{"id":66,"date":"2026-02-13T21:10:34","date_gmt":"2026-02-13T20:10:34","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=66"},"modified":"2026-02-17T15:10:52","modified_gmt":"2026-02-17T14:10:52","slug":"dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/13\/dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-2\/","title":{"rendered":"Partie 2"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"546\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-63\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg 1024w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-300x160.jpg 300w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-768x410.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1536x819.jpg 1536w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-2048x1092.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-xx-large-font-size\">Mon rade<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Rue de Gen\u00e8ve<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Dans ma rue, il n&rsquo;y a pas de flic, pas de pute, pas d&rsquo;\u00e9picerie arabe ouverte tard le soir. Il n&rsquo;y a pas de d\u00e9chets \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des poubelles ni de graffitis sur les murs des commerces.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans ma rue, il y a des vieilles femmes fard\u00e9es allant de coiffeur en coiffeur dans des robes aux motifs ind\u00e9finissables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a des bagnoles \u00e9normes qui se garent sur des trottoirs impuissants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans ma rue, il y a des fourgons blind\u00e9s qui nourrissent les DAB affam\u00e9s, des banques automatis\u00e9es et froides \u00e0 vous passer l&rsquo;envie d&rsquo;avoir du fric, des agences immobili\u00e8res aux vitrines remplies de \u00ab\u00a0vendu\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0\u00e0 saisir\u00a0\u00bb avec des prix en euros comme en francs il y a 30 ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans ma rue, il y a des fourgonnettes d&rsquo;artisans press\u00e9s, des cabriolets aux basses infernales, des cyclistes en danger et des pi\u00e9tons cherchant leur voiture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma rue n&rsquo;a pas de sens. C&rsquo;est une rue sans histoire. Elle porte le nom de cette ville suisse, l\u00e0-bas, au bout du L\u00e9man, et c&rsquo;est peut-\u00eatre tout ce qu&rsquo;elle a d&rsquo;exotique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est en tout cas l\u00e0 o\u00f9 se trouve mon caf\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette \u00eele au milieu de nulle part,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">O\u00f9 j&rsquo;attends que l&rsquo;on vienne me chercher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Insomnie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je marche dans ma presque ville en \u00e9coutant du jazz. Tout me para\u00eet beau, m\u00eame cette HLM des ann\u00e9es 60, vestige d&rsquo;une \u00e9poque r\u00e9volue. Une \u00e9motion puissante me serre la gorge et gonfle ma poitrine. Le soleil pulv\u00e9rise les r\u00eaves sombres ainsi que les fant\u00f4mes de ma nuit. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 en nage \u00e0 trois heures du matin avec l&rsquo;amertume de ceux dont le sommeil a \u00e9t\u00e9 amput\u00e9. Derri\u00e8re mes pas s&rsquo;\u00e9loigne ce lit qui n&rsquo;a pas voulu de moi. Mes jambes connaissent le chemin. Ce sont elles qui me conduisent aujourd&rsquo;hui puisque ma t\u00eate est occup\u00e9e \u00e0 fabriquer l&rsquo;endorphine qui me shoote. Je ferme les yeux et me laisse transpercer par le son d&rsquo;une trompette bouch\u00e9e. La chaleur de l&rsquo;air m&rsquo;enveloppe tendrement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je traverse la rue de Gen\u00e8ve et pousse la porte de mon caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je dis bonjour et m&rsquo;assois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Rien n&rsquo;a chang\u00e9 ici mais tout est diff\u00e9rent,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puisque je suis heureux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Mon caf\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Il n&rsquo;y a pas de types accoud\u00e9s au zinc dans mon caf\u00e9 car il n&rsquo;y a pas de zinc. Il n&rsquo;y a pas de bouteille de pastis accroch\u00e9e au mur avec le goulot en bas, pas de berger allemand derri\u00e8re la caisse, pas de poste cal\u00e9 sur le top 50, pas de \u00ab\u00a0Salut, tu bois quoi?\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon caf\u00e9, il y a des g\u00e2teaux dans une&nbsp;vitrine avec des femmes autour qui les regardent en salivant. Il y a du th\u00e9 noir et vert, de l&rsquo;arabica&nbsp;et m\u00eame du vin. Il y a des cadors inoffensifs et incontinents tenus en laisse par des ma\u00eetres accabl\u00e9s de solitude. Il y a des vieux qui viennent se reposer de ce monde auquel ils ne comprennent plus rien comme on se gare sur une aire d&rsquo;autoroute pour laisser refroidir son moteur et faire un somme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Des chansons d&rsquo;amour se r\u00e9pandent dans la cuisine, balay\u00e9es parfois par du jazz ou de la soul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon caf\u00e9, il y a une fille grande aux cheveux courts envelopp\u00e9e dans un tablier de cuisine qui a pour moi, souvent, des paroles r\u00e9confortantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai fait de son rade mon bureau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne manque de rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De presque rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Si ce n&rsquo;est parfois d&rsquo;inspiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Belle \u00e9claircie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>L&rsquo;angoisse se d\u00e9clenche aussi facilement qu&rsquo;un rire et s&rsquo;oublie comme un parapluie dans un rade, au premier rayon de soleil, je le sais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour l&rsquo;instant, j&rsquo;ai du ciment dans le ventre et en m\u00eame temps une envie forte de vitesse. Ma souffrance morale est peut-\u00eatre due \u00e0 la cohabitation dans mon esprit de ces deux forces contraires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon caf\u00e9 est tr\u00e8s calme ce matin. Les \u00e2mes douloureuses ne se pressent pas au comptoir pour s&rsquo;\u00e9pancher, elles ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 profiter du beau temps, un petit \u00e9v\u00e8nement en cette ann\u00e9e maussade.