{"id":41,"date":"2026-02-13T20:44:55","date_gmt":"2026-02-13T19:44:55","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=41"},"modified":"2026-02-19T06:52:43","modified_gmt":"2026-02-19T05:52:43","slug":"memoires-polaroides-voyage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/13\/memoires-polaroides-voyage\/","title":{"rendered":"Voyage &#8211; partie 2"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Le saut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, rentrant et sortant de la maison comme autant de derni\u00e8res fois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, malgr\u00e9 les ricanements de mon voisin incr\u00e9dule observant les soins que je prodiguais \u00e0 mon v\u00e9lo couch\u00e9 sur le flanc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, du linge frais dans mes sacoches qui ne devait pas revoir une machine avant tant de fontaines.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pr\u00eat \u00e0 renoncer, \u00e0 pleurer, \u00e0 hurler victoire au ciel, ce ciel que j\u2019allais voir enfin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pr\u00eat \u00e0 me perdre sans savoir que j\u2019allais me rencontrer pour la premi\u00e8re fois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me suis lanc\u00e9 dans la pente. Le vent sifflait comme une sir\u00e8ne d\u2019alarme. On me pr\u00e9venait de quelque chose. Qu\u2019importe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne savais rien de l\u2019Afrique, si ce n\u2019est une couleur de peau, un accent raill\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai saut\u00e9 dans le vide les yeux ouverts,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Alors qu\u2019aujourd\u2019hui,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un trottoir me donne le vertige.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Viva Portugal !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je voulais juste demander mon chemin mais le p\u00e8re tenait absolument \u00e0 m\u2019h\u00e9berger. Il faisait nuit. Il est mont\u00e9 sur son vieux v\u00e9lo, compl\u00e8tement saoul, la casquette de travers. Son fils et moi le suivions en p\u00e9dalant doucement. Sur le chemin, il est tomb\u00e9 deux ou trois fois mais il se relevait toujours en bougonnant pour se remettre en selle. Sa progression tenait du miracle. \u00c7a faisait marrer le fils.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 leur ferme, un peu d\u00e9labr\u00e9e. La m\u00e8re avait mis le couvert. \u00c7a sentait le rago\u00fbt. Nous avons mang\u00e9 devant une vieille t\u00e9l\u00e9 en noir et blanc et apr\u00e8s que j\u2019ai aval\u00e9 ma derni\u00e8re gorg\u00e9e de vin, le fils m\u2019a attrap\u00e9 par le bras pour m\u2019emmener dans le couloir. L\u00e0, il s\u2019est retourn\u00e9 pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019on ne serait pas d\u00e9rang\u00e9s, et m\u2019a sorti un petit journal bien d\u00e9gueulasse. Il a \u00e9clat\u00e9 d\u2019un rire suraigu et \u00e7a m\u2019a fait peur. J\u2019ai demand\u00e9 les toilettes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vicelard m\u2019a conduit sur le perron.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab&nbsp;Tu vas dans le champ&nbsp;!&nbsp;\u00bb m\u2019a t-il dit, comme pour se venger.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il m\u2019a tendu un vieux journal, un autre, plus absorbant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Alors que je me soulageais, mes pieds s\u2019enfon\u00e7aient dans la terre fra\u00eechement retourn\u00e9e. Je regardais les \u00e9toiles. J\u2019aurais pu me moucher dedans sans choquer personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Entre deux terres<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Derri\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 allait le vent, qui s\u2019\u00e9loignait doucement, l\u2019Europe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Devant, entre un ciel vide et une mer remuante, surgit l\u2019Afrique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais comme un fou, regardant les deux tour \u00e0 tour, sans cesse, pour mieux me sentir au milieu, l\u00e0 o\u00f9 se conjuguaient les \u00e9nergies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u2019Espagne disparut&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et ce fut Tanger.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le bateau d\u00e9barqua son lot de touristes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai pos\u00e9 un pied sur le quai comme Armstrong posa le sien sur la lune.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout avait chang\u00e9, les gens, les odeurs, les bruits, les maisons. Et je me sentais bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Du haut d\u2019un minaret, un appel \u00e0 la pri\u00e8re enveloppa le quartier o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 pour la nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne voulais pas prier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais sur terre et des ailes me poussaient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pas celles d\u2019un ange\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>D\u00e9sert<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La route droite rejoignait le ciel, ne passant \u00e0 travers rien d\u2019autre qu\u2019une terre plate, sans fin, parsem\u00e9e de pierres grosses comme le poing.