{"id":70,"date":"2026-02-13T21:08:47","date_gmt":"2026-02-13T20:08:47","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=70"},"modified":"2026-02-17T15:13:23","modified_gmt":"2026-02-17T14:13:23","slug":"dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/13\/dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-4\/","title":{"rendered":"Partie 4"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"546\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-63\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg 1024w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-300x160.jpg 300w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-768x410.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1536x819.jpg 1536w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-2048x1092.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-xx-large-font-size\">La Rose pourpre et ses alentours<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Comme un dimanche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>J&rsquo;ai trouv\u00e9 un bistrot miteux et presque d\u00e9sert dans le centre commercial de Meyrin. Je me p\u00e8le sur sa terrasse devant un allong\u00e9 ti\u00e8de en essayant de faire des phrases sur un Moleskine. La flotte s&rsquo;est remise \u00e0 tomber. Comme un malheur n&rsquo;arrive jamais seul, c&rsquo;est aujourd&rsquo;hui dimanche. Si je n&rsquo;avais pas arr\u00eat\u00e9 de fumer, je grillerais deux paquets de blondes dans la journ\u00e9e histoire de tuer le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je lis sur les visages autour de moi un m\u00e9lange d&rsquo;ennui et d&rsquo;euphorie. L&rsquo;alcool donne aux humains la sensation qu&rsquo;ils s&rsquo;arrachent aux rudesses de l&rsquo;existence mais il ne fait que les enfoncer d&rsquo;avantage dans leur douleur. C&rsquo;est un escalier pervers o\u00f9 apr\u00e8s avoir grimp\u00e9 une marche il faut en descendre deux. Pour ma part, je bois chez moi, en amateur, timidement, avec des \u00e9chantillons d&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 les soirs de d\u00e9prime. A l&rsquo;ext\u00e9rieur, la plupart du temps, je tourne au caf\u00e9 ou au soda.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Demain, l&rsquo;activit\u00e9 va reprendre. C\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, le pays de Gex va se vider de ses pendulaires comme une seringue plant\u00e9e dans le bras de Gen\u00e8ve. Ils rentreront le soir exc\u00e9d\u00e9s par le stress et la circulation, pr\u00eats \u00e0 en d\u00e9coudre au moindre reproche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les commerces vont rouvrir leurs grilles sur les soldes. J&rsquo;ex\u00e8cre cette pr\u00e9cipitation massive sur la marchandise au moins autant que la publicit\u00e9 qui la suscite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie a redoubl\u00e9 d&rsquo;intensit\u00e9. Je ne sais pas si c&rsquo;est le froid ou l&rsquo;inqui\u00e9tude qui me fait trembler. Peut-\u00eatre les deux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne fais plus confiance \u00e0 mes cong\u00e9n\u00e8res. L&rsquo;homme ne sait pas s&rsquo;arr\u00eater. La nature l&rsquo;aidera \u00e0 le faire. Il y aura un rappel \u00e0 l&rsquo;ordre, une le\u00e7on effroyable. Tout doit aller tr\u00e8s mal pour que tout aille mieux par la suite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon caf\u00e9 est aval\u00e9 depuis une bonne demi-heure. J&rsquo;ai branch\u00e9 mon baladeur. Les ch\u0153urs dans <em>Pictures of Jesus<\/em>&nbsp;de Ben Harper me font penser \u00e0 l&rsquo;Afrique. Voil\u00e0 que \u00e7a remonte en moi et que \u00e7a me pousse les larmes au bord des yeux. Je pleure sur ce que j&rsquo;\u00e9tais, sur ce que je suis devenu. Pour moi aussi on peut parler d&rsquo;un avant et d&rsquo;un apr\u00e8s. J&rsquo;\u00e9tais debout et me voil\u00e0 \u00e0 genoux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je m&rsquo;interdis une quelconque pri\u00e8re car je pourrais attraper la foi, fragile comme je suis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dieu m&rsquo;en pr\u00e9serve!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>50 ans<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est le 50\u00e8me anniversaire du centre commercial de Meyrin. Des drapeaux publicitaires sont d\u00e9ploy\u00e9s et pissent leurs couleurs criardes dans un ciel gris. Je suis install\u00e9 \u00e0 une table dans un caf\u00e9 de loosers. Ici, on ach\u00e8te Gala et Voici, on met toute sa ferraille dans le bandit manchot \u00e9lectronique de la loterie romande qui tr\u00f4ne dans un coin et on dit des conneries tr\u00e8s fort comme si \u00e7a leur donnait une l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab&nbsp;Tu payes ta bi\u00e8re?&nbsp;\u00bb lance un jeune \u00e0 un homme qui pourrait \u00eatre son p\u00e8re. Pas de r\u00e9ponse. Le vieux ne tourne m\u00eame pas la t\u00eate. \u00ab&nbsp;Tu payes ta bi\u00e8re??&nbsp;\u00bb r\u00e9p\u00e8te le jeune comme si sa question s&rsquo;adressait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 tout le caf\u00e9. Frustr\u00e9 de ne pas \u00eatre entendu, il sort fumer une blonde sur la terrasse. La main qui tient sa cigarette fait des petits mouvements saccad\u00e9s. Il a peut-\u00eatre pris quelque chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Des centaines de journaux tapissent les murs pr\u00e8s de la caisse. Je m&rsquo;interroge sur l&rsquo;utilit\u00e9 de toutes ces informations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le jeune type s&rsquo;est tir\u00e9 et j&rsquo;avoue que j&rsquo;\u00e9prouve un certain soulagement. Les individus exub\u00e9rants me mettent mal \u00e0 l&rsquo;aise. J&rsquo;ai toujours l&rsquo;impression que \u00e7a va \u00eatre \u00e0 mon tour d&rsquo;\u00eatre emmerd\u00e9, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre. J&rsquo;\u00e9prouvais ce d\u00e9sagr\u00e9able sentiment \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole lorsqu&rsquo;on \u00e9tait susceptibles d&rsquo;\u00eatre choisi \u00ab&nbsp;au hasard&nbsp;\u00bb pour aller au tableau. En g\u00e9n\u00e9ral, mon instituteur, que le sadisme avait g\u00e2t\u00e9, d\u00e9signait les \u00e9l\u00e8ves les plus trouillards, fragiles, ou alors les fayots du premier rang qui, en \u00e9l\u00e8ves brillants et s\u00fbrs d&rsquo;eux, \u00e9tant sens\u00e9s donner une le\u00e7on aux cancres et les \u00e9craser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon soda est fini. \u00c9c\u0153urant. Ce liquide noir\u00e2tre et p\u00e9tillant made in America est symbolique de notre fa\u00e7on de consommer : un plaisir imm\u00e9diat aux cons\u00e9quences obscures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a 50 ans et quelques, ce centre commercial n&rsquo;existait pas. Je ne suis pas fichu de me souvenir \u00e0 quoi ressemblait le quartier lorsque j&rsquo;\u00e9tais enfant. Je n&rsquo;y venais probablement pas beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a quelques ann\u00e9es, mon p\u00e8re \u00e9tait vivant. On y croyait encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le pass\u00e9isme est un r\u00e9flexe courant en cas de crise, certes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais il me semble que c&rsquo;\u00e9tait tout de m\u00eame mieux avant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Bahia<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La musique me donne des ailes. Je m\u2019envole litt\u00e9ralement, malgr\u00e9 mes 90 kilos qui d\u2019habitude subissent mollement la loi de la gravit\u00e9. Peut-\u00eatre que le changement de dosage de mon neuroleptique y est pour quelque chose mais je m\u2019en fous, je suis heureux, et tant pis pour ces putains de tremblements qui parfois me font ressembler \u00e0 un parkinsonien ou un alcoolo roulant sur la r\u00e9serve. Vingt six ans de chimie m\u2019ont abim\u00e9 le cerveau mais c\u2019est le prix \u00e0 payer pour ne pas faire de vagues. Je ne saute pas par la fen\u00eatre en me prenant pour Batman et les voisins ne m\u2019entendent pas hurler, c\u2019est l\u2019avantage des m\u00e9dicaments.