{"id":73,"date":"2026-02-13T21:07:00","date_gmt":"2026-02-13T20:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=73"},"modified":"2026-02-17T15:14:37","modified_gmt":"2026-02-17T14:14:37","slug":"dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/13\/dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-5\/","title":{"rendered":"Partie 5"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"546\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-63\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg 1024w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-300x160.jpg 300w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-768x410.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1536x819.jpg 1536w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-2048x1092.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-xx-large-font-size\">H\u00f4tel J.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le prix du silence<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mon verre de bi\u00e8re aux reflets d&rsquo;or, les bulles filent vers la surface.&nbsp;Elles ressemblent \u00e0 des insectes press\u00e9s et ignorant le doute. Jamais l&rsquo;une d&rsquo;elle ne fera demi-tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De la musique lounge se r\u00e9pand dans le petit salon du bar tel un coussin sonore moelleux sur lequel j&rsquo;aime poser mon esprit fatigu\u00e9. Mes pieds s&rsquo;enfoncent dans la moquette \u00e9paisse, jusqu&rsquo;aux chevilles, presque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le serveur est affable mais sans franchir la limite de l&rsquo;obs\u00e9quiosit\u00e9. Mon angoisse se dissipe. Mon calme est artificiel, maintenu par le cadre particulier, quasi inhumain, de ce palace de campagne. Je vais mieux. Dans un moment, je vais devoir sortir et il pleut. Je suis tel un bernard-l&rsquo;hermite, ne quittant une coquille que pour en trouver une autre aussi rassurante, cherchant des endroits \u00e9pargn\u00e9s par le bruit, l&rsquo;agitation et l&rsquo;agressivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Assis en face de moi, il y a un couple, la trentaine, avec un nourrisson endormi dans un couffin. Ils ont une chambre ici. Quelques prospectus de r\u00e9sidences h\u00f4teli\u00e8res de luxe sont \u00e9tal\u00e9s sur leur table basse. Ils iront de palace en palace, n&rsquo;ayant que le souci du choix. Leurs voix sont calmes, pos\u00e9es.&nbsp;La richesse engendre une certaine simplicit\u00e9. \u00ab\u00a0Je veux. J&rsquo;ai.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est vrai que je prendrais bien pension ici une semaine ou deux, le temps de me refaire une sant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D&rsquo;\u00e9pais rideaux ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s pour cacher le temps maussade aux clients.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;extirpe mes chaussures de la moquette et m&rsquo;en vais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une pluie battante m&rsquo;attend dehors et me force \u00e0 courir jusqu&rsquo;\u00e0 ma voiture. Je m&rsquo;engouffre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et claque la porti\u00e8re. La circulation intense, les gens excit\u00e9s, les bruits inutiles, tout va recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;eau tambourine sur la carrosserie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ferme les yeux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Encore un peu de paix&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Conscient<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Le jour d\u00e9cline. Les couleurs&nbsp;p\u00e2lissent&nbsp;et les choses se d\u00e9barrassent de leur contour, de ce contraste fort que leur donne le soleil oblique de l&rsquo;automne. \u00c0 travers les vitres de la v\u00e9randa de l&rsquo;h\u00f4tel J., je regarde les diff\u00e9rents verts qui s&rsquo;\u00e9talent depuis le golf jusqu&rsquo;\u00e0 la for\u00eat recouvrant les premi\u00e8res pentes s\u00e9rieuses du Jura. Les lumi\u00e8res de ce palace zen s&rsquo;allument et semblent ainsi officialiser l&rsquo;arriv\u00e9e imminente de la nuit ainsi que celle de quelques voyageurs. Pr\u00e8s du bar, une r\u00e9ception s&rsquo;organise. Champagne et petits fours. Quelques riches anglaises prennent un verre dans le salon feutr\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Leurs voix passent du m\u00e9dium \u00e0 l&rsquo;aigu sans arr\u00eat, comme pour souligner que tout est formidable, que la f\u00eate sera r\u00e9ussie. \u00c7a bouge autour de moi. Il y a dans les mouvements calibr\u00e9s du personnel quelque chose de grotesque. Le champagne va couler \u00e0 flots. Un jour, nous allumerons des feux de camp avec des billets de banque mais combien de d\u00e9sastres nous aura-t-il fallu pour comprendre que l&rsquo;argent n&rsquo;aurait jamais