{"id":30,"date":"2026-02-12T19:30:44","date_gmt":"2026-02-12T18:30:44","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=30"},"modified":"2026-02-27T06:44:56","modified_gmt":"2026-02-27T05:44:56","slug":"le-monstre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/12\/le-monstre\/","title":{"rendered":"Le monstre"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"728\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre-728x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-404\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre-728x1024.jpg 728w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre-213x300.jpg 213w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre-768x1081.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre-1091x1536.jpg 1091w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Le-monstre.jpg 1159w\" sizes=\"auto, (max-width: 728px) 100vw, 728px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il r\u00e9gnait dans la salle d&rsquo;accouchement une agitation digne d&rsquo;une ruche au printemps. La tension \u00e9tait \u00e0 son comble. Il faut dire que l&rsquo;enjeu de cette naissance d\u00e9passait largement le cadre familial et le cercle d&rsquo;amis de la future maman. On pouvait lire dans les yeux de cette derni\u00e8re une angoisse proportionnelle \u00e0 la grosseur de ce qui ne s&rsquo;apparentait plus vraiment \u00e0 un ventre de femme enceinte mais plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;abdomen hypertrophi\u00e9 d&rsquo;une reine des abeilles pr\u00eate \u00e0 repeupler sa colonie. \u00c0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que Mme Chombier n&rsquo;allait pas pondre quelques centaines d&rsquo;oeufs mais bien un seul et unique \u00ab&nbsp;individu&nbsp;\u00bb, terme utilis\u00e9 par les scientifiques du monde entier qui se passionnaient pour cet incroyable \u00e9v\u00e9nement. En effet, ils se refusaient \u00e0 consid\u00e9rer comme un b\u00e9b\u00e9 potentiel cette vie qui \u00e0 pr\u00e9sent ne demandait qu&rsquo;\u00e0 voir le jour. Certains d&rsquo;entre eux avaient m\u00eame os\u00e9 prononcer le mot \u00ab&nbsp;monstre&nbsp;\u00bb. Deux tables d&rsquo;accouchement avaient \u00e9t\u00e9 jointes pour n&rsquo;en former qu&rsquo;une et \u00e9viter un basculement de la pauvre femme du fait de l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de son ventre. De toute \u00e9vidence, une c\u00e9sarienne s&rsquo;imposait puisque m\u00eame le plus large des bassins humains n&rsquo;aurait pu supporter une telle expulsion.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M. Chombier, quant \u00e0 lui, faisait les cents pas dans le couloir de la maternit\u00e9 en hachant menu le peu d&rsquo;ongles qui lui restait. La vue du sang et la souffrance de sa ch\u00e8re \u00e9pouse, il le savait pertinemment, l&rsquo;auraient imm\u00e9diatement fait tourner de l&rsquo;oeil. Ainsi, sa sensibilit\u00e9 extr\u00eame l&#8217;emp\u00eachait d&rsquo;assister \u00e0 ce que la horde de journalistes mass\u00e9e deux \u00e9tage plus bas, \u00e0 l&rsquo;accueil, aurait bien voulu photographier et filmer sous tous les angles. Quelques gendarmes d\u00e9p\u00each\u00e9s par le pr\u00e9fet montaient la garde, pr\u00eats \u00e0 gazer les plus t\u00e9m\u00e9raires de ces paparazzi, au cas o\u00f9. Il faut dire que ce petit monde commen\u00e7ait, invoquant le droit \u00e0 l&rsquo;information, \u00e0 vocif\u00e9rer et \u00e0 pousser sur les barri\u00e8res install\u00e9es la veille pour filtrer les entr\u00e9es de la maternit\u00e9. Bien s\u00fbr, la plan\u00e8te enti\u00e8re allait finir par savoir mais pour l&rsquo;heure, il fallait que sorte la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb \u00e0 l&rsquo;abri des regards inutiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 17 heures 38, la porte de la salle d&rsquo;accouchement s&rsquo;ouvrit et une infirmi\u00e8re, avec un sourire un peu forc\u00e9, s&rsquo;avan\u00e7a d&rsquo;un pas maladroit vers M. Chombier qui sortit son index droit de sa bouche dont les incisives faisaient office de taille-crayon depuis deux bonnes heures.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 M. Chombier, votre femme se porte bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Et mon enfant&nbsp;?!