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il flotte. Les irr\u00e9ductibles fumeurs, de vieux bonshommes d\u00e9sabus\u00e9s, grillent une clope ou deux sur la terrasse en avalant une bi\u00e8re par grosses gorg\u00e9es de soiffards. Je tourne au soda am\u00e9ricain avec une tap\u00e9e de gla\u00e7ons et deux rondelles de citron bien \u00e9paisses, parce que la serveuse m\u2019a \u00e0 la bonne. Pour moi, la picole est autoris\u00e9e uniquement aux heures des repas, question de discipline. Je tiens ma vie en laisse afin de ne pas exploser. Je suis de la nitro n\u2019aimant gu\u00e8re les secousses, les \u00e9motions trop fortes, le stress. Il y a ces gens qui souffrent de la maladie des os de verre, qui doivent faire attention de ne pas se cogner. Dans mon cas, c\u2019est mon cerveau qui est de verre. Je l\u2019enveloppe d\u2019habitudes, de rituels, de replis strat\u00e9giques, de monologues sans fin, de pleurs, afin de le pr\u00e9server de ce monde, de cette tyrannie ext\u00e9rieure.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Aujourd&rsquo;hui, je suis heureux, et je veux croire que j\u2019aurai la force de l\u2019\u00eatre encore et encore, comme dans ce rade, mon casque st\u00e9r\u00e9o sur les oreilles. Le soleil fait une apparition et caresse les clients qui se pressent vers la porte \u00e0 tambour de la galerie. On dirait qu\u2019ils ont eu assez de chaleur malgr\u00e9 un printemps pourri. \u00c0 croire qu\u2019ils pr\u00e9f\u00e8rent la lumi\u00e8re blafarde des rang\u00e9es de tubes n\u00e9on coll\u00e9s au plafond du centre commercial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En face de moi, il y a ce grand type tr\u00e8s maigre et rid\u00e9 qui sirote sa \u00e9ni\u00e8me pression depuis l\u2019ouverture. Il ne dit jamais rien, ne parle \u00e0 personne. Une \u00e9pave paisible. Il ne demande plus rien \u00e0 la vie et attend de crever avec une tranquillit\u00e9 \u00e9tonnante, comme un pendulaire qui attend son train. On dirait qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 mort cent fois pour afficher une telle d\u00e9contraction. Il doit avoir 75 ans. Un jour, je ne le verrai plus \u00e0 sa place habituelle. Il aura d\u00e9c\u00e9d\u00e9 et \u00e7a ne changera pas grand chose. Il faut avoir de la gueule pour laisser une trace et lui n\u2019est qu\u2019un fant\u00f4me qui siffle des verres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On m\u2019apporte un caf\u00e9, de quoi entretenir ma tremblote. Debout depuis 5 heures 30 ce matin, je dois tenir jusqu\u2019\u00e0 la sieste sans que la fatigue ne m\u2019assomme. Il me reste quelques lambeaux d\u2019euphorie dont j\u2019essaye au maximum de tirer parti en poussant le volume de mon smartphone qui me passe&nbsp;<em>Mas Que Nada<\/em>&nbsp;pour la centi\u00e8me fois. Je ne vais pas tarder.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>J\u2019ai dans l\u2019id\u00e9e de reprendre un chien. Peut-\u00eatre qu\u2019elle me passera. Cela pourrait me tirer un peu de mon engourdissement. Les promenades ne sont jamais optionnelles avec un cador. Tout seul, j\u2019ai toujours mieux \u00e0 faire que d\u2019aller racler mes pompes sur le bitume de mon quartier. Mon nouveau chien pourrait faire office de coach sportif, en plus d\u2019\u00eatre mon pote. Une demi heure de marche journali\u00e8re me ferait le plus grand bien. Enfin, ce n\u2019est pas encore fait, il faut que j\u2019accepte de d\u00e9vier un peu le cours de ma vie, de bousculer mes manies de solitaire, mes flemmes install\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D\u2019ailleurs, ce sera s\u00fbrement une femelle et je l\u2019appellerai Bahia, \u00e0 cause de&nbsp;<em>Mas Que Nada<\/em>&nbsp;et d\u2019autres chansons br\u00e9siliennes qui trottent dans ma t\u00eate en ce moment. Et puis Bahia, \u00e7a sonne bien. Le a est doubl\u00e9, relanc\u00e9 par un i faisant office de fronde, et explose dans l\u2019air comme une promesse de bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Chienne de vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Bar th\u00e9rapie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>La pluie n&rsquo;en finit pas de rincer mon foutu pays alors la terre commence \u00e0 saturer et \u00e0 n&rsquo;en plus vouloir de cette flotte qu&rsquo;elle d\u00e9gueule par grandes flaques, par petites mares parfois. On est dimanche matin. Je fais l&rsquo;ouverture d&rsquo;un caf\u00e9 turc o\u00f9 j&rsquo;ai mes habitudes, c\u00f4t\u00e9 suisse. Il y a ce type ab\u00eem\u00e9 qui entre. Il vient toujours l\u00e0 et passe des journ\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 ne rien faire d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e0 siroter des bi\u00e8res. Il attrape parfois un journal, peut-\u00eatre par mim\u00e9tisme. Tous les vieux lisent les nouvelles le matin. Il doit avoir 70 ans mais sa peau, rid\u00e9e comme un scrotum par temps froid, lui donne une allure de vieillard. Il est maigre et bouge avec des mouvements lents et mal assur\u00e9s. On dirait un phasme.&nbsp;Son air inoffensif m&#8217;emp\u00eache de voir autre chose en lui que de la gentillesse mais je me trompe s\u00fbrement. Ce type doit avoir sa part de m\u00e9chancet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie a redoubl\u00e9. Elle cr\u00e9pite violemment sur le bois de la terrasse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne, deux sexag\u00e9naires remplissent ensemble une grille de mots crois\u00e9s. Ils ont un accent plut\u00f4t rural et sentent la sueur m\u00eal\u00e9e \u00e0 un parfum bon march\u00e9. Je les verrais plut\u00f4t jouer aux cartes ou hypnotis\u00e9s par la t\u00e9l\u00e9 mais ils \u00e9noncent \u00e0 voix haute des d\u00e9finitions comme autant de petits d\u00e9fis et trouvent des mots dont j&rsquo;ignore le sens, voir l&rsquo;orthographe. Les gens sont parfois inattendus, surprenants. Il suffit d&rsquo;aller au del\u00e0 de ce qu&rsquo;ils veulent bien nous montrer, de leur vitrine, et de faire quelques pas dans leur arri\u00e8re-boutique pour d\u00e9couvrir des tr\u00e9sors. Ici, beaucoup de clients semblent avoir un v\u00e9cu consistant. Je croise des poivrots, des b\u00e9n\u00e9ficiaires de l&rsquo;AI (assurance invalidit\u00e9), des vieilles femmes seules et d\u00e9glingu\u00e9es par la vie, des \u00e9trangers tentant de survivre, des tox rang\u00e9s et quelques personnes normales qui pour le coup font presque t\u00e2che. Enfin, c&rsquo;est un caf\u00e9 digne de ce nom, pas un Mc Donald froid&nbsp;comme une pissoti\u00e8re de gare.