Jura – 4. Oiseaux

Elle semble me regarder mais il n’y a plus rien dans ses yeux. Je ne sais pas de quoi ils sont fait d’ailleurs. Peut-être que ce sont de petits boutons de chemise noirs qui tiennent avec de la colle ou du fil. J’approche ma main et avec le dos de celle-ci, je caresse quelques plumes de l’animal. Je crains une réaction, un coup de bec. Je crains de toucher le corps ou sa représentation. J’ai peur de l’abimer. La lumière du dehors offre un drôle de contre jour, presque glaçant. Je m’assois dans le rocking-chair et entame un petit balancement sans lâcher l’animal des yeux. Mon regard finit par quitter le héron pour observer le rapace de l’autre coté de la pièce, posé au dessus de nos lits. Je l’ai touché aussi tout à l’heure. J’ai enfoncé mon doigt dans ses vieilles plumes mortes et j’ai senti quelque chose de dur, comme du papier mâché très sec. Je me demande ce que j’aurais ressenti si en appuyant très fort mon doigt était passé au travers, à l’intérieur. Ce doit être dégueulasse, puant. Y a-t-il de la paille? Du foin? Quelques reliquats d’organes? Il y a des oiseaux comme ça partout ici, comme dans le motel de Norman Bates, sauf que Wim ne se prend que pour Wim et non pour sa mère. Je n’ai pas d’avis sur ces choses, c’est juste bizarre. Des animaux morts qui malgré eux miment la vie, écartent les ailes, lèvent une patte, c’est comme certains insectes qui jouent les cadavres pour échapper à leurs prédateurs, mais en sens inverse. Où est la morbidité? Je continue de me balancer mollement en regardant à nouveau le héron. J’entends d’autre oiseaux dehors, des plus petits, des moineaux, des mésanges. Je les écoute et je fixe l’échassier qui me dévisage avec ses yeux éteints. Quel bruit faisait-il de son vivant? Et l’autre là-bas sur la balustrade de l’escalier? Je sais le bruit que fait un rapace. Une sorte de cri strident. Il faut que je sorte prendre l’air. Dehors, devant la maison, sur la droite, il y a un autre atelier, parallèle au notre. Je m’approche de la vitrine. Il y a d’autres oiseaux empaillés, partout à l’intérieur mais aussi des livres, une presse, une table à dessin. C’est là que travaille la femme de Wim. Les oiseaux sont paraît-il ramassés par terre, déjà morts, à cause d’une voiture bien souvent, et portés chez le taxidermiste. Je me suis couché hier soir avec la silhouette du rapace au dessus de ma tête, peu rassuré. J’ai eu peur de le voir bouger, même imperceptiblement, redoutant un léger mouvement d’aile, un clignement des yeux, des serres qui se crispent sur le perchoir poussiéreux… Allongé sur le ventre, j’imaginais l’oiseau battre des ailes deux ou trois fois pour se poser sur mon dos, lourd et léger à la fois. Je me suis endormi sans savoir pourquoi, cueilli par le sommeil. 

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