{"id":75,"date":"2026-02-13T21:06:56","date_gmt":"2026-02-13T20:06:56","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=75"},"modified":"2026-02-17T15:16:30","modified_gmt":"2026-02-17T14:16:30","slug":"dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/02\/13\/dernieres-pulsations-avant-electrocardiogramme-plat-partie-6\/","title":{"rendered":"Partie 6"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"546\" src=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-63\" srcset=\"https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1024x546.jpg 1024w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-300x160.jpg 300w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-768x410.jpg 768w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-1536x819.jpg 1536w, https:\/\/letempsdeprose.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/IMG_0189-2048x1092.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-xx-large-font-size\">Ailleurs<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Brouillard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Maceo Parker st\u00e9r\u00e9ophonise mon cerveau avec \u00e9nergie. Si je n&rsquo;\u00e9tais pas dans ce salon de th\u00e9, j&rsquo;esquisserais quelques pas de danse, juste pour me marrer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un \u00e9pais brouillard recouvre le bassin l\u00e9manique tout entier. On se croirait dans une m\u00e9gapole chinoise pendant un pic de pollution sauf qu&rsquo;ici, c&rsquo;est de l&rsquo;air pur qu&rsquo;on respire, \u00e0 peine alt\u00e9r\u00e9 par les particules fines des moteurs diesel et les rejets du trafic a\u00e9rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;aime venir m&rsquo;\u00e9chouer dans ce palais du sucre o\u00f9 les mamies se shootent aux p\u00e2tisseries qu&rsquo;elles tranchent sauvagement avec leurs dentiers bien coll\u00e9s pour l&rsquo;occasion. La vendeuse replace les g\u00e2teaux dans la vitrine afin de combler les trous. Une chic fille, chaleureuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je connais des gens qui ne supportent pas le brouillard, que cela rend neurasth\u00e9nique. Je trouve ce voile blanc plut\u00f4t fascinant. \u00c7a fait comme une ambiance de film fantastique. Et puis je crois que la m\u00e9t\u00e9o n&rsquo;a pas vraiment de prise sur mon moral. Je suis capable de r\u00eaver d&rsquo;en finir sous un soleil radieux et de frissonner de joie dans une pur\u00e9e de pois comme celle qui transpire du L\u00e9man depuis au moins une semaine. Si la bipolarit\u00e9 \u00e9tait tributaire des variations climatiques, on nous enverrait vivre dans les DOM-TOM pour en gu\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le salon s&rsquo;est vid\u00e9 d&rsquo;un coup. Les gniards sont all\u00e9s brailler \u00e0 la maison et les retrait\u00e9s ont rejoint leur fauteuil moelleux pour profiter un maximum des derni\u00e8res semaines d&rsquo;antenne de leur animateur f\u00e9tiche qu&rsquo;ils croyaient ind\u00e9boulonnable. Je retire mon casque pour jouir du silence et je me fais agresser par la publicit\u00e9 que crache la petite radio pos\u00e9e sur le frigo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dehors, la nuit gomme doucement les couleurs, notamment celles de l&rsquo;immeuble en face qui m&#8217;emp\u00eache de voir les Alpes. Je range mon bordel, enroule mon \u00e9charpe autour de mon cou, enfile mon manteau et apr\u00e8s avoir r\u00e9gl\u00e9 la note sucr\u00e9e, je m\u2019engouffre dans le froid humide des nappes de brouillard immobiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Les p\u00e2tisseries<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Des bourrasques chahutent la guirlande \u00e9lectrique bleue accroch\u00e9e \u00e0 la fen\u00eatre du salon de th\u00e9. Les diodes se cognent contre la vitre en \u00e9mettant des petits bruits secs. Le vent est l\u00e0 et bien l\u00e0, charriant sur le trottoir des papiers et des bouts de carton auxquels il donne vie gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;apparente autonomie du mouvement qu&rsquo;il g\u00e9n\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est ce vent peut-\u00eatre qui est responsable du mal de t\u00eate qui me fait souffrir depuis des heures. Ou alors est-ce mon esprit qui ces jours s&rsquo;agite sans r\u00e9pit en qu\u00eate de r\u00e9ponses bien tranch\u00e9es. Je n&rsquo;en sais rien. Il y a longtemps que je ne m&rsquo;\u00e9tais pas senti aussi mal. Naus\u00e9e. Vertige. Je peine \u00e0 finir mon soda. Je crois que je suis malade.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Deux femmes que je connais, la m\u00e8re et la fille, viennent bavarder avec moi, ravies de me rencontrer. Mes yeux se ferment malgr\u00e9 moi et je fais une petite pri\u00e8re int\u00e9rieure pour qu&rsquo;elles s&rsquo;en aillent prendre place \u00e0 l&rsquo;autre bout du salon de th\u00e9. Elles finissent par prendre cong\u00e9 et s&rsquo;\u00e9loignent. Je replonge dans mon mal avec un relatif soulagement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse nettoie la vitrine que les gosses ont salie avec leurs petites mains grasses. J&rsquo;aime cet endroit. Tout le monde se conna\u00eet et le sauvage que je suis observe avec bienveillance ces amiti\u00e9s que les gens se font et qui semblent sinc\u00e8res. Et puis m\u00eame si \u00e7a n&rsquo;est pas vrai, je fais comme si.