d\u00fb d\u00e9border de sa fonction premi\u00e8re : faciliter le troc&nbsp;? Il sera de toute fa\u00e7on trop tard. Je viens dans ce palace chercher une paix que je ne trouve pas ailleurs mais je ne peux m&#8217;emp\u00eacher parfois de ressentir une criante injustice. L&rsquo;h\u00f4tel J. est pour moi comme une ambassade o\u00f9 je viens me r\u00e9fugier, o\u00f9 je suis compl\u00e8tement \u00e0 l&rsquo;abri, mais force m&rsquo;est d&rsquo;admettre que ma situation est un paradoxe puisque le monde d\u00e9glingu\u00e9 que je fuis, que les m\u00e9dias exhibent, est le r\u00e9sultat de la cupidit\u00e9 de certains individus sans qui les h\u00f4tels de luxe n&rsquo;existeraient pas. Je trouve donc asile dans un endroit essentiellement fr\u00e9quent\u00e9 par des personnes ayant une part de responsabilit\u00e9 \u00e9norme dans la faillite de l&rsquo;aventure humaine, des personnes ne connaissant qu&rsquo;une logique, celle de l&rsquo;argent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Enfin, le temps d&rsquo;un caf\u00e9 et de quelques lignes, je m&rsquo;assois sur mes principes mais sans jamais oublier qu&rsquo;ils&nbsp;sont au chaud sous mon cul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Fragile<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Ce jour est supportable et c&rsquo;est, dans mon cas, une v\u00e9ritable promotion dans la hi\u00e9rarchie du&nbsp;bien-\u00eatre. Je vais d&rsquo;ailleurs de promotions en r\u00e9trogradations douloureuses tout en gardant un certain calme apparent. Je pleure de temps en temps, pour r\u00e9duire ma pression interne. Mes larmes sont sal\u00e9es, je le sais car elles coulent suffisamment pour parvenir \u00e0 ma bouche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel J., peu fr\u00e9quent\u00e9 aujourd&rsquo;hui, et j&rsquo;\u00e9cris, avec mon casque coll\u00e9 sur les oreilles. Les rares clients du bar s&rsquo;enfoncent dans les grands fauteuils mauves alors que derri\u00e8re eux des corps s&rsquo;\u00e9battent dans la piscine couverte probablement surchauff\u00e9e. Quelques bombes exhibent leur jeunesse avec l&rsquo;arrogance que permet une plastique parfaite. La vieillesse leur promet une lente agonie, sans piti\u00e9, \u00e0 la mesure de leur beaut\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il pleut. La nature n&rsquo;en peut plus d&rsquo;\u00eatre arros\u00e9e et recrache un vert presque fluorescent alors que dans certains coins d&rsquo;Afrique, on s&rsquo;\u00e9tripe autour d&rsquo;un point d&rsquo;eau. Il pleut toujours sur l&rsquo;homme blanc. Il devrait d&rsquo;ailleurs se m\u00e9fier que ce ne soit pas en des quantit\u00e9s d\u00e9raisonnables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;Afrique parfois me remonte dans la poitrine en faisant un remous de tous les diables. Je me dis souvent que je n&rsquo;aurais jamais d\u00fb laisser l\u00e0-bas celui que j&rsquo;\u00e9tais, un type pur, sans calcul, vivant, mais tout compte fait, je n&rsquo;aurais pas support\u00e9 un retour en France, dans cette soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9e essentiellement sur le mensonge, sans changer radicalement, sans hypocrisie, sans renoncer \u00e0 ma libert\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie a cess\u00e9. Je vais rentrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le grand hall qui longe le bar est d\u00e9sert. J&rsquo;aime le degr\u00e9 de fr\u00e9quentation de ce palace, cette pr\u00e9sence hom\u00e9opathique de mes presque cong\u00e9n\u00e8res. J&rsquo;ai bien m\u00e9rit\u00e9 cette pause. Du fait de ma fragilit\u00e9, je dois toujours me battre, le courage \u00e9tant la seule arme dont je dispose ou qui me fait d\u00e9faut. Il est \u00e9tonnant que ces deux mots, courage et fragilit\u00e9, pourtant intimement li\u00e9s, ne soient jamais ou si peu associ\u00e9s. On parle plut\u00f4t de courage et de force. Faut-il tant de courage que \u00e7a lorsqu&rsquo;on a de la&nbsp;force ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une employ\u00e9e fait la visite de l&rsquo;\u00e9tablissement \u00e0 un couple de&nbsp;Russes&nbsp;indiff\u00e9rents. J&rsquo;imagine ce qu&rsquo;elle pourrait leur dire&#8230; \u00ab \u00c0 votre gauche, le bar donnant sur la piscine et \u00e0 votre droite, notre client le plus fid\u00e8le avec son casque et son ordinateur, un asocial. Au fond du couloir, notre&nbsp;spa&#8230; \u00bb&nbsp;Mon petit d\u00e9lire me fait sourire. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;ici, je fais presque partie des meubles mais c&rsquo;est arriv\u00e9 sans que je m&rsquo;en rende vraiment compte, pris par l&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les filles du spa s&rsquo;en sont all\u00e9es, le t\u00e9l\u00e9phone de leur bureau sonne dans le vide. Je paye mon soda, traverse le grand hall de l&rsquo;h\u00f4tel J. et marque un temps d&rsquo;arr\u00eat une fois dehors. Des millions de possibilit\u00e9s s&rsquo;offrent \u00e0 moi mais je n&rsquo;en choisis qu&rsquo;une, tout le temps la m\u00eame,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Rentrer chez moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Pi\u00e8ge<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En ce moment, mes journ\u00e9es se&nbsp;tra\u00eenent. Il faut dire que je sors peu. La m\u00e9t\u00e9o est mauvaise et en cette p\u00e9riode de f\u00eates, les commerces sont satur\u00e9s de monde. En pr\u00e9parant leur grande orgie annuelle, les gens me poussent \u00e0 rester chez moi la plupart du temps. L&rsquo;h\u00f4tel J., o\u00f9 j&rsquo;ai trouv\u00e9 refuge, semble \u00e9pargn\u00e9 par l&rsquo;agitation qui r\u00e8gne dans le pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai aval\u00e9 un s\u00e9datif en arrivant ici et je ressens d\u00e9j\u00e0 comme un engourdissement, une insouciance. Ces effets sont caract\u00e9ristiques. J&rsquo;ai parfois besoin de cette facilit\u00e9, comme on se paye un taxi pour ne pas se goinfrer le m\u00e9tro. Et puis la quantit\u00e9 d&rsquo;anxiolytique que je m&rsquo;autorise reste hom\u00e9opathique. Je pr\u00e9f\u00e8re prendre sur moi plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre d\u00e9pendant d&rsquo;une substance. Je n&rsquo;aime pas me bousiller la sant\u00e9, m\u00eame si j&rsquo;ai conscience que ma dur\u00e9e est limit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;h\u00f4tel J. est d\u00e9sert. Quelques nababs se pr\u00e9lassent en peignoir blanc autour d&rsquo;un whisky. J&rsquo;ai cru comprendre qu&rsquo;ils partaient demain pour un autre h\u00f4tel de luxe, en \u00c9gypte. Ils ne seront gu\u00e8re d\u00e9pays\u00e9s parce que l\u00e0-bas, les loufiats sont aussi affables qu&rsquo;ici. Seule change la langue, et encore, puisque l&rsquo;anglais est de mise dans tous les palaces.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je n&rsquo;ai plus envie de voyager. Le monde ne me fait pas du gringue alors je reste dans le pays que je connais et que j&rsquo;ai l&rsquo;habitude de d\u00e9tester. J&rsquo;y ai mes rep\u00e8res, ceux n\u00e9cessaires \u00e0 mon handicap, tel un aveugle clo\u00eetr\u00e9 dans son appartement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me tourne du c\u00f4t\u00e9 du jardin japonais. On dirait qu&rsquo;il pleut encore. Les arbres nains, les vasques, les graviers, tout d\u00e9gouline avec une tristesse froide, r\u00e9sign\u00e9e. Je pense au roman que je n&rsquo;\u00e9crirai jamais, \u00e0 cette histoire formidable que j&rsquo;ai en t\u00eate. La montagne de travail n\u00e9cessaire \u00e0 sa narration me terrasse avant m\u00eame d&rsquo;en attaquer les contreforts. Ce bouquin, je le voudrais poignant, touchant, marquant, avec du style, et en cela, peut-\u00eatre, j&rsquo;attends trop de moi, comme ces jeunes parents qui voudraient de grands destins pour leur prog\u00e9niture et qui, au fil des ann\u00e9es, se rendent compte qu&rsquo;ils n&rsquo;ont mis au monde que des humains lamentables, farcis de contradictions, frustr\u00e9s et n\u00e9vros\u00e9s. Je suis donc condamn\u00e9 \u00e0 \u00e9crire des petits textes aliment\u00e9s par une angoisse tenace, celle de&nbsp;l&rsquo;occidental&nbsp;inadapt\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il a cr\u00e9\u00e9e, cette machine f\u00e9roce. Nous sommes heurt\u00e9s de plein fouet par ce monde auquel nous avons souscrit, pi\u00e9g\u00e9s par ce que nous croyions \u00eatre une lib\u00e9ration, une \u00e9mancipation. Le&nbsp;tissu&nbsp;social s&rsquo;est d\u00e9lit\u00e9 au profit de r\u00e9seaux virtuels et st\u00e9riles. Ce monde semble vouloir faire de nous des robots binaires, sans&nbsp;nuance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je m&rsquo;approche de la baie vitr\u00e9e. On dirait que la pluie a cess\u00e9 compl\u00e8tement. J&rsquo;ai la sensation d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu ce moment pr\u00e9cis. C&rsquo;est pourtant un instant sans importance, un instant parmi des millions d&rsquo;autres. Une main se pose sur mon \u00e9paule et me tire de mes pens\u00e9es. Le serveur me sourit et m\u2019annonce que mon soda est offert.