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, c&rsquo;est toujours le m\u00eame spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vieux turc descend la rue de Gen\u00e8ve en cherchant des noises aux passants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La dame aux g\u00e2teaux la remonte en balan\u00e7ant son poids difficilement d&rsquo;une jambe sur l&rsquo;autre, souple comme un tr\u00e9teau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le cordonnier revient du pub. Il est partout sauf dans sa boutique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Voil\u00e0 la vip\u00e8re qui rentre dans mon caf\u00e9 avec son air renfrogn\u00e9, suivie par sa copine plus \u00e2g\u00e9e. Elle s&rsquo;assoit et laisse tra\u00eener sa langue visqueuse partout, sur les murs, les tables et les visages. Ma tension monte encore. J&rsquo;attends qu&rsquo;elle parte. Au bout d&rsquo;une demi-heure, elle finit par se lever avec la toute vieille, balance une derni\u00e8re gicl\u00e9e de venin dans la salle et s&rsquo;en va. Quelque chose en moi se rel\u00e2che. Il y a des individus dont le d\u00e9part est une jouissance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Aujourd&rsquo;hui, je n&rsquo;ai pas encore vu les gens que j&rsquo;appr\u00e9cie. Je subis les autres avec plus ou moins d&rsquo;\u00e9motion. Cela va de l&rsquo;agacement \u00e0 la stup\u00e9faction. Je me supporte de la m\u00eame mani\u00e8re, sans beaucoup plus d&rsquo;attendrissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;aimerais parfois ne plus rien ressentir, quitte \u00e0 sacrifier le plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans les moments de forte anxi\u00e9t\u00e9, lorsque mon c\u0153ur bat vite et mal, je r\u00eave d&rsquo;\u00eatre une mati\u00e8re inerte comme une vulgaire pierre, mais la sensibilit\u00e9 est une sentinelle qui ne dort jamais. Elle a un avis sur tout, s&rsquo;occupe de tout et se trompe la plupart du temps, pas plus fiable qu&rsquo;une m\u00e9t\u00e9o \u00e0 dix jours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon caf\u00e9 est soudain envahi de b\u00e9b\u00e9s braillards. Il devient difficile d&rsquo;\u00e9crire dans ces conditions. Je reste pour m&rsquo;endurcir, pour apprendre la survie en milieu hostile et bousculer ma fragilit\u00e9 maladive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est \u00e9trange mais contre toute attente, je commence \u00e0 me sentir bien au milieu de cette bruyante pouponni\u00e8re. Ce remue-m\u00e9nage m\u2019ennuie raisonnablement, tout compte fait. Je mets tout de m\u00eame le casque de mon baladeur. La voix de la m\u00f4me Gardot explose dans mon cr\u00e2ne. Je m&rsquo;installe dans son monde comme si c&rsquo;\u00e9tait le mien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 cet instant, je suis heureux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00catre vivant comporte tout de m\u00eame certaines compensations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Une vitesse humaine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce matin, je peine \u00e0 sortir de ma l\u00e9thargie. Dans mon caf\u00e9, c&rsquo;est comme si l&rsquo;air avait une \u00e9paisseur et emp\u00eachait le son de la radio de me parvenir compl\u00e8tement. Je suis l\u00e0 depuis trop longtemps, peut-\u00eatre. Les gens viennent boire un verre sans que je les vois vraiment. Je cherche le regard de clients qui sont arriv\u00e9s depuis un moment mais ils ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par d&rsquo;autres qui s&rsquo;en iront aussi sans que je m&rsquo;en rende compte. L&rsquo;\u00e9criture est une activit\u00e9 chronophage et schizo\u00efde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vais d\u00e9plier mon v\u00e9lo et me lancer dans le froid de ce doux mois de janvier afin de rejoindre mon appartement. Avant, j&rsquo;irai peut-\u00eatre rendre visite \u00e0 ma m\u00e8re. J&rsquo;ai le temps. J&rsquo;essaye d&rsquo;instituer un rythme raisonnable aux choses afin de pouvoir assimiler les informations qui me parviennent et dig\u00e9rer les \u00e9motions qu&rsquo;elles engendrent. Je voudrais vivre en m\u00eame temps que moi, m&#8217;embo\u00eeter le pas et me suivre sans forcer, \u00e0 la recherche d&rsquo;une cadence id\u00e9ale. Parler d&rsquo;harmonie serait pr\u00e9matur\u00e9, m\u00eame aujourd&rsquo;hui o\u00f9 je ne souffre d&rsquo;aucun trouble particulier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans la salle, des femmes murmurent en mangeant lentement. La paix est omnipr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un type fume une blonde devant la vitrine, dehors, et pi\u00e9tine comme pour \u00e9loigner le froid. Mon cerveau n&rsquo;a pas re\u00e7u de nicotine depuis bient\u00f4t sept ans. Je pense parfois me remettre au tabac. Je ne fais qu&rsquo;y penser. Fumer, c&rsquo;est comme \u00eatre amoureux sans r\u00e9ciprocit\u00e9. Un rabaissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;\u00e9teins mon ordinateur et range mes affaires sans me presser. Je mets de la fluidit\u00e9 dans mes mouvements, j&rsquo;en admire les trajectoires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne veux pas vivre en courant, jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;urgence est l&rsquo;apanage des ambulances et des pompiers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Pilier<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Dans mon caf\u00e9, ce matin, des discussions de surface assassinent le silence. J&rsquo;attends une accalmie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les langues rinc\u00e9es au ros\u00e9 et au petit noir semblent ne pas conna\u00eetre la fatigue. Le quotidien est un sujet in\u00e9puisable. Parler devient un sport. Les mots emportent avec eux les angoisses. M\u00eame si le discours est affligeant, il est salutaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me demande ce que je viens chercher dans ce lieu public, moi qui aime tant la tranquillit\u00e9. Je crois que j&rsquo;ai aussi besoin de dialoguer, un peu, besoin de voir mes semblables, m\u00eame s&rsquo;ils ont l&rsquo;\u00e2me caboss\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le caf\u00e9 est une casse humaine peupl\u00e9e d&rsquo;\u00e9paves fascinantes. Je n&rsquo;appr\u00e9cie vraiment que peu de clients ici mais tous sont des personnages uniques. La vie n&rsquo;ab\u00eeme jamais deux personnes de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes mains tremblent. Mes jambes aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La salle se vide. Je vais peut-\u00eatre me calmer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une femme rentre en trainant des pieds. Elle va commander un expresso, l&rsquo;avaler en trente secondes et repartir aussi sec. Mince, je commence \u00e0 conna\u00eetre les manies&nbsp;de tout le monde, ici. Je m&rsquo;\u00e9tais jur\u00e9 de ne jamais devenir un habitu\u00e9, o\u00f9 que ce soit, et me voil\u00e0 faisant presque partie des meubles. D&rsquo;ailleurs, je bouge peu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai l&rsquo;air comme \u00e7a d&rsquo;\u00eatre calme, paisible devant mon carnet ou mon ordinateur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En fait, je hurle en silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Un indien dans la ville<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Ce matin, au bistrot, j&rsquo;avais du mal \u00e0 me concentrer sur un po\u00e8me que j&rsquo;avais commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. Un gosse effront\u00e9 se foutait ouvertement de moi en me faisant des grimaces. \u00c7a me filait des angoisses. Il \u00e9tait habill\u00e9 en indien avec une coiffe orn\u00e9e d&rsquo;assez belles plumes pour un d\u00e9guisement d&rsquo;enfant et il tenait deux haches de guerre qu&rsquo;il faisait tournoyer dangereusement autour de mon ordinateur. Des traits de couleur sur les joues lui tenaient lieu de maquillage. Mon po\u00e8me n&rsquo;avan\u00e7ait pas. Il est venu se poster devant moi et m&rsquo;a fix\u00e9 m\u00e9chamment en fron\u00e7ant les sourcils. Je devais r\u00e9agir, calmer ce gniard irrespectueux avant qu&rsquo;il ne flanque un coup de hache sur mon clavier. Je l&rsquo;ai fix\u00e9 \u00e0 mon tour en fron\u00e7ant les sourcils avec un air mauvais. Je suis all\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 montrer les dents. Le gamin a \u00e9clat\u00e9 de rire. Je lui ai dit qu&rsquo;il ressemblait plus \u00e0 un cow-boy qu&rsquo;\u00e0 un indien, pour le charrier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab&nbsp;Non, je suis un indien! Les cow-boys, c&rsquo;est m\u00e9chant! \u00c7a tue les indiens!&nbsp;\u00bb qu&rsquo;il m&rsquo;a r\u00e9pondu, Sitting Bull.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Du coup, je l&rsquo;ai trouv\u00e9 adorable, ce gosse. On a discut\u00e9 cinq minutes de ces salauds de cow-boys et mon angoisse est redescendue. Il s&rsquo;est tir\u00e9 avec sa m\u00e8re, s\u00fbrement pour aller chasser le bison en centre ville, et j&rsquo;ai fini mon po\u00e8me en me disant que toute la jeunesse n&rsquo;\u00e9tait pas perdue, qu&rsquo;il y avait encore des po\u00e8tes dans les cours de r\u00e9cr\u00e9, m\u00eame parmi les visages p\u00e2les.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Premi\u00e8res neiges<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Elle est arriv\u00e9e, partout, sur les trottoirs, les routes, sous les chaussures, sur les toits des maisons, des bagnoles, sur le dos des cadors&#8230;la neige! Elle a amen\u00e9 avec elle son grand fr\u00e8re : le bordel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je sirote un jus d&rsquo;orange dans mon caf\u00e9 en regardant les v\u00e9hicules passer lentement. Les flocons n&rsquo;ont pas cess\u00e9 de tomber depuis ce matin. Ils se font plus discrets en ce d\u00e9but de nuit mais nous pr\u00e9parent peut-\u00eatre une surprise au r\u00e9veil, une rare \u00e9paisseur et des transports bloqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;aime le calme qu&rsquo;apportent ces chutes de poudre blanche, cette sensation que tout tourne au ralenti. La nature reprend ses droits, l&rsquo;espace de quelques jours, de quelques semaines, tout au plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette pause me fait du bien car en ce moment, malgr\u00e9 mon presque quintal, il suffit que l&rsquo;on me souffle dessus pour que je vacille. J&rsquo;en ai soup\u00e9 des gens et de leur col\u00e8re, de leurs promesses de poings dans la gueule ou de lettre au procureur, soup\u00e9 de leur connerie rigide comme une constitution, soup\u00e9 de moi pour les m\u00eames raisons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis au bon endroit dans ce caf\u00e9 puisqu&rsquo;une partie non n\u00e9gligeable des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9fectueux de ma ville s&rsquo;y rejoignent et essayent maladroitement de cacher leur mis\u00e8re, leurs d\u00e9r\u00e8glements, leur douleur, leur folie. Je crois que j&rsquo;ai besoin de voir des personnes qui n&rsquo;y arrivent pas non plus, besoin de constater que cette soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les flocons ont doubl\u00e9 de volume et tombent plus vite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je r\u00eave qu&rsquo;il d\u00e9gringole deux ou trois m\u00e8tres de poudreuse, que plus rien ne d\u00e9passe ou seulement quelques antennes, \u00e0 la rigueur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je r\u00eave de semaines de paddock sans culpabilit\u00e9, \u00e0 rationner les restes du frigo.