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon cr\u00e2ne est toujours douloureux. Il est presque 18 heures et l&rsquo;\u00e9tablissement va fermer. Je jette un \u0153il dans la vitrine et constate qu&rsquo;une petite arm\u00e9e de p\u00e2tisseries s&rsquo;y trouve encore. Toutes ces douceurs, align\u00e9es dans le froid, quasi vivantes, semblent d\u00e9\u00e7ues de ne pas avoir r\u00e9ussi \u00e0 s\u00e9duire les clientes fauch\u00e9es, ou soucieuses de leur sant\u00e9, de leur apparence. Quant aux gourmandes qui n&rsquo;ont pas r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la tentation, les pulls hivernaux cacheront pour un temps ce qui sera difficile de montrer cet \u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">M\u00eame si des cochons s&rsquo;en r\u00e9galeraient davantage que si c&rsquo;\u00e9tait de la confiture, tous ces invendus finiront \u00e0 la poubelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La nuit est maintenant partout. Le vent a fait des tresses avec la guirlande qui continue malgr\u00e9 tout \u00e0 clignoter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me demande si je perds mon temps \u00e0 \u00e9crire dans ce salon de th\u00e9 et dans les autres caf\u00e9s, ou si au contraire, je le mets \u00e0 profit. Bien souvent, je ressens une paix dans le rituel de l&rsquo;\u00e9criture. Il y a le plaisir des mots qui me viennent, certes, mais il y a tout le reste, les boissons que l&rsquo;on m&rsquo;apporte, ma musique, mes r\u00e9seaux asociaux dont je guette les moindres fr\u00e9missements sur mon smartphone, ce que je vois \u00e0 travers les fen\u00eatres, les paroles aimables des serveuses ou des serveurs, ce sentiment d&rsquo;\u00eatre parmi les gens et en dehors du monde en m\u00eame temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est comme si je regardais couler une rivi\u00e8re depuis la berge,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Seul, mais peinard,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comme disait L\u00e9o.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>L&rsquo;envol de la mouche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Je bulle sur la terrasse du vieux pub flambant neuf de mon village-ville. Sur ma table court une mouche. C&rsquo;est marrant, cette fa\u00e7on qu&rsquo;elles ont d&rsquo;avancer par \u00e0-coups, comme si elles h\u00e9sitaient sur le chemin \u00e0 prendre ou sur le moment de leur envol.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Moi aussi, j&rsquo;h\u00e9site. Je tente des trucs, je reviens en arri\u00e8re. Comme la plupart des gens, je manque d&rsquo;audace, creusant le sillon de mes habitudes toujours plus profond\u00e9ment en moi, sans trouver le courage de changer les choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La mouche s&rsquo;est envol\u00e9e d&rsquo;un petit coup sec. Pour finir, c&rsquo;est une bestiole aventureuse qui va n&rsquo;importe o\u00f9, se pose sur n&rsquo;importe quoi et ne craint pas la mort, revenant sans cesse o\u00f9 l&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 de l&rsquo;\u00e9crabouiller.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sous le ciel couvert, la chaleur humide et \u00e9paisse m&#8217;emp\u00eache de respirer normalement. J&rsquo;ai la sensation d&rsquo;avoir dans mes veines une sorte de pl\u00e2tre qui se met \u00e0 prendre lorsque je m&rsquo;arr\u00eate de bouger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La mouche est revenue se poser au m\u00eame endroit. Je l&rsquo;observe qui se lisse les ailes. L&rsquo;humain a besoin lui aussi de r\u00e9p\u00e9ter sans fin les m\u00eames gestes, cherchant ainsi \u00e0 gu\u00e9rir sa peur de l&rsquo;inconnu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La voil\u00e0 qui repart \u00e0 nouveau et trace des courbes insens\u00e9es dans l&rsquo;air chaud de ce matin de juillet. Elle file vers la porte grande ouverte du pub, attir\u00e9e sans doute par l&rsquo;odeur d&rsquo;une bi\u00e8re oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je paye mon soda, d\u00e9plie mon v\u00e9lo et me lance dans la rue de Gen\u00e8ve, cr\u00e2ne au vent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis bien, l&rsquo;espace d&rsquo;un instant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La vie me fr\u00f4le tendrement.<br><br>C&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9, rien que pour \u00e7a, je reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Moto ambulance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>C&rsquo;\u00e9tait il y a plus de 20 ans. J&rsquo;\u00e9tais dans un bar, au comptoir, mal, l&rsquo;esprit en vrac. Il y avait ce type \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi qui buvait une bi\u00e8re, une armoire \u00e0 glace. Il avait tout compris de ce qui m&rsquo;arrivait et m&rsquo;a propos\u00e9 de me reconduire chez moi, chez ma m\u00e8re. Je lui ai fait confiance et j&rsquo;ai accept\u00e9, m\u00eame si nous nous connaissions \u00e0 peine. Nous avons fait la route en moto, quelques kilom\u00e8tres. Je me souviens que la vitesse me grisait. Je sortais de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique. Ce geste rare et d\u00e9cal\u00e9 m&rsquo;a profond\u00e9ment touch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quelques ann\u00e9es plus tard, on l&rsquo;a retrouv\u00e9 mort d&rsquo;une overdose. \u00c7a m&rsquo;a fait de la peine. J&rsquo;aurais voulu le conna\u00eetre mieux. Ce service bienveillant qu&rsquo;il m&rsquo;avait rendu me fit comprendre que l&rsquo;humain pouvait \u00eatre fraternel de fa\u00e7on pure et sans attente particuli\u00e8re, sans calcul. Les autres clients du bar s&rsquo;\u00e9taient content\u00e9s de me regarder bizarrement \u00e0 cause de mon dr\u00f4le de comportement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai oubli\u00e9 le pr\u00e9nom de ce gars. Il habitait mon village. Il y a des gens \u00e0 qui l&rsquo;on doit beaucoup, m\u00eame si dans l&rsquo;absolu ils ont peu fait pour nous. L\u2019intelligence et la gentillesse r\u00e9unies atteignent le c\u0153ur et y laissent des traces profondes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;\u00e9tait quelques minutes il y a plus de 20 ans et je n&rsquo;ai pas oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le ch\u00e2teau de Voltaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le ch\u00e2teau de Ferney est en cours de restauration. Venant de l&rsquo;int\u00e9rieur, on&nbsp;entend&nbsp;le doux ronron du marteau pneumatique qui attaque la vieille pierre. \u00c0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, un \u00e9chafaudage recouvert d\u2019un voile blanc cache enti\u00e8rement la b\u00e2tisse. La buvette est tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement en retrait, le long de la balustrade qui surplombe la partie basse du parc, sous d\u2019immenses platanes dont la fra\u00eecheur se d\u00e9guste comme un bon vin. Je prends soudainement conscience que le paradis sur terre est au moins dans ce parc. Les ombres du feuillage de ces grands arbres dansent sur les tables en bois et le gravier \u00e9pais de la terrasse. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du ch\u00e2teau, au pied d\u2019un autre platane, deux&nbsp;vieilles Japonaises&nbsp;bavardent sous des chapeaux blancs \u00e0 larges bords. L\u2019endroit est probablement bien diff\u00e9rent de ce qu\u2019il \u00e9tait lorsque Voltaire l\u2019a quitt\u00e9. Je pense surtout aux arbres qui maintenant ont plus de deux si\u00e8cles. Et puis il y a les voitures, les motos, les avions, qui g\u00e9n\u00e8rent beaucoup de pollution sonore autour du domaine. La notion du silence n\u2019est plus la m\u00eame. Malgr\u00e9 toutes ces nuisances modernes, j\u2019ai la sensation de jouir ici d\u2019un calme exceptionnel, peut-\u00eatre parce que je suis le seul install\u00e9 sur cette terrasse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse m\u2019am\u00e8ne une part de tarte aux pommes. D\u00e9licieuse. Je ne vais pas tarder \u00e0 rentrer. Pourquoi faut-il que nous ayons des fourmis dans les jambes, m\u00eame dans les endroits les plus idylliques&nbsp;? C\u2019est vrai, je pourrais rester une ou deux heures de plus, il fait encore beau et chaud. A croire qu\u2019inconsciemment l&rsquo;agitation humaine, dont j&rsquo;entends le bruit, me manque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il faut que je vienne tra\u00eener mes gu\u00eatres chez le p\u00e8re Arouet un peu plus souvent, que je me r\u00e9habitue \u00e0 ce calme relatif au point d\u2019en profiter jusqu\u2019\u00e0 la fermeture de la buvette.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Des petits insectes me tombent dans les cheveux. Je les chasse sans m\u00e9nagement. Il y a aussi des fourmis qui galopent sur la table et s\u2019emparent de quelques miettes de tarte. Une l\u00e9g\u00e8re bourrasque de vent chahute les feuilles du platane sous lequel j\u2019\u00e9cris.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">D\u2019un coup sec, j\u2019arrache le pansement de ma prise de sang. L\u2019infirmi\u00e8re m\u2019a bien piqu\u00e9, je ne vois presque rien sur mon bras. Toute la journ\u00e9e, elle enfile des aiguilles dans des veines bleues et n\u2019a pas perdu le sourire pour autant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ram\u00e8ne mon plateau \u00e0 la buvette et le tends au jeune serveur qui ne me dit pas merci. J\u2019avais oubli\u00e9 que des gens en difficult\u00e9 travaillent ici, \u00e9ject\u00e9 du syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je redescends \u00e0 l\u2019accueil sans manquer de photographier le ch\u00e2teau emmitoufl\u00e9 dans son voile blanc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J\u2019ai h\u00e2te de le voir avec sa nouvelle peau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les ch\u00e2teaux, pour moi, c&rsquo;est comme les \u00e9glises, m\u00eame si je ne suis pas toujours d&rsquo;accord avec le principe, je pense que l&rsquo;on doit en prendre soin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est de l&rsquo;humain qui traverse le temps en se riant de la mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>La gu\u00eape<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Cette journ\u00e9e est \u00e9trange, sans heure, sans saison non plus. J&rsquo;ai trop dormi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse du bar de l&rsquo;h\u00f4tel B., une blonde aimable, fixe l&rsquo;\u00e9cran de son smartphone en lui chatouillant le clavier&nbsp;\u00e0&nbsp;l&rsquo;aide de ses deux pouces&nbsp;surentra\u00een\u00e9s.&nbsp;Je ne sais pas \u00e9crire vite avec ces appareils. De toute fa\u00e7on, les id\u00e9es me viennent au&nbsp;compte-gouttes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis un peu dans le gaz. Deux types viennent de rentrer dans le bar et se collent au comptoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une gu\u00eape court sur la vitrine donnant sur la terrasse en faisant vrombir ses ailes. Elle mourra ici, d&rsquo;\u00e9puisement, et \u00e7a ne fera de peine \u00e0 personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les deux soiffards parlent des potins du coin pour tromper la solitude.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La gu\u00eape est d\u00e9j\u00e0 moins vaillante. Elle a coup\u00e9 son moteur et marche p\u00e9niblement sur la vitrine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon regard est plong\u00e9 dans la rue. J&rsquo;observe l&rsquo;activit\u00e9 humaine et je n&rsquo;en pense pas&nbsp;grand-chose, si ce n&rsquo;est que je serais mieux chez moi, \u00e0 l&rsquo;abri de ce spectacle soporifique. Il y a des bagnoles partout et des mecs fiers de les conduire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne vois plus la gu\u00eape. Elle doit agoniser dans un coin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette \u00e9poque se termine. Seuls des fous y croient encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;h\u00f4tel B. allume ses lumi\u00e8res. Les bouteilles du bar brillent \u00e0 faire plisser les yeux et c&rsquo;est de la fiert\u00e9 que je lis sur le visage de la patronne venue en renfort pour essuyer les verres. Elle doit se demander qui je suis, ce que je fais dans la vie, pourquoi je suis sans arr\u00eat en train d&rsquo;\u00e9crire en sirotant des sodas, sans jamais aller fumer une cigarette sur la terrasse. Il est possible qu&rsquo;elle s&rsquo;en foute. On ne sait jamais vraiment l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que l&rsquo;on suscite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La gu\u00eape est par terre, mal en point. On dirait qu&rsquo;elle avance sur deux pattes. Elle remet un peu les gaz et bute contre le m\u00e9tal de la vitrine, en bas. J&rsquo;h\u00e9site \u00e0 me lever pour aller l&rsquo;\u00e9craser, pour