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vent, contre moi, puissant et r\u00e9gulier, tentait de mater ma r\u00e9volte. Je roulais au pas, luttant pour ne pas m\u2019arr\u00eater, pour ne pas reculer et demander gr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les stratus avaient \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s pour ne laisser que du bleu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u00e0-bas, devant, la chaleur faisait danser des images \u00e9tranges.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Touareg blanc, je traversais la tourmente dans un scaphandre de tissu. De mon corps, le soleil ne cuisait que mes mains. Le reste suintait sous mes v\u00eatements et le ch\u00e8che qui m\u2019enveloppait la t\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Chaque m\u00e8tre comme un d\u00e9fi, une semaine durant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n\u2019en voyais pas la fin de ces hurlements sans r\u00e9pit dans mes oreilles. C\u2019\u00e9tait \u00e0 devenir fou.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et puis je l\u2019ai vue, l\u00e0, devant moi, fille d\u2019Eole aux contours parfaits, masse invert\u00e9br\u00e9e presque \u00e9rotique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait la fin de la route.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une dune.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Afrique flottante<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait un rafiot de p\u00eache pourri de rouille mouillant \u00e0 Las Palmas. Le capitaine \u00e9tait si gros qu\u2019on l\u2019aurait dit dans une barque. Il \u00e9tait noir, comme l\u2019\u00e9quipage, des esclaves du S\u00e9n\u00e9gal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tous me voulaient \u00e0 bord pour aller \u00e0 Saint-Louis, clandestin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Chaque soir, nous engloutissions des marmites ventrues aux relents de crevettes dans la cuisine grasse du bateau. Les voix se mariaient avec les \u00e9clats de rire. J\u2019entendais mon pr\u00e9nom, partout, et on se faisait des promesses d\u2019amiti\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D\u00e9j\u00e0, j\u2019\u00e9tais en Afrique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais c\u2019est le Grec qui a tranch\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur le papier, le nom du bateau \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait sans appel, c\u2019\u00e9tait non.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Presque mort<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le toubib n\u2019a pas eu le temps d\u2019enlever sa nivaquine de la table que moi, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9 par terre, tomb\u00e9 dans un trou noir \u00e0 toute vitesse. Puis sont apparues les images de ma vie, subliminales. J\u2019ai revu ma m\u00e8re, je me souviens, et mon chien, peut-\u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019allais mourir, je le savais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais calme, confiant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais la vie est revenue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes yeux se sont ouverts sur des centaines de pilules \u00e9parpill\u00e9es sur le sol. Lui, il gueulait pour le bocal, et moi, je me sentais infiniment bien. Il gueulait et mon sourire faisait le tour de ma t\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait divin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il gueulait, ce con, il pouvait bien gueuler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D\u2019ailleurs, je me foutais pas mal d\u2019avoir la malaria, puisque j\u2019\u00e9tais au paradis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Le blanc<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Gac le blanc n\u2019aime pas les noirs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pas m\u00eame celle qui lave son linge,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ni celle qui fait sa cuisine,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ni celle qui lave sa maison,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ni celui qui tond sa pelouse<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ni celui qui surveille sa voiture,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ni ceux qui triment dans son usine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Gac le blanc n\u2019aime que les blancs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Eux disposent du savoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Eux ne sont pas fain\u00e9ants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Eux savent recevoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pastis, cacahu\u00e8tes, olives et Martini.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Gac le blanc a quitt\u00e9 Dakar pour Paris.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et il n\u2019a rien emport\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Insecte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un criquet accroch\u00e9 dans mes cheveux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un autre comme lui sur ma cuisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Des milliers sur la route, bouillie odorante,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et des millions dans le ciel, nuage vrombissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un milliard en tout, peut-\u00eatre, qui mange l\u2019Afrique au r\u00e9gime.