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je r\u00eave d&rsquo;une grande solitude, entre quatre murs, d&rsquo;o\u00f9 je ne sortirais qu&rsquo;\u00e0 la fonte des neiges avec l&rsquo;immense plaisir de croiser des humains, enfin, car je ne pourrais pas me satisfaire \u00e9ternellement de ma personne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une vie d&rsquo;ours en somme. Une alternance entre la vie sociale et le retrait complet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M\u00eame si l&rsquo;enfer, c&rsquo;est les autres,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le paradis, ce n&rsquo;est pas moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Les petites choses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette nuit, le ciel nous a balanc\u00e9 une bonne dose de poudreuse. Les gens ne parlent que de \u00e7a. Ils se plaignent mais ils aiment le petit chaos que \u00e7a engendre. Des liens se tissent entre sinistr\u00e9s. Madame machin a gliss\u00e9 en sortant de chez la coiffeuse et la rue enti\u00e8re est au courant. Ces petites choses rendent la vie l\u00e9g\u00e8re et par l\u00e0 m\u00eame acceptable. La d\u00e9prime n&rsquo;aime pas la futilit\u00e9. Elle n&rsquo;aime que les sujets graves alors je parle aussi de cette neige qui ne tiendra probablement pas jusqu&rsquo;\u00e0 No\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un type se pointe dans mon caf\u00e9 en bleu de travail. Il a pos\u00e9 son gros camion pour pomper la merde le long du trottoir, devant la vitrine. Il veut des sandwichs. Je me marre parce que les gens qui attendent derri\u00e8re en voiture s&rsquo;imaginent qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une urgence, d&rsquo;une fosse qui d\u00e9borde. C&rsquo;est juste un app\u00e9tit qui se r\u00e9veille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour revenir \u00e0 la neige, une cliente vient d&rsquo;annoncer qu&rsquo;il y aurait dix centim\u00e8tres de plus cet apr\u00e8s-midi. De quoi froisser un peu de t\u00f4le et alimenter les conversations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a des grands palmiers coll\u00e9s sur la vitrine. C&rsquo;est la d\u00e9coration habituelle. Pour les f\u00eates, la patronne a accroch\u00e9 \u00e0 leurs feuilles des bottes de p\u00e8re no\u00ebl, du houx et des cadeaux, avec une bombe et des pochoirs. \u00c7a fait bizarre, comme un sucr\u00e9 sal\u00e9 climatique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a du monde d&rsquo;un coup. Des odeurs de cuisine se r\u00e9pandent dans la pi\u00e8ce. On entend le bruit de la buse de la machine \u00e0 caf\u00e9. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un rade qui se manifeste, qui ronronne comme un chat que l&rsquo;on caresse. Je voudrais que la vie ne soit faite que de petites choses comme \u00e7a. Je voudrais oublier mon \u00e9paisseur, perdre ma gravit\u00e9 pour me consacrer \u00e0 des riens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tous les gens tortur\u00e9s r\u00eavent de \u00e7a, de cette pr\u00e9cieuse innocence qu&rsquo;ils ne font jamais qu&rsquo;effleurer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Temps perdu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Le vent fait danser les choses fragiles de la rue comme les branches des sapins de no\u00ebl miniatures post\u00e9s devant les commerces, comme cette affiche d\u00e9coll\u00e9e sur le mur de la mairie ou cette \u00e9charpe color\u00e9e que porte une femme press\u00e9e par le froid.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La radio diffuse un vieux reggae de Marley qui r\u00e9chauffe l&rsquo;atmosph\u00e8re de ce caf\u00e9 o\u00f9 je viens si souvent. Par association, je me souviens de l&rsquo;odeur de la r\u00e9sine, celle qu&rsquo;il m&rsquo;arrive de fumer malgr\u00e9 moi, passivement, dans des soir\u00e9es de quadrag\u00e9naires attard\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La patronne frappe \u00e9nergiquement le porte-filtre du percolateur sur le rebord du tiroir en bois. J&rsquo;h\u00e9site \u00e0 prendre un autre caf\u00e9. C&rsquo;est que je tremble assez comme \u00e7a.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Midi approche, la circulation se fait plus dense. J&rsquo;\u00e9change quelques mots avec un vieil arabe qui n&rsquo;est pas d&rsquo;ici, et de l\u00e0-bas non plus. \u00c7a n&rsquo;est pas un d\u00e9racin\u00e9 mais plut\u00f4t une sorte d&rsquo;apatride. J&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;il ne sait plus quoi penser. L&rsquo;ancien monde est par terre et le nouveau vacille sur ses jambes fr\u00eales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me dis qu&rsquo;un jour je regretterai peut-\u00eatre ces moments de calme relatif. Je ne peux pourtant pas appeler \u00e7a du bonheur, \u00e7a non. Dans les temp\u00eates futures, il est possible que je me souvienne avec nostalgie du temps o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais juste malheureux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie tombe et s&rsquo;arr\u00eate aussit\u00f4t, comme si elle s&rsquo;\u00e9tait tromp\u00e9e de bled. Je papote \u00e0 pr\u00e9sent avec la patronne de choses et d&rsquo;autres. Le vent a faibli. J&rsquo;ai regard\u00e9 par la vitrine de ce caf\u00e9 pendant des journ\u00e9es enti\u00e8res mais une fois chez moi, je serais incapable de dessiner dans