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout n&rsquo;est pas perdu, du moins tant que certains \u00e9changes resteront enti\u00e8rement gratuits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le jour et la nuit<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Les&nbsp;Anglaises&nbsp;qui papotent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi n&rsquo;ont pas encore commenc\u00e9 leur th\u00e9 que d\u00e9j\u00e0 le soleil rase ma campagne et allonge les ombres des arbres d\u00e9charn\u00e9s de ce mois de d\u00e9cembre finissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quelques baigneurs pataugent dans la piscine couverte de l&rsquo;h\u00f4tel J. et cela fait, avec toutes les lumi\u00e8res jaunes qui dansent fr\u00e9n\u00e9tiquement sur la surface agit\u00e9e de l&rsquo;eau, comme un feu de joie incontr\u00f4lable et magnifique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une heure passe. Les derniers rayons du soleil s&rsquo;inclinent vers le ciel et incendient une fine \u00e9charpe de stratus oubli\u00e9e par la bise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes douleurs se sont endormies, mon souffle s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 dans mon ventre et mes mains ont cess\u00e9 de trembler. J&rsquo;avale la derni\u00e8re gorg\u00e9e de mon caf\u00e9 froid et observe les all\u00e9es et venues des rares clients de l&rsquo;h\u00f4tel dans le grand hall qui longe le bar. Les&nbsp;Anglaises&nbsp;sont parties, au restaurant, probablement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les flammes qui se tortillaient sur la piscine se sont \u00e9teintes. Derri\u00e8re un Jura sombre et pesant, le soleil meurt une fois de plus. La plupart des baigneurs ont rejoint leur chambre et allum\u00e9 leur t\u00e9l\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un serveur dispose des bougies sur les tables. La nuit presque tomb\u00e9e chasse les derni\u00e8res lueurs orang\u00e9es qui d\u00e9coupaient les cr\u00eates \u00e9mouss\u00e9es du Jura. Ils ont allum\u00e9 tous les spots du palace. Stacey Kent me chante une berceuse et nettoie en moi les derni\u00e8res traces de col\u00e8re. Je suis bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur l&rsquo;\u00e9cran de mon ordinateur, le curseur&nbsp;clignote \u00e0&nbsp;la fin de ma derni\u00e8re phrase et semble me dire : \u00ab Et&nbsp;alors ?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et alors il y a des jours comme aujourd&rsquo;hui o\u00f9 je regrette juste de voir filer les pr\u00e9cieuses heures dont la vie me fait cadeau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Pollution<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;h\u00f4tel J. est quasi d\u00e9sert aujourd&rsquo;hui. Une eau gazeuse italienne tient compagnie \u00e0 ma soif inextinguible tandis que dans les&nbsp;haut-parleurs&nbsp;du bar, une musique aigre agace mes tympans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Face \u00e0 moi, un type \u00e9norme remplit enti\u00e8rement le fauteuil dans lequel il est install\u00e9. Il parle \u00e0 quelqu&rsquo;un au t\u00e9l\u00e9phone, avec assurance et gentillesse. Son poids est une le\u00e7on que la vie lui a&nbsp;donn\u00e9e&nbsp;et qu&rsquo;il re\u00e7oit probablement encore lorsqu&rsquo;il fait face aux regards vaches de ceux qui, comme moi, peinent \u00e0 faire abstraction de sa masse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Hier, aux infos, j&rsquo;ai appris le massacre qui a eu lieu \u00e0 Nice. J&rsquo;imagine, malgr\u00e9 moi, les chocs sourds de la chair sur le m\u00e9tal en mouvement, les cris, la frousse et les corps \u00e9tendus. Et puis mon esprit bifurque. Je dois pr\u00e9server le peu de lumi\u00e8re qui y subsiste si je veux garder un semblant d&rsquo;\u00e9quilibre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, la chaleur cuit la terrasse d\u00e9serte. Le soleil monte dans un ciel vide et gagne en intensit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le type \u00e9norme se l\u00e8ve, manque d&#8217;emporter le fauteuil avec lui et se dirige vers le bar en soufflant. Il grimpe sur un grand tabouret, sort de la poche de sa chemise une liasse de billets et en pose un sur le zinc,&nbsp;suffisamment gros pour faire des petits.&nbsp;Le serveur encaisse, sto\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur le grand \u00e9cran du bar, le tour de France se termine pour aujourd&rsquo;hui. Dans les camions des sponsors, les seringues s&rsquo;enfoncent dans des muscles encore chauds et transpirants. \u00c0 l&rsquo;image, quelques coureurs encore vigoureux bredouillent des commentaires navrants sur l&rsquo;\u00e9tape du jour. Le serveur&nbsp;prend&nbsp;la t\u00e9l\u00e9commande et zappe par m\u00e9garde sur une cha\u00eene d&rsquo;info. Le camion cribl\u00e9 de balles appara\u00eet. Il zappe \u00e0 nouveau sur un spot publicitaire bien lisse. Nice n&rsquo;a plus la&nbsp;cotedans les palaces o\u00f9 les sujets f\u00e2cheux sont proscrits. Dans cette ville, en haut lieu, on s&rsquo;inqui\u00e8te beaucoup pour le tourisme sans oublier de qualifier le massacre avec quelques superlatifs choisis, salamalecs de politiciens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis fatigu\u00e9. Je vais rentrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je d\u00e9pose l&rsquo;appoint sur la table en verre, dresse ma carcasse, accroche ma sacoche \u00e0 mon \u00e9paule et me dirige vers l&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une fois la porte franchie, je p\u00e9n\u00e8tre dans un four. Le sol br\u00fblant me cuit d&rsquo;avantage que le soleil. Une grosse berline allemande laisse tourner son moteur. Le ventilateur se met en marche en rugissant. C&rsquo;est le type \u00e9norme qui se trouve \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, fumant une cigarette, son smartphone coll\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oreille. La climatisation de sa voiture tourne probablement \u00e0 fond.