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je traverse cette pluie bouche ferm\u00e9e, songeant au paysan qui croque le ventre gonfl\u00e9 et grill\u00e9 de ce pilleur de cultures, comme un juste retour des choses.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un go\u00fbt de noisette, para\u00eet-il.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je garde la bouche ferm\u00e9e et je roule.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Les ondes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au S\u00e9n\u00e9gal, dans un commerce de Tambacunda tenu par un vieux mauritanien, j\u2019ai achet\u00e9 une radio chinoise qui pesait son poids.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle gr\u00e9sillait invariablement mais me donnait des nouvelles de l\u2019autre monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait un monologue ber\u00e7ant mes angoisses, un charabia qui se buvait sans trop d\u2019amertume, une voix humaine incessante comblant mes heures de solitude.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Lorsque je parvenais \u00e0 capter une station fran\u00e7aise, il m\u2019arrivait de veiller jusqu\u2019\u00e0 la fin des piles, me remplissant d\u2019occident jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e, comme si quelque chose en moi craignait de manquer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me souvenais alors de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019avant, de ses r\u00e8gles, de ses fronti\u00e8res droites et sans nuances, de son allergie au partage et du culte qu\u2019elle vouait au travail.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y aurait un apr\u00e8s pour moi, et il s\u2019annon\u00e7ait difficile.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce poste \u00e9tait un des liens qui un jour me permettraient de revenir, de ne pas trop me perdre dans l\u2019immensit\u00e9 de mes utopies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je l\u2019ai oubli\u00e9 dans un train alors que j\u2019\u00e9tais press\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Poussi\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes pneus avaient d\u00e9j\u00e0 l\u00e9ch\u00e9 soixante dix kilom\u00e8tres de bitume lorsque j\u2019ai pos\u00e9 le pied \u00e0 terre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019entendais mon c\u0153ur juste derri\u00e8re mon souffle. Le sang poussait sous ma peau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait donc \u00e7a, cette fameuse piste, comme la gueule b\u00e9ante d\u2019un fauve. Elle s\u2019enfon\u00e7ait dans la v\u00e9g\u00e9tation et ne semblait jamais rendre aucun homme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un camion \u00e9norme passa avec une benne remplie de voyageurs. \u00c7a lui faisait comme une coupe afro. Il se balan\u00e7ait au gr\u00e9 des orni\u00e8res et ma poitrine se serrait \u00e0 chaque tangage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai lanc\u00e9 ma machine pour prendre sa roue, le nez dans la poussi\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A la fronti\u00e8re, des douaniers m\u2019ont balanc\u00e9 des cailloux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La France ne devait pas \u00eatre \u00e0 la mode en Guin\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis retourn\u00e9 \u00e0 Kalifourou, la langue coll\u00e9e de soif au palais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Apr\u00e8s cinq ou six sodas aval\u00e9s sans trop respirer, mon regard s\u2019est pos\u00e9 sur lui, un vieil \u00e9picier mauritanien qui me regardait la bouche ouverte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai gard\u00e9 le gaz pour dehors.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur le palier, mon rot a retenti comme un cri de victoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Gri-gri<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Wally le Sage m\u2019avait donn\u00e9 un bracelet de cuir cousu, avec roul\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur quelques versets du Coran.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab&nbsp; \u00c7a te portera chance avec le travail et le patron&nbsp;!&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai toujours ce bracelet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il avait raison Wally.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n\u2019ai jamais travaill\u00e9 depuis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>L\u2019orphelin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Moussa, petit noir, conjuguait le verbe pleuvoir \u00e0 toutes les personnes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les gosses peuls riaient, \u00e0 peine plus instruits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Moussa le crado courait deux ou trois fois l\u2019an devant quelques grands pour \u00e9chapper au bain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il faisait le th\u00e9 au charbon, noir, \u00e2pre et sucr\u00e9 comme du miel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il dormait dans la brousse lorsqu\u2019il y tombait de fatigue, sur un chemin, dans un foss\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il \u00e9tait laid et beau comme un dessin d\u2019enfant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout riait sur lui, ses yeux, ses dents et ses mains dessus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Si seulement son p\u00e8re l\u2019avait vu&nbsp;! Mais les yeux du vieux \u00e9taient \u00e9teints.