abr\u00e9ger son agonie, mais apr\u00e8s tout, c&rsquo;est encore un peu de vie tout ce cirque avant de mourir&#8230; C&rsquo;est tout ce qui lui reste, la souffrance. Une gu\u00eape voit-elle sa vie d\u00e9filer avant le grand&nbsp;saut ?Le sucre en abondance sur les tables des hommes, la chaleur du nid, le soleil qui se l\u00e8ve, le premier vol du matin&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je mets mon casque. Laura Mvula me berce. Les couleurs changent d&rsquo;un coup, se font plus douces. Les silhouettes en deviennent presque gracieuses, m\u00eame celle d&rsquo;un des types gesticulant pour expliquer quelque chose \u00e0 son pote qui semble ne rien comprendre, le regard perdu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La serveuse traverse la salle avec un plateau satur\u00e9 de boissons. J&rsquo;imagine la sc\u00e8ne au ralenti, sa chevelure blonde qui ondule lentement, ses yeux qui se ferment un instant pour se rouvrir et calculer la trajectoire id\u00e9ale qui la conduira sur la terrasse. On dirait qu&rsquo;elle repose sur des amortisseurs. Les secousses de ses pas semblent absorb\u00e9es par son bassin \u00e9voluant de fa\u00e7on lin\u00e9aire dans l&rsquo;espace. Rien n&rsquo;affecte l&rsquo;\u00e9quilibre de son plateau. Elle est superbe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 pr\u00e9sent, les voitures ont allum\u00e9 leurs phares.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La gu\u00eape est sur le dos et bouge ses pattes dans le vide, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. Si elle doit voir sa vie d\u00e9filer avant de s&rsquo;\u00e9teindre, \u00e7a ne devrait pas tarder. Il est 19 heures 45. J&rsquo;ai faim. Contrairement \u00e0 mes oreilles, je ne me lasse pas du morceau qui tourne en boucle dans mon casque. Mes acouph\u00e8nes me rappellent \u00e0 l&rsquo;ordre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La gu\u00eape ne bouge plus du tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vais payer mon soda et sortir prendre le frais. Je vais bien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La vie se laisse faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Sous le b\u00e9ton<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Dans une cit\u00e9 pr\u00e8s de Gen\u00e8ve, je connais un caf\u00e9 o\u00f9 les \u00e9clop\u00e9s, les parapl\u00e9giques du cerveau, les r\u00eaveurs chroniques et autres marginaux viennent chercher un peu de r\u00e9confort. Ils d\u00e9goulinent de chaleur, se soutiennent les uns les autres comme s&rsquo;ils devaient mourir demain, et cette empathie me fait un bien fou. Je me dis que la vie est l\u00e0, dans ces rapports humains solidaires, m\u00eame si les conversations n&rsquo;atteignent pas des sommets. Les mots sont simples et attentionn\u00e9s. Le serveur, un type imposant, reste impassible. Son sourire est ailleurs, dans ses gestes, dans ses mots, dans sa fa\u00e7on d&rsquo;entourer sa fragile client\u00e8le de pr\u00e9venances.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout autour de ce caf\u00e9 se dressent des immeubles que j&rsquo;imagine habit\u00e9s uniquement par des gens que la soci\u00e9t\u00e9 a rejet\u00e9s comme ces fruits un peu difformes ou ab\u00eem\u00e9s qui se font rep\u00e9rer sur un tapis roulant et mettre de c\u00f4t\u00e9. Mais je d\u00e9lire bien s\u00fbr. Reste que les hommes et les femmes qui animent ce rade sont ce qu&rsquo;il y a de meilleur, des c\u0153urs \u00e0 vif dans des cages thoraciques en sucre, des sismographes s&rsquo;affolant \u00e0 la moindre col\u00e8re de l&rsquo;autre. Je suis des leurs et sais pourquoi on se planque derri\u00e8re des volets clos, pourquoi on se cramponne \u00e0 la chaleur de certains zincs, pourquoi il arrive que l&rsquo;on ne puisse pas lever le petit doigt. Nous sommes tremblants de peur que les forts se d\u00e9barrassent de ce qui reste de notre confiance, cette flamme vacillante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un type arrive en fauteuil roulant, un jeune que la vie a d\u00e9barqu\u00e9 bien plus t\u00f4t que les autres sur le quai de la passivit\u00e9. Il discute avec de vieilles femmes qui l&rsquo;appellent par son pr\u00e9nom. Elles sont sur le m\u00eame quai, pour d&rsquo;autres raisons. L&rsquo;\u00e2ge bien s\u00fbr, mais aussi les accidents de parcours. Tous se retrouvent chaque jour, sans distinction, autour d&rsquo;un verre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Au c\u0153ur de l&rsquo;hiver, le bassin qui se trouve devant le caf\u00e9 \u00e9tait gel\u00e9. De la glace \u00e9paisse qui le recouvrait, il ne reste que quelques blocs \u00e9pars que le soleil a \u00e9pargn\u00e9s. Ce temps va me manquer. J&rsquo;aime lorsque le froid semble tout ralentir. J&rsquo;avale la derni\u00e8re gorg\u00e9e de mon grand cr\u00e8me. Je me sens bien, loin des exigences de vitesse et de rentabilit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je prends le journal qui tra\u00eene sur la table, lis deux ou trois articles, pose quelques pi\u00e8ces dans la soucoupe o\u00f9 se trouve mon addition et sors de ce rendez-vous des paum\u00e9s. Le froid est encore bien pr\u00e9sent. Je reviendrai de temps en temps \u00e9crire ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je connais de beaux endroits, des terrasses entour\u00e9es d&rsquo;arbres majestueux avec vue sur les Alpes mais il y fait froid,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En plein mois de juillet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>H<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Un type passe sur un lit roulant \u00e9norme, emmitoufl\u00e9 dans des draps blancs. On ne voit d\u00e9passer que sa t\u00eate rougeaude. Deux infirmi\u00e8res l&rsquo;accompagnent. Une le tire et l&rsquo;autre le pousse. Elles papotent, \u00e9changent une recette de cuisine. Les infirmi\u00e8res ne sont jamais laides, \u00e0 cause du mythe, sans doute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma m\u00e8re doit subir une injection d&rsquo;un anti-inflammatoire puissant. Je l&rsquo;attends dans la salle pr\u00e9vue \u00e0 cet effet o\u00f9 une table basse propose un fouillis de magazines dat\u00e9s. Avec un son de mauvaise qualit\u00e9, la t\u00e9l\u00e9 accroch\u00e9e au mur \u00e9miette des commentaires sportifs soporifiques. Ils ont mis Eurosport puis probablement jet\u00e9 la t\u00e9l\u00e9commande. Le sport \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, c&rsquo;est neutre. Il ne s&rsquo;y passe rien de grave, enfin, rarement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis de ces hypocondriaques qui n&rsquo;aiment ni les h\u00f4pitaux ni les m\u00e9decins. Je pars du principe que c&rsquo;est dans les scanners qu&rsquo;on attrape les cancers et que la grippe saute sur les patients innocents dans les salles d&rsquo;attente des g\u00e9n\u00e9ralistes. Je reste donc chez moi o\u00f9 je n&rsquo;attrape jamais rien, si ce n&rsquo;est le cafard.