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Demain, j&rsquo;irai marcher sur la route foresti\u00e8re, l\u00e0-haut, sous la&nbsp;vo\u00fbte&nbsp;des arbres. J&rsquo;ai besoin de respirer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Juste respirer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Business<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Il fait une chaleur \u00e0 crever dans l&rsquo;h\u00f4tel J. J&rsquo;ai comme des picotements sous mon T-shirt. En face de moi, un vieux type plein d&rsquo;assurance essaye de vendre sa camelote \u00e0 un jeune loup qui le coupe et lui raconte sa courte vie. Le vieux reprend la parole avec un ton assez condescendant, paternel, pour faire l&rsquo;\u00e9loge de ses collaborateurs avec qui il forme une \u00e9quipe b\u00e9ton. Il parle lentement, pos\u00e9ment, comme un politicien ayant de la bouteille et qui a l&rsquo;habitude d&rsquo;\u00eatre \u00e9cout\u00e9 sans \u00eatre interrompu. Le jeune ne semble pas impressionn\u00e9. \u00c0 mon avis, il n&rsquo;ach\u00e8tera pas. Il pense que le vieux est un con et le vieux pense la m\u00eame chose de ce petit mec qui pourrait \u00eatre son fils. Ils finissent par se serrer la main, par \u00e9changer des sourires et des cartes de visite, pour la forme, puis ils s&rsquo;en vont avec leur costume et leur cravate vers d&rsquo;autres rencontres insipides o\u00f9&nbsp;ils&nbsp;redonneront ce spectacle mou et froid destin\u00e9 \u00e0 motiver un transfert d&rsquo;argent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un Jack Russell trottine dans le couloir en direction du spa, suivi de sa ma\u00eetresse, une grande bringue d&rsquo;une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es plut\u00f4t bien conserv\u00e9e. Je tends la main au toutou, au niveau du sol. Il se radine pour avoir quelques caresses. Il est mouill\u00e9. Temps de chien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Trois jeunes businessmen se sont assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. J&rsquo;ai mis mon baladeur car m\u00eame si je ne suis pas un crack en anglais, je le comprends suffisamment pour r\u00e9aliser que ces trois-l\u00e0 vendraient leur m\u00e8re pour faire une affaire juteuse. J&rsquo;ai ma dose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Galliano et son accord\u00e9on me balancent un peu de po\u00e9sie dans les oreilles et ravivent les couleurs alentour, rares. Ici, on est surtout dans une dominance d&rsquo;ocres et de blanc. Les beaux jours de septembre me manquent. Nous nous enfon\u00e7ons dans l&rsquo;hiver comme dans un tunnel et le chemin sera long avant de voir la lumi\u00e8re du printemps, cette explosion de vie. Je suis tout de m\u00eame bien en ces murs o\u00f9 presque rien ne vient perturber le battement r\u00e9gulier de mon c\u0153ur de verre \u00e0 la fois fragile et r\u00e9sistant. J&rsquo;arrive \u00e0 faire abstraction de ce grand type qui parle fort et du bruit de l&rsquo;aspirateur que passe le serveur. Il y a des chances pour que je meurs d&rsquo;un coup, sans avertissement, comme mon p\u00e8re et mon&nbsp;grand-p\u00e8re. Une belle mort en somme. De toute fa\u00e7on, je n&rsquo;aime pas les bilans. Le mien serait une liste de toutes les choses que n&rsquo;ai pas faites et qui \u00e9taient \u00e0 port\u00e9e de main, une litanie qui, je l&rsquo;esp\u00e8re, me sera \u00e9pargn\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Des&nbsp;attach\u00e9s-cases&nbsp;sortent de la salle de r\u00e9union dont le rideau \u00e9tait tir\u00e9. Je n&rsquo;ai m\u00eame pas entendu ces gens coinc\u00e9s dans leur bocal. Leurs bavardages ont \u00e9t\u00e9 couverts&nbsp;par&nbsp;le grand type et sa voix m\u00e9gaphonique. Ils s&rsquo;en vont maintenant vers leur chambre, lessiv\u00e9s mais le visage apais\u00e9 par quelques accords enrichissants. La concurrence y laissera des plumes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le plus souvent, les pires d\u00e9cisions se murmurent dans les couloirs. Les r\u00e9unions ne font que finaliser les choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Parmi ces hommes d&rsquo;affaires, certains feront un burn out et redeviendront des humains sensibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Esther Philips me chante un blues puissant et ravive mon \u00e9corchure. Je vais partir et pousser derri\u00e8re moi d&rsquo;un pas d\u00e9cid\u00e9 cet endroit qui ce soir, alors que la nuit est tomb\u00e9e, me file