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Il va tr\u00e8s bien. Avant que vous ne le voyez, le professeur Nazel voudrait vous parler, je vous prie de me suivre&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;infirmi\u00e8re accentua son sourire et esquissa timidement la direction \u00e0 prendre avec son bras. Mr Chombier s&rsquo;ex\u00e9cuta, le visage renfrogn\u00e9, conscient que ce protocole qui lui \u00e9tait impos\u00e9 \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 m\u00e9nager sa fragilit\u00e9. Ils march\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te le long de quelques couloirs \u00e9clair\u00e9s par la lueur blafarde de n\u00e9ons accroch\u00e9s au plafond de fa\u00e7on r\u00e9guli\u00e8re. Ici, on donnait la vie et pourtant, c&rsquo;est \u00e0 la mort que le futur papa pensait en \u00e9coutant le bruit des pas de cette infirmi\u00e8re qui martelaient le sol lustr\u00e9. Elle s&rsquo;arr\u00eata devant une porte et frappa trois petit coup sec. Une voix grave se fit entendre de l&rsquo;int\u00e9rieur qui invitait les visiteurs \u00e0 entrer. L&rsquo;infirmi\u00e8re se retira aussit\u00f4t.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Installez-vous M. Chombier, je vous en prie. Tout va bien, ne vous inqui\u00e9tez pas. Cependant, vous n&rsquo;\u00eates pas sans savoir que la situation est quelque peu exceptionnelle&#8230; Votre&#8230; enfant, n&rsquo;est pas ordinaire, comme vous l&rsquo;aviez constat\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chographie. Je voulais vous montrer quelques photos de lui avant que vous ne le rencontriez pour la premi\u00e8re fois. J&rsquo;ai conscience que la m\u00e9diatisation de la grossesse de votre \u00e9pouse vous a mis tous les deux \u00e0 rude \u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le professeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et sortit les photos en question qui lui avaient \u00e9t\u00e9 tout r\u00e9cemment transmises. Il les tendit au papa qui s&rsquo;en saisit. Elles se mirent aussit\u00f4t \u00e0 trembloter. M. Chombier peina \u00e0 articuler un premier commentaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Il est&#8230; il est&#8230; tr\u00e8s&#8230; poilu&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M. Chombier posa les photos sur le bureau et cacha son visage dans ses mains pour fondre en larmes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je suis d\u00e9sol\u00e9, Monsieur. Je sais bien qu&rsquo;il n&rsquo;est pas le b\u00e9b\u00e9 que vous attendiez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 C&rsquo;est un monstre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Ne soyez pas si cruel. Avant que nous allions le voir, je tenais \u00e0 vous dire que votre enfant marche d\u00e9j\u00e0, qu&rsquo;il parle aussi. Un fran\u00e7ais parfait mais avec un l\u00e9ger accent du midi que l&rsquo;on ne s&rsquo;explique pas. Ni vous ni votre femme n&rsquo;avez de la famille dans le sud&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M. Chombier, qui avait retir\u00e9 ses mains de son visage pour \u00e9couter le professeur les remit dessus aussit\u00f4t et poussa un cri \u00e9touff\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 C&rsquo;est horrible&nbsp;!!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Edouard Nazel se leva de son fauteuil, fit le tour de son bureau et posa sa main sur l&rsquo;\u00e9paule du pauvre homme qui sanglotait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Venez avec moi, Monsieur, je vous en prie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul Chombier ouvrit lentement la porte de la chambre 2023 o\u00f9 l&rsquo;on avait install\u00e9 Marie, son \u00e9pouse. Ses jambes le portaient \u00e0 peine. Il savait qu&rsquo;il ne devait pas s&rsquo;attendre \u00e0 la voir avec un nourrisson dans les bras, r\u00e9jouie de retrouver enfin son mari, mais le choc fut tout de m\u00eame brutal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il \u00e9tait l\u00e0, dans un pyjama de la maternit\u00e9, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa m\u00e8re, lui tenant la main. Il leva les yeux vers son p\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Papa&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul attrapa une chaise et s&rsquo;assit \u00e0 bonne distance d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il refusait encore. Son enfant devait bien mesurer 1 m\u00e8tre 75 et peser 80 kilos. Une \u00e9paisse toison apparaissait dans l\u2019\u00e9chancrure de son pyjama. On lui donnait 25 ans, peut-\u00eatre un peu moins. Il \u00e9tait beau, un m\u00e9lange ind\u00e9niable de sa m\u00e8re et de