&nbsp;Dans ce rade, certains attaquent au blanc \u00e0 8 heures. Ils descendent deux ou trois verres en quinze minutes histoire de se mettre \u00e0 niveau apr\u00e8s une nuit d&rsquo;abstinence puis le rythme se calme et ils finissent par siroter un peu plus paisiblement. Beaucoup de ces soiffards sont de grandes gueules avec une aversion pour le changement alors ils sont malheureux et picolent encore plus. Ils braillent des poncifs de r\u00e9actionnaires dont toute la salle profite mais le vieux type maigre et rid\u00e9 ne bronche jamais, comme si cela faisait partie int\u00e9grante de la vie de caf\u00e9 ou comme s&rsquo;il \u00e9tait sourd. Je crois que je n&rsquo;ai jamais entendu le son de sa voix ou alors je l&rsquo;ai oubli\u00e9. Lorsqu&rsquo;il arrive \u00e0 l&rsquo;ouverture le matin, la serveuse lui donne un expresso pour commencer, puis un verre de bi\u00e8re atterrit sur sa table pour se vider et se remplir sans rel\u00e2che jusqu&rsquo;au soir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M\u00eame s&rsquo;ils ne sont pas interdits aux gens antipathiques et aux comm\u00e8res, les caf\u00e9s sont des lieux o\u00f9 l&rsquo;on \u00e9change de la chaleur humaine. Lorsque l&rsquo;un d&rsquo;eux ferme d\u00e9finitivement, certains de ses habitu\u00e9s claquent d&rsquo;un coup, comme un vieux poste de radio. Ces endroits pr\u00e9servent de la folie et de la mort ceux que le syst\u00e8me a repouss\u00e9 dans la marge. Ils disparaitront avec ce qui nous reste d&rsquo;humanit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Paradis blanc et ros\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Le vieil alcoolique parle tout seul devant sa \u00e9ni\u00e8me bi\u00e8re. Ce qu\u2019il a d\u00fb en bouffer de la solitude pour se parler \u00e0 lui m\u00eame comme \u00e0 un pote\u2026 Ses marmonnements perp\u00e9tuels me titillent les nerfs alors je mets mon casque pour ne plus l\u2019entendre et me calmer. La trompette d&rsquo;Erik Truffaz \u00e9trille doucement les cellules cili\u00e9es de mon oreille interne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La Rose Pourpre se remplit peu \u00e0 peu dans un bruit de chaises que l\u2019on tire, d\u00e9place. Le vieux fait la gueule parce que, pendant qu&rsquo;il est all\u00e9 griller une cigarette, je lui ai pris sa place pr\u00e8s de la porte, celle avec une banquette rembourr\u00e9e o\u00f9 il plante ses ischions \u00e0 longueur de journ\u00e9e en attendant. En fait, ce type me donne l\u2019impression d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0 mort. Il ne r\u00e9agit plus, m\u00eame pas \u00e0 la violence de l\u2019ennui. Si un jour j\u2019en arrive l\u00e0, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il me restera assez de forces ainsi qu\u2019un \u00e9clair de lucidit\u00e9 pour en finir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">R\u00e9guli\u00e8rement, la porte de la Rose pourpre s\u2019ouvre et une vague de froid m\u2019enveloppe, me rappelant que je suis vivant. Ainsi, octobre s\u2019invite dans ce caf\u00e9 surchauff\u00e9 \u00e0 chaque courant d\u2019air provoqu\u00e9 par l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un client.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ici, on carbure au blanc, au ros\u00e9. Du local. \u00c0 n\u2019importe quelle heure. C\u2019est une salle de shoot fondue dans le d\u00e9cor o\u00f9 en famille, entre potes, on s&rsquo;anesth\u00e9sie le ronron des id\u00e9es sombres, on soulage ses tremblements, sans complexe. Les carafes vides se l\u00e8vent \u00e0 l\u2019intention de la serveuse qui, comme un petit automate docile et bienveillant, viendra refaire les niveaux. Je ne juge pas. J\u2019observe des gens pris dans un sale pi\u00e8ge, celui d\u2019une d\u00e9fonce admise, culturelle. Ce monde est violent. L\u2019alcool le rend supportable en faisant de vaines promesses. T\u00f4t ou tard, il rend la violence absorb\u00e9e, avec les int\u00e9r\u00eats. Quant \u00e0 moi, je tiens ma consommation en laisse. La bipolarit\u00e9 et la picole ont des affinit\u00e9s qui me rendent vigilant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je range mon cahier et mon stylo. Le vieux pense que je vais m\u2019en aller. Il me regarde du coin de l\u2019oeil en esp\u00e9rant r\u00e9cup\u00e9rer sa foutue place. Je vais partir mais, comme un salaud, je prends mon temps en d\u00e9composant mes mouvements. Apr\u00e8s tout, changer de place lui donne l\u2019occasion de voir ce rade sous un autre angle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, il y a du soleil. Des types de l\u2019est sirotent un caf\u00e9 et fument sur la terrasse. Il n\u2019y a jamais de femmes avec eux et pas un gramme de f\u00e9minit\u00e9 ne s&rsquo;\u00e9chappe de leurs gestes virils. Je vais ranger mon casque dans ma sacoche, enfiler mon manteau et aller faire un tour dans la galerie en sachant que je n\u2019ach\u00e8terai rien,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Parce qu&rsquo;il me reste encore un soup\u00e7on d\u2019espoir\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Caf\u00e9s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je suis sorti parce que je ne pouvais plus rester chez moi, parce que voulais voir des humains, m\u00eame des laids, m\u00eame des mauvais. La serveuse est gentille et douce. Elle a conserv\u00e9 son sourire pour servir des types parfois \u00e0 peine aimables. Une cha\u00eene de sport diffuse un match de boxe o\u00f9 un blanc et un noir se cognent dessus en transpirant \u00e0 grosses gouttes. J&rsquo;ai quitt\u00e9 ma t\u00e9l\u00e9 pour une autre mais il y a des gens autour de moi et c&rsquo;est ce que je voulais. De la chair, des voix, des regards&#8230; Je suis venu chercher \u00e7a comme d&rsquo;autres vont chercher leurs cigarettes, avec la m\u00eame urgence. Pour le solitaire, \u00e0 partir d&rsquo;une certaine heure le soir, la chaleur humaine ne se trouve plus que dans les caf\u00e9s. Ils sont l\u00e0 pour \u00e7a. Personne n&rsquo;a soif ici, ce soir, dans ce rade ou dans un autre. Si seuls les gens qui veulent se d\u00e9salt\u00e9rer fr\u00e9quentaient les bars, les tenanciers n&rsquo;auraient plus qu&rsquo;\u00e0 mettre la cl\u00e9 sous la porte. Les gens se retrouvent, c&rsquo;est tout. \u00ab&nbsp;Parle-moi de ta vie et je te parlerai de la mienne&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est toujours la m\u00eame r\u00e8gle. Le caf\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;inaction organis\u00e9e, le dernier bastion de la paresse, un parking pour humains, le seul endroit o\u00f9 je me vide de la culpabilit\u00e9 de ne pas m&rsquo;agiter. Une bi\u00e8re, un calepin, un stylo et me voil\u00e0 le roi du monde! Tiens, je l&rsquo;ai&nbsp;termin\u00e9e ma bi\u00e8re. La mousse a dessin\u00e9 de la dentelle blanche sur les parois du verre. La serveuse s&rsquo;approche de mon visage et me demande si j&rsquo;en veux une autre. Je vais rentrer. De toute fa\u00e7on, ils vont fermer. Dehors, il fait un peu froid. Demain, il y aura des hommes et des femmes dans les rues, dans les commerces. Mes yeux et mes oreilles feront le plein de leurs gueules et de leurs bavardages. Alors je rentrerai dans ma tani\u00e8re pour les oublier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Jusqu&rsquo;au manque qui me fera pousser la porte d&rsquo;un rade.