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Moussa pensait que j\u2019\u00e9tais un h\u00e9ros.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne l\u2019ai jamais serr\u00e9 contre moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Taxi brousse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Vitesse de croisi\u00e8re dans un minibus pourri.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 le bruit assourdissant du moteur, j\u2019essayais de dormir, la t\u00eate pos\u00e9e contre le dossier m\u00e9tallique d\u2019une grosse femme assise devant moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon cerveau vibrait. J\u2019entendais mes dents claquer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On \u00e9tait bien une douzaine l\u00e0-dedans. \u00c7a sentait la transpiration, le ti\u00e9boudienne et le maf\u00e9 \u00e0 plein nez.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 tout, j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 me glisser dans un sommeil tortur\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y eut un choc violent. Le minibus freina du mieux qu\u2019il put. J\u2019ai tourn\u00e9 la t\u00eate vers l\u2019arri\u00e8re et je l\u2019ai vue faire des spirales sur la route. Elle s\u2019arr\u00eata enfin. Des gens se mass\u00e8rent autour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le chauffeur descendit du taxi et apr\u00e8s une rapide inspection technique, il remonta et claqua la porti\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><em>Y a rien&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il r\u00e9ajusta son ch\u00e8che et d\u00e9marra aussi sec.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On venait tout de m\u00eame de shooter une vache.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>\u00c9pouvantail<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u2019ambassade de Guin\u00e9e Conakry \u00e0 Dakar.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En haut du mur, au-dessus des bureaux, il y avait la photo du g\u00e9n\u00e9ral machin dans un cadre en m\u00e9tal dor\u00e9 \u00e0 l\u2019or suisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur sa poitrine, trois kilos de m\u00e9dailles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur sa t\u00eate, une casquette bard\u00e9e d\u2019embl\u00e8mes, pas plus l\u00e9g\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il portait des lunettes carr\u00e9es et d\u00e9mod\u00e9es, et derri\u00e8re les verres, ses yeux trahissaient une absence totale d\u2019humanit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le genre de type \u00e0 verser ses corn-flakes dans un bol de sang frais au petit matin. Et \u00e0 \u00e9trangler les petits chats des calendriers des Postes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne voulais pas tomber entre les mains de ses sbires pour avoir prononc\u00e9 le mot \u00ab&nbsp;libert\u00e9&nbsp;\u00bb dans un lieu public.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai fait demi-tour et j\u2019ai foutu le camp fissa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tant pis pour le visa, je passerai par le Mali.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Noire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma premi\u00e8re femme \u00e9tait noire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Noire de la t\u00eate aux pieds.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Noire en dessous des couleurs puissantes de son boubou qui tombait avec classe de ses \u00e9paules \u00e0 ses chevilles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puis il est tomb\u00e9 vraiment, dans un bruit d\u2019air et de tissu froiss\u00e9, par terre o\u00f9 s\u2019appuyaient nos pieds.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais minuscule devant ses rondeurs, perdu, pris d\u2019une envie gonflant trop fort ma poitrine. Mon c\u0153ur battait comme un tambour en transe et mon sexe n\u2019osait rien, se cachant presque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes v\u00eatements ont rejoint les siens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle a \u00e9clat\u00e9 de rire, de ce rire africain qui balaye la g\u00eane.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais contre elle, englouti, palpant ses reliefs, humant son parfum fascinant d\u2019inconnu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon sexe s\u2019est dress\u00e9, fier, revendiquant le m\u00e2le qui \u00e9tait en moi et tout le bien qu\u2019elle me faisait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma premi\u00e8re femme \u00e9tait noire, et moi, au matin, je n\u2019\u00e9tais plus tout \u00e0 fait blanc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Coupable<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au bord de la piste, il y avait un village.