le d\u00e9tail ce que l&rsquo;on y voit. Je me dis souvent que je perds mon temps ici alors que je pourrais le perdre ou le mettre \u00e0 profit ailleurs. Enfin, il va peut-\u00eatre se passer quelque chose de bien dans mon rade, quelque chose d&rsquo;inattendu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Alors j&rsquo;attends,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour voir&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Entre deux f\u00eates<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>La guirlande \u00e9lectrique coll\u00e9e contre la vitrine de mon bistrot clignote de fa\u00e7on anarchique. Quelques clients murmurent des choses qui n&rsquo;ont d&rsquo;importance que pour eux. Il pleut. Un air de jazz chasse un peu l&rsquo;humidit\u00e9 de la pi\u00e8ce. No\u00ebl est pass\u00e9. La fin du monde aussi. Si je ne maintenais pas une certaine tension en moi, je m&rsquo;\u00e9croulerais sur le parquet telle une b\u00eate abattue avec du gros calibre. Le s\u00e9datif que j&rsquo;ai aval\u00e9 il y a une demi-heure n&rsquo;enl\u00e8ve pas mon angoisse mais ne fait que rajouter \u00e0 ma fatigue. Je tente de compenser avec du caf\u00e9. On se d\u00e9brouille comme on peut pour ne pas aller trop mal, pour agoniser d\u00e9cemment sans trop emmerder son voisin, pour supporter la solitude en \u00e9vitant de hurler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai envie d&rsquo;\u00eatre ailleurs, loin, et de m&rsquo;allonger pour regarder passer quelque chose, de l&rsquo;eau dans un canal o\u00f9 flottent des p\u00e9niches color\u00e9es, des gens nonchalants sur une jolie place, de rares voitures sur une petite route de Provence en \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai peut-\u00eatre besoin de soleil, pour finir, moi qui d&rsquo;habitude pr\u00e9f\u00e8re l&rsquo;ombre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour ce qui est de l&rsquo;amour, j&rsquo;ai \u00e9trangl\u00e9 le peu qui me restait et je crois que je l&rsquo;ai tu\u00e9. J&rsquo;en veux pour preuve cette odeur de charogne qui m&rsquo;agace les narines lorsque j&rsquo;entends prononcer son nom.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De la vaisselle s&rsquo;entrechoque dans la cuisine. La patronne a eu quelques clients venus manger ce midi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le 31 ne va pas tarder \u00e0 se pointer. Dans mon immeuble, quelques gueulards vont marquer le coup au passage de la nouvelle ann\u00e9e et j&rsquo;irai me coucher avec des boules Quies dans les oreilles, comme un vieux rabat-joie. C&rsquo;est que tout \u00e7a ne me dit rien de bon. Je sais que ma lucidit\u00e9 n&rsquo;y changera rien. Je sais que foutu pour foutu, je devrais en profiter, pratiquer le d\u00e9ni et danser, baffrer, baiser sans me soucier du lendemain, mais je suis ainsi fait que la noirceur p\u00e9n\u00e8tre en moi tr\u00e8s facilement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis tel un go\u00e9land se d\u00e9battant dans le mazout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>La meilleure saison de l&rsquo;ours<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Dehors, le froid a saisi la neige molle et pi\u00e9tin\u00e9e dont il pr\u00e9servera les reliefs quelques jours encore. Sous mes pieds mal assur\u00e9s craquent ces anarchiques sculptures avec un bruit de verre bris\u00e9, et je ne sais pourquoi, cela me ravit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je p\u00e9n\u00e8tre dans mon caf\u00e9 o\u00f9 je ne distingue que la silhouette des clients dont les traits se dessinent plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 mesure que la chaleur chasse la bu\u00e9e de mes lunettes. Un b\u00e9b\u00e9 dort dans une poussette avec la puissance du sommeil r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 cet \u00e2ge. Il braillera au r\u00e9veil, en r\u00e9action \u00e0 la vie et aux douloureux efforts qu&rsquo;elle impose aux oisifs contrari\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tel un cancre, je m&rsquo;installe au fond de la salle, contre le grand radiateur en fonte. Je pose mes mains dessus. Il est froid. Je les glisse alors un moment dans mon pantalon, l\u00e0 o\u00f9 la chaleur s&rsquo;en ira en dernier, l\u00e0 o\u00f9 parfois d&rsquo;autres mains viennent chercher refuge, avant l&rsquo;amour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Nous sommes encore en hiver, il fait un froid sib\u00e9rien et le ciel est \u00e9pais comme une banquise suspendue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au printemps, le soleil me chassera de ma tani\u00e8re, ouvrira mes volets et me jettera dehors en pleine lumi\u00e8re pour m&rsquo;exposer au monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour l&rsquo;instant, je ne suis pas encore pr\u00eat \u00e0&nbsp;me s\u00e9parer&nbsp;de ma solitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je profite de ce long repli avant la chaleur et l&rsquo;agitation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le bonheur p\u00e8se 60 mg<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>C&rsquo;est une journ\u00e9e qui s&rsquo;annonce bien. Mon souffle est r\u00e9gulier et j&rsquo;ai mal nulle part, ni au corps, ni \u00e0 l&rsquo;\u00e2me. Mon caf\u00e9 est d\u00e9sert. Nous bavardons de choses et d&rsquo;autres avec la patronne. Dehors, les passants vont d&rsquo;un pas rapide, luttant contre le froid. Je vois la vie&nbsp;diff\u00e9remment aujourd&rsquo;hui, sans cette noirceur qui m&rsquo;accompagne d&rsquo;habitude. Voil\u00e0 bient\u00f4t deux semaines que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 prendre des antid\u00e9presseurs. Vais-je arr\u00eater d&rsquo;\u00e9crire des textes sombres pour me laisser aller \u00e0 des choses plus positives? Et cela uniquement \u00e0 cause d&rsquo;une mol\u00e9cule? Il est apparemment possible de modifier la fa\u00e7on de voir le monde d&rsquo;un individu en lui faisant absorber un m\u00e9dicament. Je vais probablement sortir de mon opposition syst\u00e9matique pour rejoindre la cohorte des imb\u00e9ciles heureux qui acceptent \u00e0 peu pr\u00e8s tout et surtout n&rsquo;importe quoi. Si j&rsquo;\u00e9tais fid\u00e8le \u00e0 mes id\u00e9es, je recracherais la pilule que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 avaler.