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Citron<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Mon verre a fait des cercles humides sur la table en bois verni. Je les observe b\u00eatement, le regard accroch\u00e9 dessus, puis ils finissent par dispara\u00eetre en s\u2019\u00e9vaporant dans l\u2019air chaud de la salle. Je suis dans ce caf\u00e9-restaurant turc d&rsquo;une banlieue de Gen\u00e8ve o\u00f9 parfois j\u2019abandonne mon temps, comme si j\u2019en avais trop. J\u2019ai mang\u00e9 la chair de la demi-rondelle de citron qui me narguait au fond de mon verre vide. L\u2019acidit\u00e9 a \u00e9clat\u00e9 dans ma bouche. Combien de sodas am\u00e9ricains ai-je englouti jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent? Je pr\u00e9f\u00e8re ne pas y penser. J\u2019ai chiffonn\u00e9 un ticket pour une loterie. Il est impensable que je gagne quoi que ce soit. Je n\u2019ai jamais rien gagn\u00e9 d\u2019ailleurs, ou alors des broutilles. La canette vide de mon soda est \u00e0 quelques centim\u00e8tres du ticket en boule. Sur le m\u00e9tal brillant, un joueur de foot noir affiche un sourire commercial. Je ne le connais pas. Son nom est inscrit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son portrait mais je ne suis gu\u00e8re avanc\u00e9. Je ne me suis jamais int\u00e9ress\u00e9 au foot. Au fond de mon verre, la peau du citron en arc de cercle me fait penser \u00e0 un dentier en phase de nettoyage sur une table de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma peau commence \u00e0 se rider. Mon p\u00e8re disait que chaque \u00e2ge a ses privil\u00e8ges mais je n\u2019en vois aucun dans la vieillesse, et que l\u2019on ne me parle pas de sagesse&#8230; Elle n\u2019est autre qu\u2019une r\u00e9signation forc\u00e9e, une abdication face aux ravages du temps et aux incapacit\u00e9s qui en d\u00e9coulent. Peut-on alors vraiment parler de sagesse en tant que vertu? Dans cette soci\u00e9t\u00e9, le pouvoir est d\u00e9tenu par des personnes \u00e2g\u00e9es et je ne vois pas la moindre sagesse dans leur fa\u00e7on de faire de la politique. La plan\u00e8te est un citron qui une fois press\u00e9 ira \u00e0 la poubelle. Je me d\u00e9lecte des derni\u00e8res gouttes de plaisir qu\u2019il me laisse, sans illusion. Je ne me fais pas de soucis pour le monde animal et v\u00e9g\u00e9tal. L\u2019heure de leur r\u00e8gne viendra \u00e0 nouveau. Les esp\u00e8ces \u00e9pargn\u00e9es s\u2019approprieront l\u2019espace perdu, celui qu\u2019on leur a arrach\u00e9. Pour l&rsquo;instant, l&rsquo;humain s&rsquo;obstine \u00e0 scier la branche sur laquelle il est assis. La plupart des gens sont comme moi, \u00e9go\u00efstes et passifs. Il faut dire que je n\u2019y crois plus. Sur le Titanic, je n\u2019aurais certainement pas jou\u00e9 de la musique pendant le naufrage, question de temp\u00e9rament. Pourtant, le geste \u00e9tait beau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il semble y avoir en Suisse une certaine insouciance que je mesure gr\u00e2ce aux bribes de conversations qui me parviennent aux oreilles. Les sujets sont futiles et reposants. On dirait que les gens n\u2019ont pas conscience de la situation, comme si la bonne sant\u00e9 de leur \u00e9conomie pouvait les sauver. Malgr\u00e9 tout, je me r\u00e9jouis de cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Elle m\u2019est b\u00e9n\u00e9fique, bien plus qu\u2019un s\u00e9datif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Je ne vais pas tarder \u00e0 rentrer, \u00e0 passer la fronti\u00e8re. Dans mon pays r\u00e8gne une certaine agitation, une agressivit\u00e9 palpable, comme si le d\u00e9r\u00e8glement du monde \u00e9tait ressenti d\u2019avantage qu\u2019en Suisse. La France est une fourmili\u00e8re juste apr\u00e8s un violent coup de pied. Je m\u2019y sens mal, comme si je portais un pull en laine sous un soleil de plomb. Je trouve refuge dans certains caf\u00e9s que je choisis pour leur calme et la gentillesse du personnel. Je me pr\u00e9serve comme je peux, \u00e9vitant les situations anxiog\u00e8nes,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais viendra le jour o\u00f9 je ne pourrai plus esquiver les coups trop fr\u00e9quents de cette soci\u00e9t\u00e9 malade.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Suisse \u2013 France&nbsp;: 1 partout<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>D&rsquo;\u00e9normes nuages blancs sont viss\u00e9s sur le Sal\u00e8ve tels de grotesques chapeaux boursoufl\u00e9s. Le soleil appara\u00eet enfin et me r\u00e9chauffe le corps. Le grand store du caf\u00e9 genevois o\u00f9 je suis install\u00e9 est d\u00e9ploy\u00e9, donnant \u00e0 la terrasse une teinte orang\u00e9e. Une femme \u00e9m\u00e9ch\u00e9e menace de manger un gosse qu&rsquo;elle trouve tr\u00e8s beau. Un type fait des mots crois\u00e9s, lentement, avec c\u00e9r\u00e9monie, sans oublier de boire sa bi\u00e8re par petites gorg\u00e9es. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de lui, deux sexag\u00e9naire rougeauds picolent all\u00e8grement. L&rsquo;alcool d\u00e9lie leurs langues qui tricotent des phrases idiotes ponctu\u00e9es de rires gras. Ils portent le m\u00eame polo ray\u00e9 et \u00e7a m&rsquo;amuse de penser que c&rsquo;est une co\u00efncidence. Ils ont d\u00fb se sentir bien couillons lorsqu&rsquo;ils se sont retrouv\u00e9s. Quelques piafs sautillent par terre entre les tables \u00e0 la recherche de miettes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce que j&rsquo;aime en Suisse, c&rsquo;est cette sensation qu&rsquo;il ne se passera jamais rien de grave, cette routine qui s&rsquo;installe m\u00eame dans la d\u00e9glingue. Le ronron de la vie semble immuable. On s&rsquo;y fait chier confortablement et j&rsquo;\u00e9prouve un besoin irr\u00e9pressible d&rsquo;y venir plusieurs fois par semaine pour soulager mes petits nerfs fragiles. Le taux de suicide n&rsquo;est pas n\u00e9gligeable, peut-\u00eatre parce que les Suisses n&rsquo;esp\u00e8rent plus rien de leur vie monotone o\u00f9 tout est assur\u00e9, programm\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le soleil passe derri\u00e8re un nuage. Une brise l\u00e9g\u00e8re refroidit la terrasse en m\u00eame temps qu&rsquo;elle me ram\u00e8ne la fum\u00e9e irrespirable d&rsquo;une blonde coinc\u00e9e sur le rebord d&rsquo;un cendrier. Les gens fument tous sur cette terrasse. Ils consid\u00e8rent peut-\u00eatre que leur existence est trop longue&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vais prendre ma voiture et passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;agitation, le bruit et