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les enfants me couraient derri\u00e8re, et \u00e7a faisait comme le sillage d\u2019un bateau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><em>American&nbsp;! American&nbsp;!&nbsp;<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai l\u00e2ch\u00e9 quelques phrases en fran\u00e7ais pour dissiper le malentendu. Et puis les gens sont venus voir, par-dessus les gamins qui tripotaient mon v\u00e9lo. J\u2019ai racont\u00e9 mon voyage et ils n\u2019en perdaient pas une miette. Les langues claquaient, j\u2019entendais des&nbsp;<em>oh&nbsp;!&nbsp;<\/em>et des&nbsp;<em>ah&nbsp;!&nbsp;<\/em>et les questions pleuvaient. On mettait les nouveaux arrivants au courant \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9largissait le cercle autour de moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De tous ces yeux \u00e9carquill\u00e9s, on ne voyait que le blanc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais un h\u00e9ros, le toubab \u00e0 v\u00e9lo, sans fric ni projet fumeux. Je venais de France gr\u00e2ce \u00e0 mes jambes et je ne pouvais esp\u00e9rer meilleur passeport pour fraterniser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 toute cette gentillesse, toute cette affection que l\u2019on me donnait sans aucun calcul, ce jour-l\u00e0, je me sentais blanc, arri\u00e8re-petit-fils de colon, de missionnaire, de patron paternaliste. J\u2019\u00e9tais couvert d\u2019attentions que je ne pouvais m\u00e9riter vraiment. Je portais sur le dos un fardeau de culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis rest\u00e9 pour la nuit. Apr\u00e8s un repas de p\u00e2te au piment, je me suis assoupi dans une case que l\u2019on m\u2019avait r\u00e9serv\u00e9e, dans le meilleur des mondes, parmi le meilleur des peuples. J\u2019en ai presque oubli\u00e9 la p\u00e2leur de ma peau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Arnaque<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il a fait une dr\u00f4le de t\u00eate, le type, quand je me suis point\u00e9 avec mon v\u00e9lo. Le billet, il ne voulait pas me le vendre. Il m\u2019a parl\u00e9 des \u00e9l\u00e9phants, des lions, des hy\u00e8nes, mais il fallait bien que je passe. Il a ouvert la barri\u00e8re comme on ouvre une cage pour nourrir les fauves et m\u2019a regard\u00e9 partir avec un air ahuri.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pas d\u2019\u00e9l\u00e9phants,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pas de lions,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pas de hy\u00e8nes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Juste un babouin au sourire mena\u00e7ant et quelques phacoch\u00e8res excit\u00e9s venus se rincer le poil et le gosier dans un mar\u00e9cage putride.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Traverser une r\u00e9serve \u00e0 v\u00e9lo, c&rsquo;est jouer \u00e0 la roulette africaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Mis\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quelques particules du purificateur \u00e9taient en suspension dans un vague restant de flotte ti\u00e8de. J\u2019ai retir\u00e9 mon \u0153il du jerricane.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une angoisse m&rsquo;a serr\u00e9 le ventre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La piste forait \u00e0 travers la brousse. Pas \u00e2me qui vive, juste moi, la chaleur et ma soif. C\u2019est comme si l\u2019air chaud que j\u2019aspirais venait piller les derni\u00e8res r\u00e9serves d\u2019eau de mon corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me suis vu \u00e9tendu sur le bord de la piste, sec comme une momie, avec la langue dehors, coinc\u00e9e entre les dents, mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et puis elle m\u2019est apparue. Je ne comprenais pas ce que cette femme faisait exactement avec son enfant dans le dos. Peut-\u00eatre subissait-elle une sorte de bannissement. Elle a rempli mon jerricane d\u2019une eau ocre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Son abri, c\u2019\u00e9tait juste une hutte mal foutue au travers de laquelle on pouvait voir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai fui l\u00e2chement et j\u2019ai balanc\u00e9 son eau un peu plus loin. Le purificateur aurait de toute fa\u00e7on perdu le combat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je sais maintenant ce qu\u2019elle faisait. Je le sais, des ann\u00e9es apr\u00e8s. Elle attendait la mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle voulait emmener l\u2019enfant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Ghan\u00e9enne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A\u00efcha hilare se colle contre moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A\u00efcha prend mes mains et m\u2019entra\u00eene vers mon lit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A\u00efcha m\u2019avale, me retire et s\u2019en va je ne sais o\u00f9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle met du vernis sur ses ongles, se coiffe et danse avec Madonna.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A\u00efcha me montre son cul rond comme une p\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A\u00efcha, putain \u00e0 l\u2019occasion, ne m\u2019a jamais demand\u00e9 un CFA.