un peu le cafard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai envie de vin, plus que d&rsquo;habitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Bordeaux<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Depuis le salon du bar, il y a une vue imprenable sur le golf o\u00f9 seuls les troncs blancs de quelques maigres boulots tranchent avec le vert de la pelouse. Des bandes de lumi\u00e8re venant des persiennes align\u00e9es en dessous du plafond \u00e9clairent de grandes photos&nbsp;s\u00e9pia&nbsp;de chevaux, un cran plus bas. Le jardin zen est cach\u00e9 par le long rideau noir qu&rsquo;ils ont tir\u00e9 pour isoler la salle de r\u00e9union. Sur les plis du tissu \u00e9pais, le soleil ondule mollement. Avec une d\u00e9marche un peu m\u00e9canique, le personnel en complet s&rsquo;affaire. Les d\u00e9cideurs vont bient\u00f4t se r\u00e9unir. Le directeur me tend la main et la r\u00e9cup\u00e8re aussit\u00f4t pour filer vers le spa.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai encore le go\u00fbt du caf\u00e9 dans la bouche. Ma tension et mes pulsations cardiaques sont probablement normales. Les connections de mon cerveau semblent \u00eatre correctes. Je suis calme, d\u00e9tendu. Il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;une pause. D&rsquo;ici deux heures tout au plus, l&rsquo;angoisse me serrera le ventre \u00e0 nouveau, mes col\u00e8res stupides feront osciller mes doigts et je barbouillerai tout en noir, jusqu&rsquo;\u00e0 la moindre manifestation de la vie. Mon humeur est comme un jeu d&rsquo;enfant qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8re, passant avec facilit\u00e9 de la com\u00e9die au drame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il fait beau. Malgr\u00e9 tout, je reste entre quatre murs. Je me demande ce qui m&#8217;emp\u00eache de sortir pour me chauffer la peau, la chair. Je regarde en direction de la piscine. Derri\u00e8re le store v\u00e9nitien qui tente de la cacher, j&rsquo;aper\u00e7ois quelques silhouettes \u00e0 moiti\u00e9 immerg\u00e9es. Leurs mouvements \u00e9tudi\u00e9s troublent la surface de l&rsquo;eau et les bruits qu&rsquo;ils g\u00e9n\u00e8rent sont amplifi\u00e9s par l&rsquo;\u00e9cho d\u00fb \u00e0 la grande verri\u00e8re couvrant le bassin. Une lumi\u00e8re bleue habille le comptoir du bar et lui donne une certaine classe en m\u00eame temps qu&rsquo;un c\u00f4t\u00e9&nbsp;kitsch.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne peux pas rester ici plus longtemps. Cette l\u00e9thargie me culpabilise. Que suis-je en train de faire de mon existence ?&nbsp;Je devrais bouger, explorer, exp\u00e9rimenter, go\u00fbter aux choses, vivre !L&rsquo;aventure n&rsquo;est-elle pas le terreau de la cr\u00e9ation&nbsp;? Ma prose se nourrit de trois fois rien et de ce fait devient exsangue. J&rsquo;ai la flamme mais le combustible me fait d\u00e9faut.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je pars \u00e0 Bordeaux \u00e0 la fin du mois. L&rsquo;agitation d&rsquo;une grande ville devrait \u00eatre une source d&rsquo;inspiration suffisante. J&rsquo;ai habit\u00e9 l\u00e0-bas durant une ann\u00e9e, il y a plus de vingt ans. J&rsquo;y ai v\u00e9cu intens\u00e9ment. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant. Je me souviens de quelques f\u00eates bien arros\u00e9es, de petits matins o\u00f9 les premiers rayons du soleil faisaient briller les pav\u00e9s alors que nous allions nous coucher, \u00e9puis\u00e9s. Je me souviens de soir\u00e9es chez les uns et les autres o\u00f9 nous refaisions le monde apr\u00e8s l&rsquo;avoir an\u00e9anti, de la musique que nous jouions dans une cave, mal et fort, \u00e0 nous faire saigner les oreilles, de mon amour \u00e9chou\u00e9 au bord de la Garonne, dans une guinguette, de la voix des immigr\u00e9s fauch\u00e9s chantant leur pays pendant les cours d&rsquo;alphab\u00e9tisation que je leur donnais. \u00c7a ne pouvait pas durer bien longtemps. Mon cerveau n&rsquo;a pas support\u00e9 ce rythme, ces \u00e9motions, et m&rsquo;a conduit dans le seul endroit o\u00f9 le repos \u00e9tait r\u00e9ellement possible, loin des f\u00eates estudiantines, loin de mes amis et de ma famille. Je suis rest\u00e9 deux semaines \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. C&rsquo;\u00e9tait beaucoup moins grave que le cataclysme de la premi\u00e8re fois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Bordeaux est la ville o\u00f9 je me suis senti le plus vivant apr\u00e8s l&rsquo;Afrique, m\u00eame si j&rsquo;y ai connu des moments difficiles, \u00e0 la limite du d\u00e9s\u00e9quilibre. Lorsque j&rsquo;y retourne, ses rues font remonter en moi des souvenirs de plaisirs intenses mais aussi des sensations \u00e9tranges et d\u00e9sagr\u00e9ables en rapport avec la folie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Aujourd&rsquo;hui, me voil\u00e0 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel J., dans ce cocon cinq \u00e9toiles, \u00e0 \u00e9couter le silence relatif de l&rsquo;endroit.