Jura – 2. L’atelier

Me voilà au fond de l’atelier, contre le mur, avec le bureau devant mon ventre gonflé par un repas trop abondant. J’ai l’impression d’être profondément en moi, dans cette partie tendre et facile que l’on visite peu puisque le monde tel qu’il est s’y oppose. La fatigue alourdit mon corps. Mes mains sont rougies par mon sang qui pousse contre ma peau comme s’il voulait gicler en dehors de mes veines trop fines. Je suis épuisé, sans doute à cause des premières chaleurs et du voyage sur ces routes sinueuses creusant dans une nature dense et verte. Je suis bien, vidé, récuré de toute velléité. Et puis il a fallu décharger les sacs, s’installer, cuisiner pour faire taire les borborygmes de nos estomacs oubliés. La maison ressemble peu aux photos que nous avons vues. Elle est plus grande, plus longue, plus large peut-être. La lumière rentre dedans comme dans un puits couché, par la porte fenêtre donnant sur la rue principale. Marc tient sa tête de la main gauche et dessine déjà de l’autre, éclairé par une lampe articulée qui projette une lumière presque jaune sur le papier. Sa table à dessin ressemble à une machine-outil robuste. Ma tête repose sur mon poing serré et mes yeux se ferment, ne veulent plus me parler des couleurs, de la lumière fabuleuse qui inonde Châtillon avec un jaune-orangé tombé de je ne sais où, d’un ciel en marge. Il s’en va faire un tour dans la nuit et je ne l’accompagne pas. J’allume la vieille chaîne stéréo et tombe sur un opéra qui prend immédiatement possession des lieux et rempli l’espace comme le ferait un gaz ou une fumée. De l’autre côté de la rue, sur son promontoire, l’église Saint-Valère sonne les heures perdues. J’éteins la musique un instant. Le battant se remet à cogner la fonte de la cloche. Je compte. Il est 21 heures. L’orange des façades tire un peu sur le bleu désormais. Les fenêtres éclairées dont les volets n’ont pas encore été fermés se tintent de jaune. Je suis dehors. Je me retourne et regarde au fond de ce couloir qu’est l’atelier. Mon bureau me paraît loin. Devant la maison d’à côté, avec une peinture en mauvais état, parfois rouillé, il y a un tracteur. Il est beau. C’est celui de Wim. Un chat me regarde. Il ne comprends pas grand chose aux humains et moi non plus d’ailleurs. Je le chasse en faisant du bruit avec mes lèvres. Je ne suis pas chez moi. Je suis si loin. Rien à voir avec là où je vis, avec les gens de mon pays, son agitation, son agressivité. J’ai deux points de repère ici, mon pote et l’écriture alors je ne peux pas me perdre. 

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