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais voil\u00e0, j&rsquo;ai trop envie d&rsquo;\u00eatre bien, quitte \u00e0 devenir un b\u00e9ni-oui-oui. Il faut savoir faire des sacrifices pour \u00eatre heureux. On peut trouver l&rsquo;existence tr\u00e8s agr\u00e9able mais \u00e0 condition de s&rsquo;en donner les moyens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019attrape le Figaro magazine qui tra\u00eene sur la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et en entame la lecture tout en savourant les chansons qui passent sur Nostalgie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A quoi bon s&rsquo;\u00e9nerver puisque tout ne va pas si mal&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est beau la vie&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Peur de rien<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Ma fragilit\u00e9 accueille toutes les peurs humaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;essaye de me calmer en regardant autour de moi. J&rsquo;essaye de m&rsquo;ouvrir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon regard se pose sur une femme, la cinquantaine, les cheveux courts. Je regarde ses mains. Elles tremblent. Il y a un jeune type \u00e0 la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 qui tremble encore plus. Il manipule un \u00e9cran tactile avec difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le malheur des autres, m\u00eame similaire au mien, ne me rassure pas vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Que l&rsquo;on vive avec ses cong\u00e9n\u00e8res ou en retrait complet, on devient malade. On est jamais si bien que lorsque l&rsquo;on quitte le groupe pour se retrouver seul et inversement. Le bonheur ne correspond peut-\u00eatre qu&rsquo;\u00e0 cet \u00e9tat de transition, \u00e0 cette attente du vide ou du plein.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La femme et le jeune homme sont partis, me laissant leurs tremblements. Je voudrais n&rsquo;avoir peur de rien, ni de moi, ni de l&rsquo;autre, ni du monde entier, juste un peu de la mort pour ne pas la vexer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon caf\u00e9, les conversations tournent autour de faits divers, aliment\u00e9es par le journal local. Je remets le casque de mon baladeur pour couvrir ces bavardages indigestes. Les chansons de Ben Harper me bercent. En musique, m\u00eame les mots incompris peuvent \u00eatre beaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie s&rsquo;est remise \u00e0 tomber sur une rue de Gen\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 bien nettoy\u00e9e par un printemps pourri.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un temps \u00e0 rester couch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne vais pas tarder \u00e0 ranger mes affaires pour aller \u00e0 Ferney, la ville de Voltaire, ce philosophe qui passa une bonne partie de sa vie au lit. Un bien brave homme. Je dois retourner visiter son ch\u00e2teau o\u00f9 les arbres sont immenses et rassurants. L&rsquo;air que l&rsquo;on y respire est probablement charg\u00e9 des m\u00eames parfums que ceux de son \u00e9poque. Je me dis qu&rsquo;\u00e0 cet endroit, on savait prendre le temps. J&rsquo;y trouve une paix. Les endroits de ma r\u00e9gion que je consid\u00e8re comme des refuges ne sont pas si nombreux. Je devrais m&rsquo;y reposer plus souvent, en \u00e9tablir la liste et en faire le tour r\u00e9guli\u00e8rement, comme on \u00e9gr\u00e8ne un chapelet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le petit neveu par alliance de&nbsp;Fran\u00e7ois-Marie Arouet, le fabuliste Jean-Pierre Claris de Florian \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 au 18i\u00e8me si\u00e8cle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour vivre heureux, vivons cach\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me demande si \u00e7a n&rsquo;est pas peine perdue de nos jours que d&rsquo;esp\u00e9rer un peu de tranquillit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Jours de f\u00eate<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>La nuit ramasse ses derni\u00e8res poussi\u00e8res de fatigue dans le jour \u00e9blouissant. D\u00e9j\u00e0, l&rsquo;ennui entame une danse avec les heures qui m&rsquo;encombrent et dont je ne tire rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un jus sans go\u00fbt.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La circulation, cette agitation puante de t\u00f4le et de caoutchouc a repris.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Trois hommes sont assis en terrasse et boivent un caf\u00e9 en regardant machinalement passer les voitures. Depuis l&rsquo;int\u00e9rieur de mon caf\u00e9, je ne les entends pas mais je sais qu&rsquo;ils parlent affaires. Ici, tout le monde a des chiffres dans la t\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le soleil ose un peu de chaleur et semble ainsi s&rsquo;excuser pour ce mois de mai pourri. Mon bistrot vivote en hydratant quelques \u00e9gar\u00e9s dont je fais partie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est bient\u00f4t l&rsquo;effervescence dans ma ville. Des guirlandes de fanions ridicules ont \u00e9t\u00e9 tendues entre les maisons. Il y aura un carnaval, des man\u00e8ges et sans doute des bagarres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quant \u00e0 moi, je serai dans mon appartement, blotti, dans un calme relatif. Tout cela aura lieu derri\u00e8re mon immeuble et je garderai mes fen\u00eatres ferm\u00e9es