&nbsp;Peut-\u00eatre&nbsp;y a-t-il un juste milieu entre ma vie actuelle et celle de Bordeaux,&nbsp;mais j&rsquo;en suis incapable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je crois que j&rsquo;ai vieilli.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>La jeune femme stupide<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Perdu dans la nuit, sans habitation aux alentours, l&rsquo;h\u00f4tel J. est comme un vaisseau traversant l&rsquo;Atlantique, un paquebot de luxe quasi d\u00e9sert, v\u00e9ritablement insubmersible. J&rsquo;aime la sensation d&rsquo;isolement que me procure ce lieu avec ses rideaux sombres et \u00e9pais, ses lumi\u00e8res tamis\u00e9es, ses fauteuils profonds. J&rsquo;ai besoin de me sentir coup\u00e9 du monde et de ses horreurs et je ne connais pas meilleur endroit dans mon bout de France coll\u00e9 \u00e0 la Suisse que cet h\u00f4tel et son bar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Derri\u00e8re moi, un couple bavarde. Elle a l&rsquo;air stupide et il semble l&rsquo;\u00eatre un peu moins, ce qui lui donne une l\u00e9gitimit\u00e9 pour faire son \u00e9ducation en lui expliquant des expressions et des mots dont elle ignore le sens. Elle boit les paroles de ce m\u00e2le alpha comme du Baileys et semble les oublier instantan\u00e9ment. Elle sait que l&rsquo;important est de jouer les cruches et elle n&rsquo;a apparemment pas \u00e0 se forcer pour \u00e7a. Ce type d&rsquo;homme a besoin de dominer les femmes intellectuellement comme physiquement. C&rsquo;est \u00e9trange mais \u00e0 pr\u00e9sent, en \u00e9coutant attentivement les intonations et le vocabulaire de cette jeune femme, je me mets \u00e0 douter de sa stupidit\u00e9. Peut-\u00eatre qu&rsquo;elle le m\u00e8ne en bateau, qu&rsquo;elle veut juste se rendre attrayante en flattant son intelligence avec une ignorance feinte. Je ne bl\u00e2me ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre puisque c&rsquo;est un jeu dans lequel chacun y trouve son compte. Il se peut aussi qu&rsquo;il ne soit pas dupe de la pr\u00e9tendue b\u00eatise de cette fille et qu&rsquo;il prenne sa com\u00e9die pour un vrai d\u00e9sir de lui appartenir. Je me retourne pour les voir. Elle est belle et n&rsquo;a pas trente ans. Lui est assez laid et s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 quitter la quarantaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un groupe d&rsquo;hommes d&rsquo;affaires vient d&rsquo;arriver. Leurs voix graves remplissent l&rsquo;espace et m&#8217;emp\u00eachent d&rsquo;entendre la suite de la conversation entre la jeune femme et son disgracieux mentor. Ils sont tous avec le m\u00eame costume, la m\u00eame chemise, les m\u00eames pompes pointues. Je pourrais les croiser cent fois dans le hall de l&rsquo;h\u00f4tel J. sans jamais les diff\u00e9rencier les uns des autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les deux tourtereaux se l\u00e8vent et je sens \u00e0 l&rsquo;expression de leurs visages, \u00e0 leur fa\u00e7on de se mouvoir, que la soir\u00e9e, malgr\u00e9 l&rsquo;heure tardive, n&rsquo;est pas finie et va se prolonger dans une chambre. Sous l&rsquo;effet d&rsquo;un excellent champagne, elle s&rsquo;allongera et se donnera en fermant les yeux, bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 percevoir, \u00e0 court ou moyen terme, un retour sur investissement prompt \u00e0 lui faire oublier qu&rsquo;elle s&rsquo;est trahie elle-m\u00eame en baisant la laideur pour rester dans un monde hors du monde, un monde facile, confortable et beau, pour lequel tant de gens \u00e9trangleraient sans scrupules la terre enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>La baigneuse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une femme se baigne dans la piscine de l\u2019h\u00f4tel J., doucement, comme si elle avait peur de froisser la surface de l\u2019eau. Elle fait tout de m\u00eame des ronds autour d\u2019elle, des petites vagues qui clapotent une fois arriv\u00e9es au bord du bassin. Je n\u2019entends rien de tout \u00e7a car j\u2019observe la sc\u00e8ne c\u00f4t\u00e9 bar, derri\u00e8re une vitre \u00e9paisse \u00e9quip\u00e9e de stores v\u00e9nitiens l\u00e9g\u00e8rement entrouverts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Perch\u00e9 sur un grand tabouret moelleux, je sirote un fond de caf\u00e9 froid.