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>H\u00f4tel<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans un quartier pauvre de Lom\u00e9, parmi les maisons basses et d\u00e9labr\u00e9es, se dresse l\u2019h\u00f4tel Sarakawa, immense, imposant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un mur de trois m\u00e8tres de haut en fait le tour, comme une ceinture qui contiendrait son ventre graisseux parce que trop nourri.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au milieu, une grande piscine bleue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Allong\u00e9 sur un transat, je l\u00e8ve les yeux vers le haut d\u2019un palmier qu&rsquo;escaladent quelques margouillats avec aisance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les serveurs noirs, en blanc, courent parmi les gros, les vieilles et les belles, faisant valser leurs plateaux surcharg\u00e9s de verres color\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les playboys plongent, droits comme des fl\u00e8ches, et ressurgissent en secouant leur t\u00eate, comme s\u2019il suffisait d\u2019\u00eatre beau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le soleil est br\u00fblant, mais tout ici est fait pour qu\u2019il ne soit que plaisir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Du haut de leur balcon, des occidentaux admirent le domaine, un verre \u00e0 la main.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis un imposteur, un voyeur, un espion venu de la brousse. A mon retour, je dirais le pire de l\u2019homme, \u00e0 deux cent dollars la nuit, le pire de l\u2019homme qui s\u2019empiffre de tout quand derri\u00e8re le mur on d\u00eene d\u2019un rien. De la mis\u00e8re en Afrique&nbsp;? Il suffit de choisir les bons endroits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Lom\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle \u00e9tait arriv\u00e9e comme une fleur, tomb\u00e9e d\u2019un charter bond\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle avait quitt\u00e9 le froid sec du nord pour plonger dans l\u2019\u00e9paisse moiteur de Lom\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais enracin\u00e9 dans mon Afrique, vivant de rien, si ce n\u2019est de soleil et d\u2019amiti\u00e9. J\u2019avais aussi Aicha, mon brouillon d\u2019amour disjonct\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle a fait tout ce qu\u2019elle a pu pour s\u2019impr\u00e9gner du pays. C\u2019est vrai qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 faire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u00e0-bas, il n\u2019y a que les gens et leurs interminables bavardages.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils ont le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Toute la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle voulait voir le Togo mais elle n\u2019a vu que ses manques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Alors elle est repartie vers le froid.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>L\u2019 Afrique d&rsquo;en haut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un avion de ligne m&rsquo;a arrach\u00e9 \u00e0 ce continent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il fallait au moins \u00e7a, des r\u00e9acteurs puissants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai vu par le hublot cette terre ocre s&rsquo;\u00e9loigner,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et avec elle son peuple fraternel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je volais vers l&rsquo;Europe et ses mani\u00e8res,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Vers mes origines blanches et sophistiqu\u00e9es,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais au fond de moi,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comme au fond du vin il y a la lie,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;avais de l&rsquo;Afrique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Montagnes turques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais enfin au sommet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vent se faisait plus fort, sifflant dans les branches qui battaient la mesure. Pour un peu, je voyais quelques ours dans la p\u00e9nombre o\u00f9 se noyaient les troncs. La nature ne me faisait plus peur. Elle \u00e9tait en moi et partout autour, famili\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais devenu un bush man, un indien, un touareg, un homme \u00e9l\u00e9mentaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai d\u00e9pli\u00e9 ma tente us\u00e9e par sept mois de route, rafistol\u00e9e par mes soins.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Apr\u00e8s une cigarette, j\u2019ai enflamm\u00e9 quelques morceaux de bois ramass\u00e9s aux alentours.