pour ne pas que rentrent les reliquats de ce vacarme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 tout, cette f\u00eate foraine me donnera le cafard rien que de la savoir dans mon dos. Ses couleurs criardes, sa musique atroce et les odeurs de sa nourriture chimique \u00e9trangleront le peu de po\u00e9sie qui subsiste dans les parages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vois mon psy cet apr\u00e8s-midi. Dans son costume \u00e9l\u00e9gant, il me fait l&rsquo;effet d&rsquo;un homme politique que j&rsquo;aurais trop vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 mais pour qui je vote encore, par habitude. C&rsquo;est une figure rassurante, en somme. Il veut toujours savoir si je sors de chez moi, si je me frotte au monde du dehors. \u00c7a le renseigne sur mon \u00e9tat. Il va probablement me demander si je compte faire un tour \u00e0 cette f\u00eate. J&rsquo;ai envie de lui r\u00e9pondre que oui, que je vais aller casser quelques pipes \u00e0 la carabine, manger de la barbe \u00e0 papa bien collante et faire des tours de montagnes russes jusqu&rsquo;\u00e0 la naus\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je l&rsquo;aime bien mon psy.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et puis quand on peut plaisir&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>D\u00e9sert<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>La chaleur m&rsquo;enveloppe tel un manteau br\u00fblant. Juillet se r\u00e9veille et nous \u00e9touffe enfin. Je suis rest\u00e9 dans cette ville d\u00e9serte et je ne serais pas \u00e9tonn\u00e9 de voir dans la rue quelques chiens errants poursuivis par des tumbleweed en mal de compagnie. Dans un coin de la salle, un ventilateur d\u00e9fectueux remue lentement la t\u00eate de gauche \u00e0 droite comme pour signifier son impuissance \u00e0 refroidir mon rade, cette \u00e9tuve. Quelques femmes que l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 prive de baignade viennent siroter des sodas et engloutir les g\u00e2teaux en vitrine. Leur balance tiendra une comptabilit\u00e9 pr\u00e9cise de tous ces exc\u00e8s. Enfin, on ne peut pas tout s&rsquo;interdire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La patronne va prendre trois semaines de vacances. Je serai comme enferm\u00e9 dehors, priv\u00e9 de l&rsquo;animation de cet endroit. J&rsquo;irai peut-\u00eatre plus souvent voir mon psy, pour compenser. Lui, il re\u00e7oit les malades un par un alors qu&rsquo;elle, elle les accueille par grappes et leur tire les verres du nez pour seulement le prix d&rsquo;un expresso ou d&rsquo;un cookie, et m\u00eame parfois pour rien du tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La porte d&rsquo;entr\u00e9e s&rsquo;ouvre comme celle d&rsquo;un four sur une rue en pleine cuisson. La grosse dame aux chihuahuas s&rsquo;avance lentement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur en tra\u00eenant des pieds. Ses chiens se tiennent \u00e0 distance. La lourdeur de son d\u00e9placement et de ses gestes semblent rajouter \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisseur de l&rsquo;air. Elle parvient au comptoir avec difficult\u00e9, r\u00e9clame un caf\u00e9 et repart \u00e9craser une chaise sur la terrasse, respirer les particules fines des moteurs diesel en surchauffe. Cette femme est en souffrance depuis longtemps et rien ne semble la r\u00e9conforter si ce n&rsquo;est l&rsquo;approche de l&rsquo;abandon d\u00e9finitif du corps au profit d&rsquo;un hypoth\u00e9tique paradis. Je pense qu&rsquo;elle croit en dieu. Moi je ne peux pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je crois juste que je vais mourir et qu&rsquo;il est temps que je vive dans le soleil,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Intens\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Des racines et pas d&rsquo;aile<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je m&rsquo;attarde \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon caf\u00e9 en buvant lentement un grand verre de lait froid. Le soleil cherche en vain de la po\u00e9sie dans le cr\u00e9pi rose d&rsquo;un immeuble, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Devant, un arbre rachitique s&rsquo;appuie sur un tuteur qui lui sert de canne, mais il ira nulle part. Il est plant\u00e9 dans sa pelouse, seul, et n&rsquo;ose m\u00eame pas perdre ses feuilles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Devant l&rsquo;ancienne mairie, il y a une fontaine qui ressemble \u00e0 un jacuzzi grand luxe o\u00f9 se baignent uniquement les regards blas\u00e9s des passants pr\u00e9occup\u00e9s. Je me dis qu&rsquo;il va falloir que je parte. On ne peut pas vivre dans un caf\u00e9. Je me demande parfois quelle vue id\u00e9ale j&rsquo;aimerais avoir \u00e0 la place de celle que j&rsquo;ai ici, sans int\u00e9r\u00eat. Une place de Paris anim\u00e9e, je pense. Ou de Bordeaux. Enfin, une place dans une grande ville. J&rsquo;aime bien voir les gens discuter entre eux, commercer ou faire mine de s&rsquo;ignorer tout en s&rsquo;observant furtivement. Et puis il y a les bagnoles, les bus, les klaxons. La vie citadine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En revanche, chez moi, je r\u00eave d&rsquo;un calme absolu, comme dans un abri anti-atomique suisse, sans m\u00eame un coucou. Je sais que je devrais voyager, me remplir de nouvelles t\u00eates, de nouveaux paysages, chercher l&rsquo;inspiration pour \u00e9crire, ailleurs que dans ce pays de Gex dont je connais tous les coins. Mais quelque chose me cloue ici. Une peur, un manque cruel de motivation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne crois pas que je retournerai un jour en Afrique. Je serais forc\u00e9ment d\u00e9\u00e7u. Ce continent \u00e9tait un r\u00eave. \u00c7a n&rsquo;est peut-\u00eatre jamais vraiment arriv\u00e9, d&rsquo;ailleurs. Ce qui me le rappelle le plus, ce sont les odeurs d&rsquo;\u00e9pices que mes narines r\u00e9cup\u00e8rent parfois dans les march\u00e9s ou chez un \u00e9picier arabe dans une grande ville. Alors, tout revient d&rsquo;un coup, violemment, de fa\u00e7on jouissive. Je n&rsquo;ai rien oubli\u00e9 de la brousse, des pistes difficiles, des gens essentiels, je le sais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La vie est ainsi faite que l&rsquo;on peut passer de l&rsquo;Afrique et ses myst\u00e8res \u00e0 un bourg de province obs\u00e9d\u00e9 par la d\u00e9coration int\u00e9rieure et le taux de change,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D&rsquo;un type assoiff\u00e9 de rencontres et d&rsquo;aventures \u00e0 un autre,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Casanier et craintif.