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La femme est maintenant allong\u00e9e dans le jacuzzi attenant \u00e0 la piscine et effectue des petits mouvements de bassin en fermant les yeux. Elle doit avoir 60 ans et son corps s\u2019\u00e9loigne inexorablement de l&rsquo;\u00e9rotisme qu&rsquo;il devait \u00e0 sa jeunesse. Pour l\u2019instant, il est quelconque et \u00e9chappe encore \u00e0 la laideur. Elle quitte le bassin et s\u2019enroule dans une grande serviette blanche appartenant \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Je ne vois pas les traces humides qu\u2019elle a probablement laiss\u00e9es avec ses pieds sur le sol carrel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La musique que diffuse les haut-parleurs du bar est guillerette, presque grotesque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La baigneuse est partie. Sa serviette blanche est pos\u00e9e en boule sur un transat. Un employ\u00e9 viendra la ramasser. La piscine a retrouv\u00e9 sa surface presque lisse. Je vais finir mon caf\u00e9 et rentrer au bercail.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La vieillesse viendra sans doute pour moi aussi, avec les renoncements que cela implique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 presque abandonn\u00e9 l&rsquo;espoir d&rsquo;obtenir de cette existence une chose essentielle que je n&rsquo;ai jamais connue et qui m\u2019a terriblement manqu\u00e9e. \u00c0 pr\u00e9sent, je crois que je suis trop habitu\u00e9 \u00e0 son absence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette chose, c&rsquo;est l\u2019attachement visc\u00e9ral entre deux \u00eatres vivants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est aussi un mot que je ne veux plus ni \u00e9crire, ni prononcer, comme le pr\u00e9nom d&rsquo;une personne contre qui l&rsquo;on est en col\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Lisbonne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Ces jours, la grisaille est partout, dans le ciel, dans les journaux, dans mes yeux fatigu\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon pays est s\u00fbrement plus beau vu d&rsquo;avion. L\u00e0-haut, \u00e0 travers les hublots, des voyageurs privil\u00e9gi\u00e9s profitent du spectacle qu&rsquo;offre le soleil illuminant une mer de nuages contenue par les montagnes qui entourent le bassin l\u00e9manique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un vent l\u00e9ger fait se balancer les jeunes roseaux du jardin japonais de l&rsquo;h\u00f4tel J. J&rsquo;ai envie de partir, de prendre un vol de deux ou trois heures histoire de sortir un peu de ce pays de Gex o\u00f9 je tourne en rond comme un vulgaire poisson rouge dans son bocal. Je pense \u00e0 un voyage dans mes cordes, \u00e0 une aventure mesur\u00e9e mais suffisamment int\u00e9ressante pour relancer mon envie d&rsquo;\u00e9crire des textes plus longs, diff\u00e9rents, moins noirs. Pourquoi pas Lisbonne&nbsp;?&nbsp;Je me&nbsp;faiss\u00fbrement une fausse id\u00e9e de cette ville mais elle me charme et je n&rsquo;y peux rien. Il y a&nbsp;vingt-cinqans, je l&rsquo;ai travers\u00e9e \u00e0 v\u00e9lo sans m&rsquo;attarder, en empruntant probablement de trop grosses art\u00e8res puisque son souvenir s&rsquo;est effac\u00e9 en grande partie. Peut-\u00eatre qu&rsquo;enfouies en moi, dans mon inconscient, quelques images fortes subsistent et me poussent \u00e0 retourner l\u00e0-bas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un mal de cr\u00e2ne m&rsquo;accompagne depuis des heures. Le sang ne semble pas circuler correctement dans mon cerveau. Mes acouph\u00e8nes sont mont\u00e9s en puissance. Malgr\u00e9 tout, je ne peux pas m&#8217;emp\u00eacher de penser \u00e0 ce voyage, aux clich\u00e9s que m&rsquo;inspire cette ville comme les trams jaunes et rouges se faufilant dans les rues \u00e9troites, pav\u00e9es et en pente de l&rsquo;Alfama. J&rsquo;en rajoute une couche en imaginant du linge aux fen\u00eatres flottant au gr\u00e9 d&rsquo;un petit vent chaud. Je dois confondre avec l&rsquo;Italie&#8230; Je m&rsquo;en fous, je veux aller voir cette ville et y \u00e9crire. \u00c0 force de rester ici, mon esprit s&rsquo;\u00e9puise et ne trouve plus les mots. Ne pas le stimuler serait le condamner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;avale la derni\u00e8re gorg\u00e9e de mon deuxi\u00e8me caf\u00e9, je me glisse dans ma doudoune et dis au revoir au serveur qui s&rsquo;affaire derri\u00e8re le bar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, un ciel m\u00e9tallique me rappelle \u00e0 l&rsquo;ordre en plaquant mes ailes au sol. Le bitume est humide. La terre est satur\u00e9e de flotte. Il pleut. Je partirai en octobre. \u00c7a me laisse le temps de rassembler mes forces, de calmer mes angoisses, et puis les touristes, eux, se seront dispers\u00e9s depuis un bon moment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Avec un peu de chance, ils m&rsquo;auront laiss\u00e9 un peu de soleil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>H\u00f4tel J. Le prix du silence Dans mon verre de bi\u00e8re aux reflets d&rsquo;or, les bulles filent vers la surface.&nbsp;Elles ressemblent \u00e0 des insectes press\u00e9s et ignorant le doute. Jamais l&rsquo;une d&rsquo;elle ne fera demi-tour. 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