l&rsquo;agressivit\u00e9 s&rsquo;\u00e9panouissent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce ne sont l\u00e0 que des poncifs stupides mais force m&rsquo;est d&rsquo;admettre qu&rsquo;il y a dans mes propos un peu de vrai, suffisamment pour \u00e9tablir une comparaison entre les deux pays et en sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je m&rsquo;imagine parfois vivre chez les Helv\u00e8tes mais j&rsquo;en arrive toujours \u00e0 la conclusion que ce serait m&rsquo;enterrer bien vite. Je crois que j&rsquo;ai aussi besoin de mon hexagone. La Suisse me repose de la France et la France me tire de la torpeur dans laquelle me plonge la Suisse. De cette alternance d\u00e9pend mon \u00e9quilibre pr\u00e9caire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout compte fait, je ne pouvais pas habiter meilleur endroit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Depressing<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Je suis dans le centre commercial de Meyrin, en Suisse, assis \u00e0 la table d&rsquo;un caf\u00e9. Les fers du pressing d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 crachent r\u00e9guli\u00e8rement leur vapeur en faisant comme des feulements de chats en col\u00e8re. Le m\u00e9tal glisse sur le tissu propre d&rsquo;avant en arri\u00e8re en oscillant de droite \u00e0 gauche afin de couvrir plus de surface et d&rsquo;\u00e9liminer les plis r\u00e9calcitrants. Les femmes qui accomplissent ces t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives \u00e0 longueur d&rsquo;ann\u00e9e ont toute mon admiration et mon incompr\u00e9hension. \u00c0 la troisi\u00e8me chemise, je serais pris d&rsquo;une envie de tout balancer en l&rsquo;air, faisant confiance aux lois de la gravit\u00e9 pour tout \u00e9clater sur le carrelage blanc de cette grotte mangeuse de vies. Dans un sens, \u00e7a n&rsquo;est pas pire que le travail \u00e0 la cha\u00eene. Les employ\u00e9es de cette usine miniature peuvent regarder les passants de la galerie d\u00e9ambuler et puis il y a un contact avec les clients. Mais malgr\u00e9 tout, il faut se les farcir les dizaines de fringues \u00e0 aplatir sans mollir&#8230; Deux grandes barres de n\u00e9ons arrosent les postes de travail ainsi que le long tourniquet automatique o\u00f9 sont suspendus les v\u00eatements termin\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab Pantalon, jupe simple : 12 francs, veste, blouson : 13 francs, chemise : 5,50 francs, pull, gilet : 8 francs. \u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les prix sont indiqu\u00e9s sur un caisson lumineux faisant face au comptoir, comme dans les fastfoods. Pour ces femmes, en hiver, la lumi\u00e8re du jour n&rsquo;est plus qu&rsquo;un vague souvenir. Bien s\u00fbr, pour des frontali\u00e8res travaillant en Suisse, la paye est int\u00e9ressante. Le salaire dans un pressing en France ne doit gu\u00e8re d\u00e9passer le revenu minimum.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce pressing triste d\u00e9tone avec la d\u00e9coration tape-\u00e0-l&rsquo;oeil de la galerie o\u00f9 les guirelandes \u00e9lectriques clignotent comme les lumi\u00e8res d&rsquo;un flipper. Le contraste est saisissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a deux choses qui maintenant ne valent plus rien : la sueur et les ann\u00e9es sacrifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et dire qu&rsquo;on appelle \u00e7a gagner sa vie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>F\u00eate de turc<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>J&rsquo;avais besoin de bruit, d&rsquo;\u00e9clats de voix, de corps en mouvement, d&rsquo;odeurs basiques de bouffe comme celles de la viande grill\u00e9e ou du fromage fondu et j&rsquo;ai trouv\u00e9 tout \u00e7a ici, dans ce restaurant turc en Suisse voisine. On m&rsquo;a coll\u00e9 \u00e0 une table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des toilettes mais \u00e7a ne me d\u00e9range pas trop. C&rsquo;est plut\u00f4t marrant d&rsquo;observer les mecs qui en sortent avec le doigt sur la braguette pour v\u00e9rifier qu&rsquo;elle est bien ferm\u00e9e&#8230; Les femmes, quant \u00e0 elles, me donnent toujours l&rsquo;impression d&rsquo;y avoir fait des choses myst\u00e9rieuses et incompr\u00e9hensibles pour un homme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis bien ce soir, tout me va, tout est en place, les clients, les cuistots, les serveuses. J&rsquo;ai envie de serrer ces derni\u00e8res contre ma poitrine, surtout la blonde avec son accent de l&rsquo;est et sa bienveillance, m\u00eame si avec moi elle est assez distante. Un jour, j&rsquo;ai du la vexer sans le faire expr\u00e8s. C&rsquo;est idiot mais j&rsquo;aimerais qu&rsquo;elle me traite comme tout le monde, avec gentillesse. Lorsque je la vois faire avec les autres, je suis un peu jaloux, je l&rsquo;avoue. Elle a un mot tendre pour chacun mais jamais pour ma pomme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ce soir, \u00e7a n&rsquo;a pas d&rsquo;importance, je suis heureux d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, dans tout \u00e7a, et de ne rien trouver \u00e0 redire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a des types \u00e9m\u00e9ch\u00e9s install\u00e9s autour d&rsquo;une table ronde. Ils braillent, essayent de se convaincre les uns les autres, commandent des demis sans arr\u00eat. Je trouve \u00e7a lourd en temps normal mais \u00e0 pr\u00e9sent, ce cirque me ravit. Je repense aux cuites de mon adolescence, \u00e0 l&rsquo;enthousiasme de l&rsquo;ivresse, et j&rsquo;en oublie la connerie r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par l&rsquo;alcool, celle qui s&rsquo;affirme \u00e0 coups de poing dans la trogne, pour un oui ou pour un non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je voudrais \u00eatre comme \u00e7a tout le temps, insouciant et heureux, ne pas voir les ombres mais juste les couleurs. Je voudrais \u00eatre celui que je ne suis pas, ou qu&rsquo;il m&rsquo;arrive d&rsquo;\u00eatre par accident, comme ce soir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ces moments de bien-\u00eatre, lorsqu&rsquo;ils prennent fin, me font prendre conscience de ce que j&rsquo;ai rat\u00e9 et enfoncent la grande lame des regrets dans ma plaie ingu\u00e9rissable. Le bonheur r\u00e9sulte avant tout d&rsquo;une amn\u00e9sie extraordinaire. Il faut \u00eatre dou\u00e9 pour l&rsquo;oubli de la douleur pass\u00e9e mais aussi \u00e0 venir car le futur fantasm\u00e9 fait partie des obsessions qui pourrissent une vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et puis il y a la mort, ind\u00e9boulonnable tyran de l&rsquo;esprit humain&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais ce soir, je me fous bien de tout \u00e7a, je ne sens et ne retiens que la fraternit\u00e9 qui d\u00e9borde des corps qui m&rsquo;entourent, m\u00eame si j&rsquo;ai conscience que cet \u00e9tat peut d\u00e9taler comme un animal d\u00e9rang\u00e9 par un rien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Une princesse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Je la regarde bouger, virevolter dans la salle, derri\u00e8re le