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le feu se battait contre le vent en feulant \u00e0 chacun de ses assauts, comme une panth\u00e8re accul\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La lune montait dans le ciel en se grattant aux \u00e9toiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai lu un peu puis je me suis allong\u00e9 dans ma bulle de tissus malmen\u00e9e par la tourmente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Brusquement, dans un hurlement, une bourrasque \u00e0 plaqu\u00e9 la toile contre mon dos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 la menace d\u2019un envol imminent,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 le bruit du vent,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 ces assassins que j\u2019imaginais autour, venus pour me saigner,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai fini par sombrer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au petit matin, le soleil avait tout effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La temp\u00eate, les assassins,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Pillage<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le jour d\u00e9clinait. Tout autour de moi, avec leurs courbes l\u00e9g\u00e8res, s\u2019entrem\u00ealaient des collines habill\u00e9es d\u2019une herbe rase et verte. Sur cet immense golf sans trous, la route serpentait, seule pr\u00e9sence humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019avais faim. Mes forces m\u2019abandonnaient et je n\u2019avais plus rien pour les retenir. Je su\u00e7ais quelques grains de sel en tentant d\u2019imaginer le principal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puis le moment est venu ou je ne pouvais plus bouger.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai couch\u00e9 mon v\u00e9lo dans l\u2019herbe et je me suis assis au bord de la route.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Panne s\u00e8che.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vent qui chasse le jour s\u2019est mis \u00e0 souffler. Je me suis \u00e9tendu sur le dos pour imaginer mon prochain repas, celui que je comptais faire au village suivant. Un repas orgiaque, sans ordre, sans respirer, avec les doigts seulement. Un repas dont le seul but serait de me remplir, comme si ma vie en d\u00e9pendait, comme si j\u2019avais failli mourir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je les ai entendus venir de loin. Je me suis relev\u00e9 et j\u2019ai fait des signes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le minibus s\u2019est arr\u00eat\u00e9 et je suis mont\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais au milieu de jeunes allemands qui me regardaient bouffer leurs provisions. Pour moi, ils n\u2019existaient pas. Je voyais juste des mains qui me tendaient du pain, du chocolat, une pomme, une orange, des g\u00e2teaux et tout ce qui se mange.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils m\u2019ont pos\u00e9 juste avant la fronti\u00e8re grecque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me sentais un peu coupable. Pas mon ventre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Lard grec<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">F\u00eate au village.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils \u00e9taient tous d\u00e9guis\u00e9s, vocif\u00e9rant, chantant et torch\u00e9s au dernier degr\u00e9. Un accord\u00e9on diatonique d\u00e9chirait les r\u00e8gles de l\u2019harmonie, donnant toutefois la cadence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y avait ce type qui tentait de faire monter son chien dans une carriole, mais le corniaud en descendait d\u00e8s que son ma\u00eetre titubait en direction du bistrot. Alors il faisait demi-tour et lui gueulait dessus pour qu\u2019il remonte dedans, et le chien descendait \u00e0 nouveau. La sc\u00e8ne r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dix fois, quinze fois, du pur Tati. J\u2019\u00e9tais sur mon balcon comme au spectacle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il avait une bouteille dans chaque main, enti\u00e8re comme par miracle, secou\u00e9e par l\u2019enthousiasme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il pleuvait, mais \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La petite foule a descendu la rue vers le port, avec au milieu, roi de la foire, un cochon gras sous un chapeau pointu. Il \u00e9tait rose et beau, massif comme une barrique. On aurait dit qu\u2019il s\u2019amusait lui aussi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u2019homme et l\u2019animal enfin r\u00e9concili\u00e9s. Mieux que \u00e7a, un cochon d\u00e9ifi\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le matin suivant, alors que je remontais du port avec une sole fra\u00eeche dans mon sac, j\u2019ai vu une mare de sang sur la place, et le cochon d\u00e9pec\u00e9 au milieu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les salauds.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Bitume<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route neuve, lisse et bien d\u00e9coup\u00e9e en tirant la langue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route rustique, montagne russe tachet\u00e9e de goudron.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route poubelle aux foss\u00e9s color\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route sans route, enfer des fesses et cracheuse de poussi\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route puante avec ses galettes de chiens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a la route tueuse aux mille chauffards.