son p\u00e8re. Il semblait embarrass\u00e9 et tenta de briser l&rsquo;\u00e9paisse glace qui le s\u00e9parait encore de son g\u00e9niteur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Il fait une chaleur ici&nbsp;! M\u00eame dans le ventre de maman, je n&rsquo;avais pas aussi chaud. Ils sont fadas de chauffer comme \u00e7a&nbsp;! Eh b\u00e9, je te dis pas les factures de gaz&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul ne desserra pas la m\u00e2choire. C&rsquo;est Marie qui prit la parole. Elle semblait heureuse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Il est gentil, tu sais&#8230; Je lui ai donn\u00e9 le pr\u00e9nom sur lequel on s&rsquo;\u00e9tait mis d&rsquo;accord. Quentin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 En plus, j&rsquo;adore ce pr\u00e9nom, maman ch\u00e9rie&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul semblait regarder \u00e0 pr\u00e9sent en direction de la fen\u00eatre mais il ne voyait plus rien. Il entendait juste la pulsation rapide et puissante de son c\u0153ur chassant un sang vici\u00e9 dans ses veines. Il avait r\u00eav\u00e9 d&rsquo;un poupon croquignolet \u00e0 cajoler, \u00e0 couvrir de bisous, et se retrouvait nez \u00e0 nez avec un homme qui malgr\u00e9 son indiscutable beaut\u00e9 ne lui inspirait que d\u00e9go\u00fbt. Il sentit une main \u00e9paisse se poser sur son \u00e9paule et la serrer affectueusement alors il sortit de ses pens\u00e9es et leva la t\u00eate vers le visage de Quentin, souriant, qui se tenait debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 \u00c7a va, papa&nbsp;? Bonne m\u00e8re, t&rsquo;es tout p\u00e2le&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je deviens fou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Marie se redressa dans son lit, bu quelques gorg\u00e9es d&rsquo;eau et s&rsquo;adressa \u00e0 ses deux hommes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Allez boire un verre tous les deux dans un endroit tranquille pour faire connaissance. \u00c7a me ferait rudement plaisir. Paul, s&rsquo;il te pla\u00eet, ne g\u00e2che pas tout. Quoique tu en penses, Quentin est ton fils. L\u2019accueil est truff\u00e9 de journalistes, d\u00e9brouillez-vous pour sortir discr\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Maman a raison, viens&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le jeune homme saisit le bras de son p\u00e8re et l&rsquo;entra\u00eena hors de la chambre. Ils parcoururent un long couloir et crois\u00e8rent l&rsquo;infirmi\u00e8re qui avait conduit Paul chez le professeur Nazel. Elle s&rsquo;\u00e9tonna de les voir s&rsquo;\u00e9loigner ensemble de la chambre 2023.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Messieurs, les journalistes demandent \u00e0 vous voir. Seriez-vous disponibles pour une conf\u00e9rence de presse&nbsp;dans le hall d&rsquo;entr\u00e9e ? Le professeur pense qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire d&rsquo;informer les gens sur votre incroyable histoire, ne serait-ce que pour faire redescendre la tension. Qu&rsquo;en dites-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 \u00c0 quelle heure&nbsp;? demanda Quentin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 20 heures. \u00c7a passera en direct au journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Et pas seulement en France&nbsp;! C&rsquo;est que vous \u00eates des stars \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Comptez sur nous, madame. Nous en serons ravis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le jeune homme agrippa son p\u00e8re et l&rsquo;entra\u00eena d&rsquo;un pas vif vers l&rsquo;arri\u00e8re du b\u00e2timent. Ils emprunt\u00e8rent l&rsquo;escalier de secours et se retrouv\u00e8rent dans une cour int\u00e9rieure, pr\u00e8s des cuisines qui exhalaient des odeurs de mauvaise cantine. Une fois dans la rue, ils saut\u00e8rent dans un taxi, roul\u00e8rent quelques kilom\u00e8tres et s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent dans une brasserie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu ne bois pas ta bi\u00e8re, papa&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Ne m&rsquo;appelle pas comme \u00e7a. \u00c7a n&rsquo;a aucun sens. On ne se connait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Mais si j&rsquo;\u00e9tais un b\u00e9b\u00e9 d\u00e9nu\u00e9 de parole, tu ne me conna\u00eetrais pas non plus&nbsp;!?