bar, et je lui trouve de la gr\u00e2ce. Elle semble avoir un mot gentil pour chacun, m\u00eame pour les types les plus hirsutes, les plus beurr\u00e9s, les plus d\u00e9glingu\u00e9s. Coll\u00e9 au comptoir, un vieux qui a picol\u00e9 l&#8217;emmerde alors qu&rsquo;elle essuie les verres. La brise qui s&rsquo;engouffre par la porte entrouverte donnant sur la terrasse me ram\u00e8ne l&rsquo;odeur de vieille sueur de ce septuag\u00e9naire pr\u00e9tentieux qui aimerait bien promener ses mains tremblantes sur ce jeune corps. Il tente sa chance comme on joue au loto. \u00c7a lui permet de r\u00eaver. Bois ton verre, vieux, elle n&rsquo;est pas pour toi cette fille, c&rsquo;est une princesse. Elle n&rsquo;est pas pour moi non plus, d&rsquo;ailleurs. J&rsquo;ai rat\u00e9 le coche depuis longtemps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Avec le soleil, les bi\u00e8res blondes s&rsquo;illuminent sur les tables. Le petit froid de cet hiver est sur le d\u00e9clin. Il y a le printemps qui d\u00e9barque, des parfums de femmes qui se baladent dans l&rsquo;air et rendent les hommes \u00e0 moiti\u00e9 dingues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n&rsquo;ai pas pu m&#8217;emp\u00eacher de commander une pression, pour la soif. Je ne suis bien que devant un carnet ou mon PC portable, cal\u00e9 sur la banquette d&rsquo;un rade correct. Ce que je fais le matin avant d&rsquo;\u00eatre assis et d&rsquo;\u00e9crire, n&rsquo;est que la pr\u00e9paration de ces deux ou trois heures de r\u00e9cr\u00e9ation. Je n&rsquo;ai que \u00e7a en t\u00eate, quitter ma tani\u00e8re et aller noircir des pages blanches. Dans les caf\u00e9s, je vois d\u00e9filer pas mal de clients. Les gens arrivent, passent un moment et repartent. Je reste presque toujours apr\u00e8s eux. Le monde s&rsquo;agite autour de moi et je demeure statique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse sort sur la terrasse avec un plateau o\u00f9 sont pos\u00e9s quelques demis. On dirait qu&rsquo;elle ne porte rien tellement elle fait \u00e7a avec facilit\u00e9. Ce petit bout de femme soutient ce bar \u00e0 elle seule. C&rsquo;est bizarre, j&rsquo;ai tout de m\u00eame l&rsquo;impression qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas vraiment dans son assiette aujourd&rsquo;hui. Il faut dire qu&rsquo;avec la tripot\u00e9e d&rsquo;\u00eatres d\u00e9licats qui viennent t\u00e9ter leur vin au comptoir en lui balan\u00e7ant des horreurs, elle a de quoi avoir des baisses de r\u00e9gime.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vais aller roder dans la galerie commerciale puis je rentrerai dans ma grotte, malgr\u00e9 le soleil. Il est temps que je parte de ce caf\u00e9. J&rsquo;ai mal au fesses et \u00e7a, c&rsquo;est le signe du d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un contre-jour magnifique m\u00e9riterait que je fasse une photo mais je n&rsquo;ose pas sortir mon appareil.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n&rsquo;ose pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Voil\u00e0 un aveux qui vous flingue une vie!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le temps des femmes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Dans mon caf\u00e9, le matin de bonne heure, certains s&rsquo;extirpent tout juste de leur nuit. Leurs yeux trahissent la proximit\u00e9 du lit. Ils les d\u00e9plissent au caf\u00e9 double et se d\u00e9barrassent de ce qui reste de sommeil gr\u00e2ce aux nouvelles d\u00e9primantes d&rsquo;un journal pas encore froiss\u00e9. Autour d&rsquo;une grande table, un groupe de retrait\u00e9s parle de sport en se chargeant d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;alcool alors que je peine \u00e0 avaler mon expresso. Ils n&rsquo;ont s\u00fbrement rien mang\u00e9 encore. Bi\u00e8re, blanc. \u00ab\u00a0Tu nous remets \u00e7a?\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils demandent \u00e0 la patronne. Elle ne semble pas \u00eatre \u00e9tonn\u00e9e par ce petit d\u00e9jeuner particulier et s&rsquo;ex\u00e9cute.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il fait beau. Le soleil essaye de nous faire oublier les semaines de grisaille et de pluie avec un ciel bleu et sans nuages. J&rsquo;accepte la lumi\u00e8re. La radio use de vieux tubes jusqu&rsquo;\u00e0 en faire du bruit. Les anciens sont partis se remplir dans un autre rade avec d&rsquo;autres verres. Ils y tiendront des conversations similaires sur le match de la veille ou le scandale du jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon caf\u00e9, c&rsquo;est maintenant le temps des femmes. Le temps des boissons chaudes et des viennoiseries, des conversations douces et des \u00e9clats de rire contenus. Elles ont d\u00e9barqu\u00e9 ici avec soulagement, comme arriv\u00e9es dans un refuge. Quelques hommes subsistent mais elles sont largement majoritaires \u00e0 cette heure-l\u00e0. Leurs langues s&rsquo;agitent sagement d&rsquo;abord puis la cadence augmente petit \u00e0 petit. Il va falloir raconter encore et encore, toute la journ\u00e9e, toute une vie. Et puis il va falloir faire ce que les hommes ne font pas, c&rsquo;est \u00e0 dire l&rsquo;essentiel, et tout \u00e7a tout en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sans les femmes, plus de lien social, plus d&rsquo;organisation de la vie. Le chaos.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De la bi\u00e8re et du foot, essentiellement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De l&rsquo;ivresse b\u00eate et des blagues de testicules.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Mondes int\u00e9rieurs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n&rsquo;ai plus beaucoup de forces mais je me dis qu&rsquo;\u00e9crire un peu pourrait me stimuler. La chaleur est \u00e9touffante. La Rose pourpre a d\u00e9ploy\u00e9 son large store orange pour amener un peu de fra\u00eecheur sur la terrasse mais sans parvenir \u00e0 compenser l&rsquo;absence de vent. J&rsquo;aimerais faire une sieste dans une vieille baraque, volets clos, fen\u00eatre ouverte sur les bruits de la campagne, mais au lieu de \u00e7a, je traine ma fatigue \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ce caf\u00e9-restaurant turc, en banlieue genevoise. Je n&rsquo;ai aucune id\u00e9e de ce que je vais faire de ma peau aujourd&rsquo;hui, ni demain, ni les ann\u00e9es qui viennent. J&rsquo;erre tel un chien branque n&rsquo;ayant jamais eu de ma\u00eetre. Dans un grand miroir au cadre dor\u00e9, je croise ma sale gueule. Avec elle, au moins, on me fout la paix. Je ne vais pas tenir longtemps avant de passer la fronti\u00e8re pour aller me coucher dans la p\u00e9nombre de mon appartement. J&rsquo;aimerais que la vie se r\u00e9sume \u00e0 la sensation que j&rsquo;ai lorsque je glisse ma fatigue dans un lit confortable et que le silence me trace un chemin vers la d\u00e9mence des r\u00eaves. Mes muscles se rel\u00e2chent alors dans une jouissance proportionnelle \u00e0 l&rsquo;effort que je leur a demand\u00e9 durant la journ\u00e9e et je n&rsquo;exige plus rien de la vie que ce qu&rsquo;elle donne \u00e0 cet instant pr\u00e9cis : un r\u00e9pit