La pluie a commencé à tomber dès qu’on est sorti de la voiture. Une pluie soutenue et dense. Elle nous a rincé une heure durant. On ne savait plus quoi en faire de cette eau qui nous dégringolait sur le parapluie, les jambes et les godasses. La première cascade était impressionnante, un éventail de blancheur d’une trentaine de mètres. Marc regardait ça comme s’il voulait se laisser une trace dans le cerveau. J’étais légèrement plus haut à observer mon pote et puis j’ai fixé aussi la cascade mais pour la trace, je m’en foutais. Le sol était gorgé d’eau. Mes pieds trempés nageaient dans mes baskets blanches. On a monté plusieurs escaliers pour arriver à la deuxième cascade, plus étroite. La pluie se faisait de plus en plus forte alors je me suis demandé comment j’allais faire pour sauver mon téléphone et mon appareil photo. Mon parapluie montrait ses limites. J’ai pensé à l’Afrique pendant la saison des pluies, une période que je n’ai pas connue mais que j’imagine ainsi. Les petits ravinements occasionnés par les précipitations de cet après-midi doivent être dix fois plus importants là-bas. Ils emportent les routes et les murs des maisons. On a slalomé entre les flaques mais nos chaussures ont pris le bouillon quand même. Sous les arbres, les gouttes se faisaient plus grosses. On entendait ça au bruit qu’elles faisaient en tombant sur nos parapluies. Une rincée incroyable. On croisait des promeneurs, des éponges debout avec tout de même le sourire. Des vieux, essentiellement, qui avaient quitté leur car surchauffé pour voir les cascades à tout prix. Marc leur adressait des bonjours francs. Quand à moi, j’étais rentré en dedans, profondément, et ne disais pas grand chose. C’était bizarre. D’habitude la pluie me rassure. J’aime la nature lorsqu’elle reprend le dessus mais là, il me pleuvait aussi dans l’esprit, une pluie froide. On est redescendu après avoir fait une courte pause sur un promontoire en métal donnant sur les chutes. La flotte tombait sans discontinuer. Je me suis dit que c’était fini, que cette vie s’arrêtait là, comme ça, dans ce déluge. J’étais fatigué de lutter de toute façon. À chacun de mes pas, mon pantalon trempé se plaquait contre mon mollet puis mon tibia. Tout était en moi à l’image de cette pluie presque tropicale, froide et sans concession. On a fini par rejoindre les bâtiments touristiques, à côté du parking. Je me suis réfugié sous le grand auvent de l’un d’eux. Un type m’a regardé avec insistance. Je l’ai regardé sans rien lui dire. La pluie faisait comme un mur devant le auvent. Un mur bruyant. Marc m’a rejoint. Je n’arrivais pas à me sortir de moi. J’ai marché mécaniquement jusqu’à la voiture, évitant les flaques profondes, les pierres saillantes susceptibles de me faire perdre l’équilibre. Un équilibre d’ailleurs perdu depuis longtemps, des mois, des années peut-être, dedans, profondément, je ne sais plus. C’est dans le ventre, toujours. La pluie n’y est pour rien. C’est comme une macération avec quelque chose de pourri, un morceau de viande immangeable, qui ne se digère pas et qui restera là, toujours. On s’est engouffré dans la voiture. De la buée apparut sur toutes les vitres. J’ai démarré et mis le chauffage à fond. J’ai roulé dans les flaques immenses du parking. On a rejoint la route. Musique. Je ne savais pas ce que cette pluie m’avait fait. Rien probablement. J’étais trop dedans, à l’abri du monde, en moi, en danger, indéniablement.