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul avala quelques gorg\u00e9es de bi\u00e8re, le temps de r\u00e9fl\u00e9chir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Un b\u00e9b\u00e9 est un \u00eatre neuf, en devenir total. Mais toi, qui es-tu&nbsp;? Quel est ton pass\u00e9&nbsp;? Pourquoi est-ce que tu parles&nbsp;? Qui t&rsquo;a appris \u00e0 le faire&nbsp;? D&rsquo;o\u00f9 te viennent les mots que tu emploies&nbsp;? Sais-tu au moins ce que tu dis&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Eh b\u00e9, \u00e7a en fait des questions tout \u00e7a. Moi, j&rsquo;en sais rien. Je suis simple. Je suis content d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, c&rsquo;est tout. Je regarde le monde et me r\u00e9jouis. Mon pass\u00e9 et mon avenir m&rsquo;importent gu\u00e8re. Le plus important c&rsquo;est toi et maman.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Et puis c&rsquo;est quoi cet accent ridicule que tu as&nbsp;? D&rsquo;o\u00f9 tu le sors ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Le professeur Nazel dit que c&rsquo;est celui de Mont\u00e9limar. C&rsquo;est joli, non&nbsp;? Tu aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l&rsquo;accent corse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul tapa du poing sur le comptoir. Son visage s&#8217;empourpra.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 \u00c7a suffit, cr\u00e9tin&nbsp;! J&rsquo;aurais juste pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 avoir un vrai b\u00e9b\u00e9, qui braille, chie dans ses couches, nous r\u00e9veille en pleine nuit pour t\u00e9ter, tu comprends&nbsp;?! Un enfant, \u00e7a se construit, c&rsquo;est le r\u00f4le des parents&nbsp;! Tu arrives comme \u00e7a, tout grandi&#8230; Qu&rsquo;as-tu de moi, si ce n&rsquo;est mon nez et ma bouche, \u00e0 la rigueur&nbsp;? Rien. Tu es un \u00e9tranger, un intrus, un alien, un monstre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 On ne fait pas des enfants pour qu&rsquo;ils soient \u00e0 notre image, papa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul vida son verre d&rsquo;un trait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Et pourquoi en fait-on alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Pour qu&rsquo;ils soient heureux. Et je le suis d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Ne dis pas de b\u00eatise. Tu ne sais rien de la vie. Tu sors juste du ventre de ta m\u00e8re. Il faut exp\u00e9rimenter, souffrir, pour savoir et enfin \u00eatre heureux. Tu crois qu&rsquo;il suffit d&rsquo;\u00eatre ? Les pierres ne ressentent rien, ne peuvent donc pas \u00eatre heureuses ni m\u00eame malheureuses&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Mais les pierres ne parlent pas, moi si, papa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul frappa une nouvelle fois le comptoir, plus violemment encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Ne m&rsquo;appelle pas comme \u00e7a&nbsp;! Je ne suis pas ton p\u00e8re&nbsp;! Je te vomis&nbsp;! Tu n&rsquo;es qu&rsquo;une cr\u00e9ature abjecte, d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;histoire, de racine&nbsp;! Tu es une salet\u00e9 qui s&rsquo;est accroch\u00e9e dans le ventre de ma femme pour venir au monde&nbsp;! D&rsquo;o\u00f9 viens tu ?!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Peut-\u00eatre de Mont\u00e9limar, papa. C&rsquo;est le professeur Nazel qui dit \u00e7a et je pense qu&rsquo;il&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Paul attrapa son ersatz de fils par le cou et mobilisa toutes les forces de son corps pour le serrer. Quentin tomba de sa chaise haute sur le plancher et Paul continua sa strangulation sans faiblir. Le visage du jeune homme vira du rouge au bleu, ses yeux se r\u00e9vuls\u00e8rent puis ses jambes s&rsquo;agit\u00e8rent une derni\u00e8re fois avant de s&rsquo;immobiliser d\u00e9finitivement. Paul desserra ses mains, les yeux hagards, bouche ouverte, le souffle court.