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Dialogue de sourds<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je n&rsquo;aime pas le bruit excessif dans les caf\u00e9s, peut-\u00eatre parce que je n&rsquo;y vais jamais dans un autre but que celui d&rsquo;\u00e9crire. Lorsque je suis install\u00e9 \u00e0 une table avec un carnet ou mon ordinateur, mon radar acoustique se met malgr\u00e9 moi \u00e0 la recherche d&rsquo;une interf\u00e9rence annon\u00e7ant la fin de ma tranquillit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon rade, ce matin-l\u00e0, le saccage du silence fut puissant et soudain, de quoi d\u00e9courager le plus zen des buveurs de th\u00e9. Trois vieux \u00e0 moiti\u00e9 sourds ont d\u00e9barqu\u00e9s et entam\u00e9 une discussion anim\u00e9e. Leur boucan remplissait tout l&rsquo;espace et ne semblait pas conna\u00eetre d&rsquo;issue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je sais que dans ces cas-l\u00e0, c&rsquo;est \u00e0 moi de partir. Je ne veux plus rien affronter alors, en g\u00e9n\u00e9ral, je d\u00e9campe. \u00c0 quoi bon r\u00e9sister? Je devrais peut-\u00eatre, pour faire ma place, taper du poing sur la table, mais je n&rsquo;ai rien dit et telle une b\u00eate traqu\u00e9e, je me suis r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale. Je me suis assis sur une chaise dans la salle de lecture pour \u00e9couter ma respiration au milieu des livres muets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puis quelques gosses turbulents sont arriv\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Alors j&rsquo;ai repris ma route, \u00e0 la recherche des derni\u00e8res forteresses sans bruit cach\u00e9es dans ce monde d&rsquo;inutiles d\u00e9cibels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Sortir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Le petit de la patronne sirote \u00e0 la paille une sorte de jus d&rsquo;orange artificiel et fait du bruit en arrivant au fond de son verre. Il souffle et aspire, me regarde et se marre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un de ses camarades entre dans le caf\u00e9. C&rsquo;est l&rsquo;explosion. Ils investissent l&rsquo;espace physique et sonore. \u00c7a ne me d\u00e9range pas vraiment. Il faut dire que je vais plut\u00f4t bien, que mes nerfs sont souples. J&rsquo;ignore les raisons de cet apaisement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, les enseignes des commerces s&rsquo;allument au fur et \u00e0 mesure que la lumi\u00e8re d\u00e9cline. Je regarde les gens dans mon caf\u00e9 et tente de d\u00e9terminer \u00e0 quoi ils carburent pour \u00e9chapper \u00e0 la tristesse. Je les trouve touchants. Il y a cette vieille qui parle \u00e0 son journal et qui me donne envie de la consoler. Hier, je l&rsquo;aurais \u00e9trangl\u00e9e pour les m\u00eames raisons. Elle a pris le parti de r\u00e2ler sans cesse afin d&rsquo;oublier ses propres morsures. Elle est devenue folle, comme beaucoup. Qui se soucie des malades mentaux? Qui se soucie des \u00eatres improductifs, non-comp\u00e9titifs, inaptes au jeu social et \u00e0 ses r\u00e8gles?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c7a y est, la nuit est tomb\u00e9e compl\u00e8tement. Je vais devoir rentrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je m&rsquo;approche de la caisse. La patronne arrive et m&rsquo;annonce mon score de la journ\u00e9e avec un large sourire. Je paye, la salue et sors dans le froid. Je remonte la rue de Gen\u00e8ve \u00e0 pied et traverse la place du village o\u00f9 des files de bagnoles se bouffent la priorit\u00e9. Je bifurque \u00e0 droite, passe devant la m\u00e9diath\u00e8que encore allum\u00e9e. Je longe la boutique de la marchande de l\u00e9gumes qui p\u00e8se un sachet de carottes en parlant gaiement avec un client. Mon baladeur diffuse&nbsp;<em>Nights In White Satin<\/em>&nbsp;des Moody Blues. Je ne pense quasiment qu&rsquo;\u00e0 cette musique. Mon pas s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Mes semelles semblent claquer sur le goudron gel\u00e9. Je vois mon immeuble l\u00e0-bas, la promesse d&rsquo;une chaleur physique, d&rsquo;un confort, d&rsquo;une relative tranquillit\u00e9. Je d\u00e9boule dans la cour, passe mon badge sur l&rsquo;interphone, ouvre la porte et m\u2019engouffre dans l&rsquo;ascenseur. Sixi\u00e8me \u00e9tage. Je rentre dans mon appartement et m&rsquo;enferme \u00e0 double tour. Ma poitrine se gonfle au maximum puis expulse l&rsquo;air dans un rel\u00e2chement total.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sortir reste difficile mais malgr\u00e9 tout, cela m&rsquo;est toujours b\u00e9n\u00e9fique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Du m\u00e9lange avec les autres peuvent na\u00eetre de belles histoires, fond\u00e9es sur de magnifiques malentendus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon rade Rue de Gen\u00e8ve Dans ma rue, il n&rsquo;y a pas de flic, pas de pute, pas d&rsquo;\u00e9picerie arabe ouverte tard le soir. Il n&rsquo;y a pas de d\u00e9chets \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des poubelles ni de graffitis sur les murs des commerces. 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