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Devant la salle d&rsquo;attente o\u00f9 je poireaute, les m\u00e9decins d\u00e9filent avec un air blas\u00e9, blouse ouverte. Ils aiment peut-\u00eatre leur m\u00e9tier pour la plupart mais c&rsquo;est que je n&rsquo;arrive pas \u00e0 leur faire confiance. Je ne suis pas certain qu&rsquo;ils aient beaucoup d&#8217;empathie alors je serai soulag\u00e9 lorsqu&rsquo;ils me rendront ma m\u00e8re en bonne forme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a quelques mois, j&rsquo;ai pass\u00e9 48 heures ici pour me faire enlever un lipome. C&rsquo;est \u00e9trange mais apr\u00e8s l&rsquo;op\u00e9ration, \u00e0 mon r\u00e9veil, dans mon lit, je me suis imm\u00e9diatement emmerd\u00e9, avec des minutes comme des heures. Les aiguilles de la pendule semblaient coll\u00e9es \u00e0 la&nbsp;Super glue. Le type avec qui je partageais la chambre \u00e9tait l\u00e0 depuis trois semaines, un v\u00e9ritable h\u00e9ros. On m&rsquo;aurait coll\u00e9 une semaine de plus, j&rsquo;aurais fait appel de ma condamnation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un toubib sort de la salle o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;occupe de ma m\u00e8re. Un autre rentre avec un dossier sous le bras. Ce mouvement ne me&nbsp;dit&nbsp;rien qui vaille. La porte se referme avec un petit clic. Je fixe un instant le couloir o\u00f9 plus rien ne bouge puis retourne \u00e0 mon Moleskine. Des bruits de pas&#8230; ma&nbsp;m\u00e8re !&nbsp;Elle est \u00e9paul\u00e9e&nbsp;par&nbsp;une infirmi\u00e8re joviale. Ils l&rsquo;ont&nbsp;\u00e9pargn\u00e9e !&nbsp;Ils me l&rsquo;ont&nbsp;rendue !&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La piq\u00fbre ne l&rsquo;a pas tant fait souffrir, pas autant que son appr\u00e9hension.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le type repasse sur son lit roulant avec les deux infirmi\u00e8res. Il a l&rsquo;air plus d\u00e9tendu, esquisse un sourire. \u00c7a a d\u00fb bien se passer pour lui. Les deux femmes l\u00e8vent bri\u00e8vement la t\u00eate pour regarder la t\u00e9l\u00e9. Il y a du saut \u00e0 ski, une discipline grotesque, s&rsquo;il en est.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On s&rsquo;en va. Je veux respirer les gaz d&rsquo;\u00e9chappement, beaucoup moins nocifs que l&rsquo;air aseptis\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital. Je veux du bruit, celui des avions, des bagnoles, des trams. Et puis je veux mourir d&rsquo;un coup, sans soins inutiles, sans agonie, comme mon p\u00e8re et mon grand-p\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais pas tout de suite, j&rsquo;ai encore deux ou trois trucs \u00e0 faire&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Pause caf\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Je suis assis \u00e0 une table face au bar et sirote une eau gazeuse en observant les serveuses et le serveur. Elles, elles sont quelconques, efficaces, pas tr\u00e8s jolies, peu souriantes. Lui, il a un grain, c&rsquo;est certain. Son rire est bizarre, en retard d&rsquo;une seconde, exag\u00e9r\u00e9. \u00c0 vue de nez, un type gentil, sans malice. Il gigote, toujours de la m\u00eame mani\u00e8re, puis se d\u00e9hanche d&rsquo;un coup, comme si un insecte lui avait piqu\u00e9 le derri\u00e8re. Elles sont habitu\u00e9es et semblent beaucoup l&rsquo;appr\u00e9cier. Il a cette f\u00ealure dont elles sont d\u00e9pourvues. Elles en sont probablement jalouses. On sent qu&rsquo;il est heureux dans ce boulot, \u00e0 sa place. Il remet des oranges dans la machine \u00e0 jus. Elles sont coup\u00e9es en deux et press\u00e9es automatiquement. Les journ\u00e9es de travail doivent tout de m\u00eame \u00eatre longues. Le bar se situe sous une grande surface vitr\u00e9e opaque et b\u00e9n\u00e9ficie des variations du jour. Il y a juste assez de lumi\u00e8re naturelle pour que le personnel ne devienne pas neurasth\u00e9nique. Le service de midi est termin\u00e9 depuis un bon moment. Tout est nettoy\u00e9. Les corps se d\u00e9tendent, le rythme ralentit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je pose mon casque sur mes oreilles et le silence se fait autour de mes acouph\u00e8nes. J&rsquo;envoie ma playlist en mode al\u00e9atoire. Je me sens bien. Quelque chose se passe. Mon esprit commande \u00e0 mon corps de produire de l&rsquo;endorphine en quantit\u00e9 suffisante pour me soulager de mes douleurs et me plonge ainsi dans un&nbsp;bien-\u00eatre&nbsp;subtil&nbsp;et puissant \u00e0 la fois. Je regrette de n&rsquo;avoir personne \u00e0 serrer contre moi. Nneka, cette bombe noire coupe afro, cet ange magnifique aux chansons d\u00e9moniaques, me file des frissons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je retarde le plus possible le moment o\u00f9 je vais rentrer chez moi. Je prends le temps n\u00e9cessaire pour paresser et mets un soin exag\u00e9r\u00e9 dans chacun de mes gestes. De but, je n&rsquo;en ai pas vraiment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une serveuse astique une vitrine o\u00f9 s&rsquo;alignent quelques sandwichs ainsi que quelques viennoiseries. Est-ce qu&rsquo;un homme l&rsquo;attend ? Un enfant ? On ne voit que l&rsquo;enveloppe des