paradisiaque&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">&#8230;Je me r\u00e9veille de ma sieste. Mes r\u00eaves furent agr\u00e9ables mais trop stupides pour \u00eatre racont\u00e9s. Mon appartement est calme. Le gros ventilateur crache un air frais qui me caresse la peau. Mon visage est encore marqu\u00e9 par ce voyage en moi, sans les contraintes du monde ext\u00e9rieur. La libert\u00e9 ne se rencontre gu\u00e8re que dans le sommeil que je consid\u00e8re comme un terrain de jeu immense et rassurant. Par bonheur, mes nuits sont d\u00e9licieuses, m\u00eame lorsqu&rsquo;elles sont un peu tortur\u00e9es, peut-\u00eatre parce qu&rsquo;elles m&rsquo;appartiennent vraiment, parce que c&rsquo;est tout ce qui me reste, tout ce qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 pollu\u00e9 par un syst\u00e8me qui partout injecte son venin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;allume ma t\u00e9l\u00e9 sur une cha\u00eene d&rsquo;info o\u00f9 des sp\u00e9cialistes, toujours les m\u00eames, dissertent sans fin sur des sujets anxiog\u00e8nes. Mes mains tremblent un peu, comme souvent depuis quelques semaines.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Adolescent, nous gravions \u00ab No futur \u00bb \u00e0 l&rsquo;Opinel sur les tables du bahut sans en conna\u00eetre vraiment la signification, sans ressentir les effets de cette impasse dans nos tripes. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est diff\u00e9rent. Ces deux mots ne sont plus un point de vue mais une r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une infinie violence. Seul mon sommeil m&rsquo;arrache \u00e0 cette lucidit\u00e9 douloureuse. Dans un moment, je vais manger un morceau, et plus tard, peut-\u00eatre, faire l&rsquo;amour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est dr\u00f4le comme le plaisir est multipli\u00e9 par l&rsquo;urgence&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le livre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Assis en plein soleil sur la terrasse du centre commercial de Meyrin, un type athl\u00e9tique d&rsquo;une beaut\u00e9 lisse et classique ouvre un bouquin avec une couverture rouge sur laquelle est inscrit \u00ab&nbsp;Marketing&nbsp;\u00bb. Je suis \u00e0 quelques m\u00e8tres de lui, \u00e0 l&rsquo;ombre, et je l&rsquo;observe. Sa chemise blanche entrouverte renvoie intens\u00e9ment la lumi\u00e8re. Ses lunettes noires la filtrent. Lorsque passe dans son p\u00e9rim\u00e8tre une paire de fesses assez bien dessin\u00e9e, il abaisse son br\u00e9viaire pour poser son regard sur le fascinant balancement, quelques longues secondes. Le sexe et l&rsquo;argent font para\u00eet-il tourner le monde. Si c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9, cet homme n&rsquo;entrave en rien sa rotation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le voil\u00e0 qui se l\u00e8ve et allume une blonde en tournant le dos au vent. Il recrache la premi\u00e8re bouff\u00e9e sans l&rsquo;avoir aval\u00e9e et s&rsquo;appuie en conqu\u00e9rant sur la rambarde qui surplombe le parking. Une grande brune fait claquer ses talons en passant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Son d\u00e9collet\u00e9 met en valeur deux magnifiques doudounes. Le type sort de sa poche les cl\u00e9s de sa voiture et les fait gigoter tout en tirant nerveusement sur sa cigarette. La fille ne le remarque pas et descend l&rsquo;escalier qui conduit au parking. Il balance alors son m\u00e9got d&rsquo;une pichenette par dessus la rambarde puis emboite le pas de la belle tout en continuant \u00e0 jouer avec ses cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il n&rsquo;y a plus grand monde sur la terrasse maintenant. J&rsquo;esquisse un sourire. Le type a oubli\u00e9 son bouquin dont les pages dansent dans le vent. Je prends conscience de la dimension po\u00e9tique de la sc\u00e8ne et me dit qu&rsquo;il y a peut-\u00eatre un espoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une serveuse un peu boulotte d&rsquo;une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es sort du caf\u00e9 pour nettoyer les tables et remettre en place quelques chaises \u00e9gar\u00e9es. Elle voit le livre \u00e0 la couverture rouge, s&rsquo;en saisit, l&rsquo;ouvre et lit une phrase ou deux dans sa t\u00eate sans changer d&rsquo;expression. Puis elle me regarde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">&#8211; C&rsquo;est \u00e0 vous ce livre?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">&#8211; Non, pas du tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">&#8211; Vous le voulez?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">&#8211; Non merci.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse balance le bouquin dans la poubelle de la terrasse en me faisant cadeau d&rsquo;un superbe sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et la terre continue de tourner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Demi-tour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur ma table, dans un verre ballon, une eau gazeuse helv\u00e9tique pousse ses bulles \u00e9nergiquement du fond vers la surface en se r\u00e9chauffant trop vite. Je suis calme, d\u00e9tendu. Un petit vent chaud tourne les pages de mon bloc note alors que Duffy miaule&nbsp;<em>Big Flame<\/em>&nbsp;dans mon casque. Ma main droite est pos\u00e9e sur mon ventre en signe d\u2019apaisement. La terrasse est pleine. L&rsquo;\u00e9t\u00e9 s&rsquo;installe. Je regarde un jeune couple s&rsquo;enlacer. J&rsquo;ai travers\u00e9 un d\u00e9sert immense \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;on est sens\u00e9 \u00eatre amoureux et \u00e7a me fait mal de voir ces gamins s&#8217;embrasser. Mon adolescence me laisse le souvenir d&rsquo;une absence insoutenable. J&rsquo;ai d\u00fb me d\u00e9mener pour obtenir des \u00e9chantillons de ce que la plupart des gens obtient aussi naturellement que la mort. Ma col\u00e8re na\u00eet de cette plaie jamais referm\u00e9e, qui avec le temps se fait plus douloureuse. On ne rattrape pas les ann\u00e9es perdues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab Vous ne serez jamais heureux mais vous conna\u00eetrez de petits plaisirs. \u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Voil\u00e0 ce qu&rsquo;un toubib m&rsquo;avait balanc\u00e9 dans la figure peu apr\u00e8s ma sortie de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique. C&rsquo;est \u00e9trange mais c&rsquo;est vingt cinq ans apr\u00e8s que cette phrase me fait le plus mal parce que je me rends compte que ce type, qui manquait cruellement de d\u00e9licatesse, avait s\u00fbrement raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je paye mon eau et quitte la Rose Pourpre. La chaleur est assommante. Je me jette dans la porte \u00e0 tambour du centre commercial et p\u00e9n\u00e8tre dans la galerie climatis\u00e9e, mon sac sur l&rsquo;\u00e9paule. Je sais que je ne vais rien acheter, comme la plupart du temps. Je me contenterai de regarder ces choses dont je n&rsquo;ai pas besoin, de les tripoter un peu et de les reposer persuad\u00e9 qu&rsquo;en les acqu\u00e9rant, ma vie ne changerait pas le moins du monde. Mon plaisir est ailleurs, dans les caf\u00e9s, \u00e0 dactylographier ma dr\u00f4le de vie, par exemple. Et puis il y a la musique. C&rsquo;est comme un sentiment amoureux puissant qui m&rsquo;envahit et me bouleverse, la musique, comme une respiration parall\u00e8le.