{"id":476,"date":"2026-02-28T17:30:34","date_gmt":"2026-02-28T16:30:34","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=476"},"modified":"2026-03-01T08:21:06","modified_gmt":"2026-03-01T07:21:06","slug":"jura-8-telephone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/28\/jura-8-telephone\/","title":{"rendered":"Jura &#8211; 8. T\u00e9l\u00e9phone"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon t\u00e9l\u00e9phone s&rsquo;est mis \u00e0 sonner. L&rsquo;atelier, jusqu&rsquo;alors silencieux, sortit de sa l\u00e9thargie. On m&rsquo;appelait alors que j&rsquo;\u00e9tais perdu dans un Jura d\u00e9barrass\u00e9 de sa neige mais encore sauvage, un pays d&rsquo;un vert \u00e0 devenir fou, \u00e9pingl\u00e9 de poteaux \u00e9lectriques aux c\u00e2bles fatigu\u00e9s par le voyage le long des routes \u00e9troites et sinueuses. On m&rsquo;appelait de l\u00e0-bas, d&rsquo;un endroit pr\u00e8s de la civilisation s\u00fbrement. On m&rsquo;appelait ici, dans cette maison pos\u00e9e sur ce bout de village bouff\u00e9 par le vide et travers\u00e9 le soir par quelques silhouettes sombres et courb\u00e9es cherchant un peu de vie dans la ti\u00e9deur de juin. J&rsquo;ai ouvert mon t\u00e9l\u00e9phone. C&rsquo;\u00e9tait ma m\u00e8re, en voyage en Islande. Sa voix \u00e9tait hach\u00e9e et puis elle a disparu compl\u00e8tement. Mon t\u00e9l\u00e9phone s&rsquo;est mis \u00e0 sonner \u00e0 nouveau. Elle me parla du froid, de la pluie, des paysages magnifiques, de son retour. Je lui ai r\u00e9sum\u00e9 Ch\u00e2tillon en quelques phrases maladroites ne ressemblant pas au village, ni \u00e0 la baraque-couloir que nous habitions, ni aux nuances de verts \u00e0 perte de vue, ni \u00e0 la rivi\u00e8re limpide dans laquelle je me baignerais presque. J&rsquo;ai parl\u00e9 de choses sans int\u00e9r\u00eat, de dates, de d\u00e9tails. J&rsquo;ai racont\u00e9 une histoire vraie, un mensonge face au r\u00eave qui me tournait dans le cr\u00e2ne. On ne dit jamais la v\u00e9rit\u00e9 en une minute, on se perd dans les m\u00e9andres de l&rsquo;urgence. On s&#8217;embrasse et on raccroche avec la sensation d&rsquo;avoir recul\u00e9, d&rsquo;avoir effac\u00e9 les paroles pr\u00e9c\u00e9dentes, d&rsquo;en savoir moins qu&rsquo;avant. Elle va bien, je le sais. Je vais bien, elle le sait. Qu&rsquo;importe le reste, les geysers, le Eyjafjallaj\u00f6kull et son panache de fum\u00e9e, Reykjavik, Bj\u00f6rk, le Jura, Lons-le-Saunier, Clairvaux-les-lacs, Ch\u00e2tillon, l&rsquo;\u00e9glise Saint-Val\u00e8re ferm\u00e9e \u00e0 double tour, le tracteur rouge de Wim. C&rsquo;\u00e9tait hier apr\u00e8s-midi. Depuis, plus rien. Personne n&rsquo;a compos\u00e9 mon num\u00e9ro. Je ressens le m\u00eame abandon que dans ma banlieue genevoise mais dans un silence plus pur, d\u00e9barrass\u00e9 des bruits de moteurs, des cris et de la musique qui saturent mon quartier. Et puis il y a Marc, debout devant sa table \u00e0 dessin, un pinceau dans les doigts, la t\u00eate pench\u00e9e, griffonnant une posture, une vie. Ma solitude est en moi, enfouie, pr\u00eate \u00e0 ressurgir apr\u00e8s lui, apr\u00e8s le s\u00e9jour, lorsque sa pr\u00e9sence ne sera plus qu&rsquo;un souvenir qui viendra nourrir ma nostalgie. Le village s&rsquo;allonge sous la nuit qui lui cache ses murs, ses portes, sa verdure \u00e9tal\u00e9e dans des cours d\u00e9laiss\u00e9es, ses humains \u00e9tendus dans des lits \u00e0 la d\u00e9rive, ses chiens enroul\u00e9s autour d&rsquo;un museau froid. Quelques fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es arrosent un rebord en pierre, un bout de voiture gar\u00e9e devant, un v\u00e9lo couch\u00e9 sur le flanc. Le t\u00e9l\u00e9phone vibre et s&rsquo;allume. Mon amie est \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital et m&#8217;embrasse. Je l&#8217;embrasse \u00e0 mon tour et plaisante. Je suis \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde, au milieu d&rsquo;un labyrinthe, loin des salles d&rsquo;op\u00e9rations, loin de la douleur qu&rsquo;on veut lui confisquer.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"685\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone-1024x685.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-478\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone-1024x685.jpg 1024w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone-300x201.jpg 300w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone-768x514.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone-1536x1028.jpg 1536w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Telephone.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone s&rsquo;est mis \u00e0 sonner. 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