gens. Elle ne trahit pas toujours leur parcours fait de solitude, de souffrance, de regrets, de joies et d&rsquo;espoirs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;arrive au bout de mon eau gazeuse. Dans mon verre vide, les gla\u00e7ons empil\u00e9s sont comme d\u00e9shabill\u00e9s. Je sors la demi tranche de citron, j&rsquo;en mange la chair et me d\u00e9lecte de sa fra\u00eeche acidit\u00e9. La vie est parfois comme \u00e7a, simple, nue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je vais faire un tour dans la galerie et peut-\u00eatre me s\u00e9parer d&rsquo;un petit billet pour acheter une bricole. Je remarque que mes mains tremblent de moins en moins. Au fond, au plus profond de moi, j&rsquo;ai toujours cru au miracle. Je me dis qu&rsquo;il n&rsquo;est pas exclu que je gu\u00e9risse un jour. Pour l&rsquo;instant, lorsque je m&rsquo;\u00e9chappe, lorsque je m&rsquo;envole port\u00e9 par l&rsquo;espoir, la d\u00e9prime me rattrape, me tranche les ailes et me plaque invariablement au sol. N&#8217;emp\u00eache que mes mains&nbsp;ont&nbsp;presque cess\u00e9 de trembler et je vois l\u00e0 un signe, un encouragement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le serveur est hilare et gesticule derri\u00e8re son bar, un torchon sur l&rsquo;\u00e9paule. D&rsquo;un coup sec, il desserre un&nbsp;porte-filtre, le tape sur le tiroir en bois pour vider le marc, le remplit \u00e0 nouveau de caf\u00e9, le coince dans le percolateur et met ce dernier en route d&rsquo;une pression rapide du doigt sur un bouton. Un danseur. J&rsquo;enl\u00e8ve mon casque et lui fait un signe de la main. Il se pointe et je lui refile quelques pi\u00e8ces en plus du prix exorbitant de ma consommation, pour le show. J&rsquo;arrache mon sac \u00e0 la banquette et dirige mes pas vers la sortie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Besoin de prendre l&rsquo;air,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le pianiste de la gare<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a deux heures, j&rsquo;ai laiss\u00e9 une amie \u00e0 la gare. Elle s&rsquo;est engouffr\u00e9e dans un train bond\u00e9 que je n&rsquo;aurais pris pour rien au monde. Je suis un loup qui ne tol\u00e8re que sa meute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai quitt\u00e9 le quai et descendu les marches conduisant au hall de la gare pour y prendre un caf\u00e9. Un morceau de piano classique emplissait l&rsquo;espace de fa\u00e7on \u00e9trange, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait du son direct de l&rsquo;instrument et non d&rsquo;une imitation sortie de vulgaires haut-parleurs. J&rsquo;ai fini par le rep\u00e9rer. Un jeune type d&rsquo;environ vingt-cinq ans \u00e9tait assis derri\u00e8re un piano droit mis \u00e0 disposition par la SNCF et jouait, un bonnet viss\u00e9 sur la t\u00eate. Il se d\u00e9merdait plut\u00f4t bien. Si j&rsquo;avais d\u00fb lui attribuer une musique d&rsquo;apr\u00e8s son allure, je l&rsquo;aurais cantonn\u00e9 au rap, sans h\u00e9sitation. Mes pr\u00e9jug\u00e9s vacillaient et j&rsquo;en \u00e9tais ravi. La prise de conscience r\u00e9guli\u00e8re que tout n&rsquo;est pas fig\u00e9, que personne ne rentre enti\u00e8rement dans une case est une bouff\u00e9e d&rsquo;oxyg\u00e8ne n\u00e9cessaire dans cette soci\u00e9t\u00e9 hyper-normative nous abrutissant de clich\u00e9s. Je suis rest\u00e9 une dizaine de minutes \u00e0 l&rsquo;\u00e9couter puis j&rsquo;ai embo\u00eet\u00e9 le pas de ma vie, comme tout le monde. Nous sommes si serviles, si dociles&#8230; La libert\u00e9 devrait nous exalter en permanence. Elle n&rsquo;est qu&rsquo;une parenth\u00e8se. Un \u00e9chantillon. Une fugacit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un jour, des robots d\u00e9cideront enti\u00e8rement \u00e0 notre place. Nous avons d\u00e9j\u00e0 des r\u00e9flexes de machines.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Notre fa\u00e7on binaire de penser sommera ce jeune pianiste de faire son choix entre les compositeurs romantiques et le hip-hop et lui imposera de se conformer \u00e0 une tenue adapt\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je suis sorti sans prendre de caf\u00e9. \u00c0 mesure que je gravissais les marches conduisant au parking, le son du piano allait decrescendo.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais mon c\u0153ur&nbsp;continuait&nbsp;de battre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Avant la neige<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Nous avions quitt\u00e9 la route pour acc\u00e9der au belv\u00e9d\u00e8re et admirer la vue. Les nuages formaient une nappe blanche et presque plate qui recouvrait la plaine et ne laissait d\u00e9passer que les sommets autour. En montagne, le soleil r\u00e9v\u00e8le aux promeneurs habituellement d\u00e9connect\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 les moindres asp\u00e9rit\u00e9s du monde solide. Peut-\u00eatre parce qu&rsquo;ils prennent le temps de regarder.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une fois la t\u00eate remplie de tout \u00e7a, nous sommes venus ici, au col de la Faucille, et nous nous sommes gar\u00e9s au bord d&rsquo;un ravin offrant une vue imprenable sur le Haut-Jura. Mes amis sont partis respirer la r\u00e9sine des arbres d&rsquo;altitude. Je suis rest\u00e9 derri\u00e8re mon volant pour m\u00e9nager une cuisse fatigu\u00e9 et \u00e9crire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout en bas, un village s&rsquo;\u00e9tale sur les profondeurs de la vall\u00e9e. Pr\u00e8s de moi, tourn\u00e9es vers le nord, les voitures vides des promeneurs semblent contempler les reliefs \u00e9rod\u00e9s, telles des sentinelles inutiles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Bient\u00f4t viendra la neige et tout le bazar. Il y aura les couches de v\u00eatements chauds, les odeurs de cr\u00e8me solaire et de fromage cuit m\u00eal\u00e9es, le bruit des chaussures de ski cognant les escaliers m\u00e9talliques menant \u00e0 la t\u00e9l\u00e9cabine, la d\u00e9marche lourde des skieurs \u00e9puis\u00e9s par tant de pr\u00e9paratifs, les claquements des perches des t\u00e9l\u00e9skis qui s&rsquo;entrechoquent et tant&nbsp;d&rsquo;autres&nbsp;choses inh\u00e9rents aux sports d&rsquo;hiver.