moi de temps en temps.
Aznavour chante « Je m’voyais déjà » et le soleil ne sort pas de derrière la chape de nuages.
Pour ma part, je me vois déjà ronflant sous ma couette, loin du monde, plongé dans le mien, le sommeil, ce cinéma qui lui jamais ne me refuse un bon rôle…