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais la vraie route est dans ma t\u00eate, nulle part ailleurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Rupture<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En Yougoslavie, mon p\u00e8re est venu avec Pascal, un ami, pour m&rsquo;escorter \u00e0 v\u00e9lo durant les derni\u00e8res centaines de kilom\u00e8tres avant Gen\u00e8ve. Ils \u00e9taient frais comme des chevaux de course avant le d\u00e9part et leurs habits de cyclistes tout neufs d\u00e9goulinaient de fluorescence. On s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 dans un restaurant au bord de la route, en Italie. J&rsquo;\u00e9tais mal, comme si je m&rsquo;\u00e9tais tromp\u00e9 d&rsquo;\u00e2me ou de corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai exig\u00e9 des choses que l&rsquo;on ne m&rsquo;a pas donn\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai hurl\u00e9 sur ces gens attabl\u00e9s,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Hurl\u00e9 sur mon p\u00e8re, sur le serveur,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Hurl\u00e9 pour me faire taire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je voulais ma m\u00e8re, comme un soldat bless\u00e9 qui se vide. Puis j&rsquo;ai entendu sa voix au t\u00e9l\u00e9phone. Alors j&rsquo;ai su qu&rsquo;elle avait compris.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;\u00e9tais bris\u00e9 mais elle viendrait me chercher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle ramasserait mes morceaux et les recollerait comme il faut.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puisque c&rsquo;est elle qui m&rsquo;avait fait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Convois<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pascal, massif et impassible, roulait \u00e0 deux cents sur l\u2019autoroute en direction de la Suisse. J\u2019avais tout de m\u00eame conscience qu\u2019il poussait un peu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Moi, je somnolais \u00e0 l\u2019arri\u00e8re en compagnie d\u2019une arm\u00e9e de d\u00e9mons. J\u2019\u00e9tais dans cette voiture, dans cet h\u00f4pital en Italie, \u00e0 Kalifourou, partout en m\u00eame temps et forc\u00e9ment nulle part. J\u2019entendais mon p\u00e8re, le marabout de Dakar, Wally et tant d\u2019autres. Je construisais ma parano\u00efa, petit \u00e0 petit, s\u00fbrement. Je ne sentais pas bien ce qu\u2019on me voulait. Du mal, probablement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon v\u00e9lo \u00e9tait en morceaux dans le coffre. Je ne devais pas terminer le voyage avec lui. Ces kilom\u00e8tres-l\u00e0 ne voulaient plus rien dire. Ils n\u2019avaient plus de saveur, simples chiffres au compteur qui tournaient trop rapidement. Devant, j\u2019ai vu un grand panneau indiquant Gen\u00e8ve.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait fini.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>V\u00e9lo<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c7a n\u2019\u00e9tait que du m\u00e9tal et du plastique, je sais bien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais je l\u2019ai pris, je le jure, pour un cheval, le meilleur pur-sang qui soit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comme si cette force, c\u2019\u00e9tait lui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comme si je ne faisais que le suivre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et je le remerciais souvent d\u2019une caresse, d\u2019un mot aimable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La route l\u2019a us\u00e9, alors je l\u2019ai m\u00e9nag\u00e9 comme une vieille b\u00eate valeureuse, prenant soin d\u2019\u00e9viter les chemins trop ingrats et les pluies trop longues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 fou.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 tout, je sais que c\u2019est sur son dos que j\u2019ai fendu le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon clou, pendu dans ma cave.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>Au fond<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai presque tout oubli\u00e9 de l\u00e0-bas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 tout, gr\u00e2ce \u00e0 un disque de L\u00f4, de Chapman ou de Dylan, gr\u00e2ce \u00e0 une odeur d\u2019\u00e9pices ou \u00e0 une phrase de wolof abandonn\u00e9e par un immigr\u00e9, je retrouve quelques traces de cette vie avant ma vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et d\u2019un coup, tout remonte \u00e0 la surface depuis mes profondeurs, dans un remous de tous les diables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et puis \u00e7a redescend, comme \u00e7a, et je reprends mon existence, avec pour ne pas la perdre, l&rsquo;Afrique serr\u00e9e dans mon poing.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le saut J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, rentrant et sortant de la maison comme autant de derni\u00e8res fois.&nbsp; J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, malgr\u00e9 les ricanements de mon voisin incr\u00e9dule observant les soins que je prodiguais \u00e0 mon v\u00e9lo couch\u00e9 sur le flanc.&nbsp; J\u2019\u00e9tais pr\u00eat, du linge frais dans mes sacoches qui ne devait pas revoir une machine avant tant de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-41","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-memoires-polaroides"],"blocksy_meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":289,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41\/revisions\/289"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}