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tout cela ne me dit plus rien. Je revis cette agitation avant l&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;or blanc et me f\u00e9licite d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 maintenant alors que le sol n&rsquo;est que goudron abim\u00e9 et cailloux. Je n&rsquo;aime pas la foule en combinaisons bariol\u00e9es ni les regards censur\u00e9s par les verres fum\u00e9s des lunettes \u00e0 la mode.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On frappe au carreau de la voiture. Mes deux potes sont revenus de leur balade sur les cimes. Ils sont ravis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Nous allons redescendre le col en roulant lentement pour profiter encore un peu du soleil puis un brouillard \u00e9pais nous happera. Nous plongerons alors dans le gris du pays de Gex.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils repartiront demain pour la Belgique et me laisseront \u00e0 mes montagnes, \u00e0 ma solitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Chassez le quotidien et il revient au galop&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Les Rousses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Jorge Ben Jor fait vibrer mon casque avec une samba sensuelle et me confirme ce que je savais d\u00e9j\u00e0 : en bien ou en mal, une journ\u00e9e peut basculer radicalement en quelques minutes. Aujourd&rsquo;hui, j&rsquo;ai de la chance, je passe des t\u00e9n\u00e8bres \u00e0 la lumi\u00e8re pour des riens : un soda bien frais qui atterrit sur ma table, une vue imprenable sur la place principale des Rousses, ma gueule que je trouve supportable dans le reflet de la vitre de ce rade qu&rsquo;ils ont d\u00e9guis\u00e9 en chalet pour faire couleur locale. Tout \u00e7a fait que j&rsquo;ai envie de distribuer des sourires autour de moi, comme \u00e7a. Les gens prennent leur temps, se posent en terrasse et \u00e7a fait plaisir \u00e0 voir. Ao\u00fbt a vid\u00e9 les rues de ma ville mais ici, dans ce Haut-Jura, il y a une certaine animation. Les touristes d\u00e9ambulent de boutique en boutique en slalomant entre les tourniquets de cartes postales et ils le font si bien que l&rsquo;on a du mal \u00e0 croire qu&rsquo;ils savent faire autre chose. Ils portent des T-shirts aux inscriptions stupides, des chapeaux ridicules et leurs mollets alternent entre le blanc poulet et le rouge \u00e9crevisse. J&rsquo;ai bien fait de venir, de quitter le pays de Gex un apr\u00e8s-midi. N&rsquo;importe qui \u00e0 ma place deviendrait dingue. Je vis comme un insulaire, en somme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les voyages ne se limitent pas \u00e0 former la jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils soufflent la poussi\u00e8re n\u00e9faste des habitudes et rendent \u00e0 l&rsquo;humain ce qu&rsquo;il cherche sans cesse, par-del\u00e0 son clocher : sa libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Lausanne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Ailleurs, dans une ville qui m&rsquo;est inconnue, une ville accroch\u00e9e \u00e0 des pentes insens\u00e9es, il existe un endroit charmant, un appartement vieillot peupl\u00e9 d&rsquo;objets h\u00e9t\u00e9roclites qui s&rsquo;injurient les uns les autres avec douceur. Les fen\u00eatres sont ouvertes au vent qui chasse la fum\u00e9e du tabac des locataires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je griffonne ces quelques lignes install\u00e9 sur le balcon minuscule de ce deuxi\u00e8me \u00e9tage, entour\u00e9 de fleurs pour la plupart fan\u00e9es. En bas, dans la rue calme bord\u00e9e d&rsquo;arbres, des gens ne semblant ni press\u00e9s, ni d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s marchent \u00e0 l&rsquo;allure qu&rsquo;il convient d&rsquo;adopter pour que l&rsquo;esprit et le corps soient \u00e0 l&rsquo;aise et respirent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je t&rsquo;attends. Ton odeur flotte dans les pi\u00e8ces vides, surtout dans la chambre \u00e0 coucher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En haut de l&rsquo;immeuble d&rsquo;en face, sur un balcon plus grand, satur\u00e9 de g\u00e9raniums et pourvu d&rsquo;un auvent, un gros sexag\u00e9naire torse nu profite de la vue en se grattant la panse. Je me vois dans vingt ans et je veux me d\u00e9p\u00eacher d&rsquo;aimer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne passerai pas la nuit seul. Elle sera \u00e0 nous. Il n&rsquo;y aura rien que nos deux corps sous la couverture et le chuchotement de la rue p\u00e9n\u00e9trant par la fen\u00eatre mi-close. Les rideaux seront tir\u00e9s mais laisseront s&rsquo;\u00e9chapper un peu de lumi\u00e8re, celle du lampadaire, dehors, comme hier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai cess\u00e9 de vivre \u00e0 vingt ans. Je me suis enferm\u00e9 dans des peurs infond\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne veux pas partir avant de sentir encore une fois la puissance des sentiments.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je sais qu&rsquo;il ne faut rien esp\u00e9rer, br\u00fbler les calendriers, \u00e9trangler les promesses,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mais ce soir, je veux tes mains et ta bouche sur moi,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je veux ton absence insupportable,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Toujours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Le pont de pierre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Mme A. et moi longions la Garonne \u00e0 travers une campagne urbaine compos\u00e9e de verdure et de b\u00e9ton. Nous chevauchions deux v\u00e9los robustes et \u00e9tions heureux comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de chevaux de course. Le soleil descendait sur Bordeaux. Il a fini par se perdre dans la ville en laissant derri\u00e8re lui un ciel orange, jaune et