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&#8217;emprunte l&rsquo;escalator pour descendre au niveau inf\u00e9rieur. Fatigu\u00e9, je ne marche presque plus et appuie ma carcasse sur la rampe en caoutchouc. Il est 16 heures. Une annonce commerciale gr\u00e9sille dans les hauts-parleurs de la galerie. Une angoisse monte en moi alors j&rsquo;essaye d&rsquo;aller plus lentement encore, en \u00e9vitant le moindre stress. Les gens marchent vite, s&rsquo;\u00e9vitent les uns les autres, se regardent \u00e0 peine. Cette agitation, ces rayons pleins \u00e0 craquer, ces publicit\u00e9s d\u00e9bilisantes, rien de tout \u00e7a ne conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement. La soci\u00e9t\u00e9 de consommation telle qu&rsquo;on la conna\u00eet dans nos pays dits d\u00e9velopp\u00e9s est le plus grand pi\u00e8ge \u00e0 cons de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je fais volte-face dans l&rsquo;escalator et sors du centre commercial en pressant le pas. Dehors, c&rsquo;est un v\u00e9ritable four.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Il y a du monde en terrasse. Les gens fument et bidouillent leur smartphone nerveusement. Je m&rsquo;\u00e9loigne de tout \u00e7a et rejoins le parking o\u00f9 ma voiture m&rsquo;attend, br\u00fblante. Une fois install\u00e9 au volant, j&rsquo;allume la radio sur les informations, comme si j&rsquo;avais besoin d&rsquo;un coup de gr\u00e2ce, d&rsquo;un dernier uppercut pour aller au tapis et me reposer enfin. Un sp\u00e9cialiste en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 parle de l&rsquo;attentat de Nice. Je l&rsquo;\u00e9coute deux minutes et d\u00e9marre. Je dois rentrer en France, je n&rsquo;ai pas le choix. Il est 16 heures 30. La circulation se densifie. Les pendulaires quittent Gen\u00e8ve et remontent dans le pays de Gex. Je rejoins la file interminable de bagnoles qui se forme chaque jour avant le CERN. La chaleur des moteurs rajoutent \u00e0 celle de l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Les clim d\u00e9clenchent les ventilateurs sous les capots bouillants. On est devenu dingue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Malgr\u00e9 tout \u00e7a, on a su pr\u00e9server l&rsquo;illusion de la libert\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un tour de force.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Grande gueule<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Un type parle fort dans le caf\u00e9. Il est bourr\u00e9 et aggrave son cas \u00e0 chaque verre de blanc qu&rsquo;il avale. Il a une vraie sale gueule, rouge, avec des rides qui lui dessinent la haine. C\u2019est un vieux Suisse avec un gilet noir \u00e0 poches du style chasseur et des chaussures de montagne. Il est perch\u00e9 sur une chaise de bar faisant office de pr\u00e9sentoir \u00e0 connerie. Lorsqu&rsquo;il se tait, je sens comme une caresse. Le auvent orange qui couvre la terrasse diffuse une agr\u00e9able lumi\u00e8re chaude. Le soleil donne encore. Il y a comme un air de vacances. J\u2019entends presque la mer derri\u00e8re la voix insupportable de ce gueulard, loin derri\u00e8re. \u00c0 pr\u00e9sent, il pers\u00e9cute le serveur, rien qu\u2019en lui parlant de ses histoires. Lui, il ne le comprend pas, ce vieux. Il a peur parce que c\u2019est un ami du patron. Il para\u00eet qu\u2019on est dimanche. C\u2019est possible. Ma montre indique 18 heures 30. Je ne sais plus o\u00f9 j\u2019en suis ni m\u00eame si je suis bien ou pas et je m\u2019en fous. Je suis dans le gaz. Le vieux jacte toujours. Il fait son show, comme \u00e0 chaque fois, j\u2019imagine. Celui-l\u00e0, quand il va caner, \u00e7a va reposer quelques oreilles. Il y a des gens qui sont n\u00e9s pour souffrir, diriger, aimer, que sais-je&nbsp;? D\u2019autres sont n\u00e9s pour faire chier, comme ce champion toutes cat\u00e9gories. Non, le serveur ne va pas se mettre \u00e0 chialer, quand m\u00eame?! Le pauvre. Il fixe le vieux l\u2019air apeur\u00e9 sans oser lui r\u00e9pondre ni retourner \u00e0 sa t\u00e2che. La grande t\u00e9l\u00e9 crache ses commentaires footballistiques sur fond vert. Je regarde les mecs picoler autour de moi. Ce soir, j\u2019ai envie de boire pour fraterniser avec n\u2019importe qui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sauf avec le vieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Valeurs refuges<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Des clients s&rsquo;affairent dans le parking du centre commercial de Meyrin, une banlieue de Gen\u00e8ve. Ils d\u00e9placent leur caddie avec la m\u00eame r\u00e9signation que des mineurs poussant leur wagonnet. C&rsquo;est le froid qui en partie donne cette impression. Et puis les gens n&rsquo;en peuvent plus de ce syst\u00e8me o\u00f9 le stress et la sueur ne rapportent rien d&rsquo;autre que de l&rsquo;usure et des maladies. Nous avons cr\u00e9\u00e9 et cautionn\u00e9 une soci\u00e9t\u00e9 qui aujourd&rsquo;hui nous asphyxie. Nous voulions une vie confortable, pratique, sans aucun manque, belle, une vie o\u00f9 nous profiterions des avanc\u00e9es de la science pour notre \u00e9panouissement et nous avons occult\u00e9 l&rsquo;essentiel, celui \u00e0 qui tout cela \u00e9tait destin\u00e9&nbsp;: l&rsquo;humain. Ce dernier n&rsquo;est plus qu&rsquo;un simple portefeuille, un acheteur potentiel, un client.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le caf\u00e9 sera un des derniers remparts contre la d\u00e9socialisation. M\u00eame le clodo y a ses entr\u00e9es. C&rsquo;est un endroit o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;a pas d&rsquo;autre pression que celle que l&rsquo;on nous sert, une zone neutre, hors du temps, un refuge imparfait mais un refuge tout de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;observe les gens autour de moi en ce d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, des femmes essentiellement, et je sais que le moment qu&rsquo;elles passent \u00e0 parler de choses et d&rsquo;autres entre elles autour d&rsquo;un th\u00e9 est souvent le plus agr\u00e9able de leur journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En g\u00e9n\u00e9ral, dans un rade, on vous fout la paix. Si l&rsquo;on vous tire de votre isolement pour vous adresser la parole, c&rsquo;est le plus souvent avec bienveillance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans le marasme que nous traversons, deux endroits me sont chers,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon paddock et mon caf\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Rose pourpre et ses alentours Comme un dimanche J&rsquo;ai trouv\u00e9 un bistrot miteux et presque d\u00e9sert dans le centre commercial de Meyrin. Je me p\u00e8le sur sa terrasse devant un allong\u00e9 ti\u00e8de en essayant de faire des phrases sur un Moleskine. La flotte s&rsquo;est remise \u00e0 tomber. 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