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le patron de la brasserie, habitu\u00e9 aux rixes dans son \u00e9tablissement, finit tout de m\u00eame par s&rsquo;inqui\u00e9ter de la situation. Il se saisit d&rsquo;une des chaises hautes du bar et la fracassa sur le cr\u00e2ne de Paul qui s&rsquo;effondra \u00e0 son tour sur le plancher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il entendit une voix famili\u00e8re, celle de Marie, probablement. Ses yeux s&rsquo;ouvrirent l\u00e9g\u00e8rement, sans qu&rsquo;il leur en ait donn\u00e9 vraiment l&rsquo;ordre. Elle lui apparut, souriante, pench\u00e9e sur lui, pleine de cette bienveillance qui l&rsquo;avait conquis d\u00e8s le premier jour de leur rencontre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Et bien, mon amour, on peut dire que tu reviens de loin&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je l&rsquo;ai tu\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Qui \u00e7a, mon ch\u00e9ri&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Quentin, notre fils&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Pourquoi dis-tu \u00e7a&nbsp;? Non rassure-toi, il va bien. Regarde&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Marie prit d\u00e9licatement le b\u00e9b\u00e9 qui babillait dans un berceau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit m\u00e9dical que son mari occupait et le lui pr\u00e9senta du mieux qu&rsquo;elle put, veillant \u00e0 ce qu&rsquo;il soit \u00e0 la bonne hauteur, dans la belle lumi\u00e8re de ce matin de printemps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je te pr\u00e9sente Quentin, ton fils. Il p\u00e8se 3 kilos 200 grammes. Lui et sa maman ont eu tr\u00e8s peur pour le nouveau papa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je ne comprends rien. C&rsquo;est un cauchemar&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu as eu un accident de scooter en venant \u00e0 la maternit\u00e9. Rien de grave mais ton cr\u00e2ne a subi un choc malgr\u00e9 le casque. Je vais pr\u00e9venir l&rsquo;infirmi\u00e8re que tu es r\u00e9veill\u00e9, mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Marie caressa le front enrubann\u00e9 de son mari, l&#8217;embrassa et sortit apr\u00e8s avoir d\u00e9licatement repos\u00e9 leur b\u00e9b\u00e9 dans son berceau. Une fois la porte ferm\u00e9e, Paul se leva et chancela jusqu&rsquo;\u00e0 lui. Il se pencha. Quentin \u00e9tait magnifique, souriant, avec de beaux yeux bleus, s&rsquo;\u00e9merveillant de tout, un nez minuscule, comme il se doit, et une petite bouche charnue o\u00f9 quelques fines bulles se formaient au gr\u00e9 de sa respiration de nouveau n\u00e9. Des larmes tomb\u00e8rent sur les joues de l&rsquo;enfant, celles de son p\u00e8re, boulvers\u00e9. Paul resta quelques secondes \u00e0 admirer cette petite vie en devenir, la chair de sa chair, puis retourna s&rsquo;assoir sur le rebord de son lit, pris de vertiges. Il songea \u00e0 l&rsquo;absurdit\u00e9 de ce cauchemar atroce qu&rsquo;il avait fait durant sa perte de connaissance. Il \u00e9tait heureux \u00e0 pr\u00e9sent. Heureux d&rsquo;avoir un b\u00e9b\u00e9 qu&rsquo;il pourrait enfin cajoler, couvrir de bisous, aimer, en somme. Ils feraient ensemble ce qu&rsquo;un p\u00e8re et un fils font habituellement. Paul prot\u00e9gerait son enfant, l&rsquo;aiderait \u00e0 grandir, lui apprendrait ce que son propre p\u00e8re et la vie lui avait appris. Il allait pouvoir transmettre, enfin. Il se releva \u00e0 nouveau, difficilement, et ne pu s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;aller admirer une fois encore sa merveille.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quentin ne souriait plus et fixait son p\u00e8re. Il pronon\u00e7a son premier mot, clairement, distinctement. Aucune \u00e9quivoque n&rsquo;\u00e9tait possible.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Assassin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puis il d\u00e9tourna le regard et ferma ses paupi\u00e8res de b\u00e9b\u00e9 pour plonger dans un sommeil profond.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il r\u00e9gnait dans la salle d&rsquo;accouchement une agitation digne d&rsquo;une ruche au printemps. La tension \u00e9tait \u00e0 son comble. Il faut dire que l&rsquo;enjeu de cette naissance d\u00e9passait largement le cadre familial et le cercle d&rsquo;amis de la future maman. On pouvait lire dans les yeux de cette derni\u00e8re une angoisse proportionnelle \u00e0 la grosseur [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":404,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-30","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles-cretines"],"blocksy_meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":406,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30\/revisions\/406"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/404"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=30"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=30"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}