bleu dont l&rsquo;incandescence d\u00e9coupait en contre-jour les silhouettes noires des b\u00e2timents anciens du quai Richelieu, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du pont de pierre. Lorsque nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la hauteur de ce dernier, je me suis arr\u00eat\u00e9 pour prendre une s\u00e9rie de photos. J&rsquo;ai doubl\u00e9, tripl\u00e9 les prises de vue, de peur d&rsquo;\u00eatre flou, surexpos\u00e9 ou sous-expos\u00e9. Je voulais absolument emmener ces images avec moi, dans mon pays de murs lisses et recouverts de cr\u00e9pi, sans \u00e2me. Mme A. avait pris de l&rsquo;avance et m&rsquo;attendait \u00e0 l&rsquo;autre bout du pont. En le traversant, je fus \u00e9bloui par la clart\u00e9 intense du ciel. Les lampadaires align\u00e9s jusqu&rsquo;au quai ressemblaient \u00e0 des sentinelles bienveillantes. Peu de gens s&rsquo;arr\u00eataient pour jouir pleinement de ce spectacle. Beaucoup avaient la t\u00eate enfonc\u00e9e dans leur smartphone comme des autruches fuyant le danger. La beaut\u00e9 de leur ville \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit ne parvenait pas \u00e0 les arracher de leurs futiles luminescences. C&rsquo;\u00e9tait pourtant beau. Magnifique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Nous sommes all\u00e9s boire un verre au Grand Bar Castan, quai de la Douane. Nous \u00e9tions contents de nous poser, de parler. De ce c\u00f4t\u00e9 de la ville, la lumi\u00e8re \u00e9tait banale. J&rsquo;ai rang\u00e9 mon reflex.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;apparence d&rsquo;une chose d\u00e9pend essentiellement de l&rsquo;endroit o\u00f9 l&rsquo;on se place pour l&rsquo;observer. Il suffit parfois de se d\u00e9caler un peu pour entrevoir sa beaut\u00e9 ou sa laideur,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 condition d&rsquo;ouvrir les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Espagne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Les vagues grossissent et bousculent les corps soign\u00e9s des derniers baigneurs plant\u00e9s dans l&rsquo;eau \u00e0 la recherche d&rsquo;une rencontre au go\u00fbt de sel. Les couples d\u00e9j\u00e0 form\u00e9s sont pour la plupart rentr\u00e9s dans les h\u00f4tels, au chaud.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon regard glisse sur l&rsquo;horizon o\u00f9 ciel et mer se rejoignent. Le soleil a d\u00e9sert\u00e9 la plage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je pense \u00e0 mon p\u00e8re et verse quelques larmes que mes lunettes fonc\u00e9es peinent \u00e0 dissimuler. Un peu plus au sud, des nuages sombres gonflent leur ventre avant de rincer la mer. Puis, par la fen\u00eatre ouverte, quelques gouttes commencent \u00e0&nbsp;tomber&nbsp;sur le papier que j&rsquo;utilise pour \u00e9crire ces lignes. \u00c0 pr\u00e9sent, la pluie mouille mon visage, alors je me l\u00e2che et chiale sur mon vieux qui plus jamais ne me caressera le cou de sa main \u00e9paisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les deux amoureux que je regarde s&rsquo;enlacer dans les vagues semblent loin de tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon p\u00e8re aurait tant voulu que je trouve quelqu&rsquo;un&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;ai quitt\u00e9 ce restaurant qui se remplissait un peu trop \u00e0 mon go\u00fbt et je marche \u00e0 pr\u00e9sent sur la promenade d&rsquo;un pas d\u00e9cid\u00e9 en oubliant ma tristesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La pluie s&rsquo;en est all\u00e9e, chass\u00e9e par le vent qui a forci. La M\u00e9diterran\u00e9e a sorti ses plus beaux rouleaux et les plagistes en maillot plient \u00e0 la h\u00e2te les transats dont&nbsp;le tissu&nbsp;s&rsquo;agite un peu trop.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Cette ann\u00e9e, je n&rsquo;enverrai de carte \u00e0 personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De toute fa\u00e7on, \u00e7a ne se fait plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Londres<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Deux ans apr\u00e8s mon internement en h\u00f4pital psychiatrique \u00e0 Gen\u00e8ve, je suis parti en Angleterre durant trois mois, \u00e0 Londres. J&rsquo;aimais bien me balader dans&nbsp;Hyde Park. Les \u00e9cureuils venaient me manger dans la main. Des orateurs timbr\u00e9s haranguaient des embryons de foule dans un endroit appel\u00e9 Speakers&rsquo; Corner. Je courais parfois, pour oublier mes ann\u00e9es de tabagisme, une heure durant dans l&rsquo;air glac\u00e9, chose impossible aujourd&rsquo;hui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ma piaule de luxe se situait \u00e0 Kilburn, Exeter road exactement. Le propri\u00e9taire \u00e9tait un&nbsp;Grecgrassouillet assez sympathique qui m&rsquo;autorisait \u00e0 prendre des bains aussi souvent que je le voulais, et je l&rsquo;ai voulu souvent car il faisait froid dehors.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je partageais la cuisine avec une Cor\u00e9enne qui un jour m&rsquo;a vu nu sans que ni elle ni moi ne l&rsquo;ayons fait expr\u00e8s. Nous n&rsquo;avons pas sympathis\u00e9 pour autant. Elle laissait derri\u00e8re elle une odeur tenace de nourriture asiatique qui m&#8217;emp\u00eachait de me concentrer sur mes spaghetti bolognaise.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je jouais du trombone tous les jours, des heures. Un matin, j&rsquo;ai appris la mort de Miles Davis et \u00e7a m&rsquo;a fait quelque chose sans que je puisse expliquer pourquoi. C&rsquo;\u00e9tait le 28 septembre 1991. Ce jour-l\u00e0, j&rsquo;ai pris mon instrument et je suis all\u00e9 dans le m\u00e9tro pour faire la manche. Enfin, je crois, mais ma m\u00e9moire me trahit peut-\u00eatre. En d\u00e9finitive, je ne suis pas s\u00fbr d&rsquo;avoir jou\u00e9 ailleurs que dans ma chambre d&rsquo;\u00e9tudiant. Mon pass\u00e9 comporte une multitude de trous que je comble comme je peux, en essayant d&rsquo;\u00eatre coh\u00e9rent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;apprenais l&rsquo;anglais dans une \u00e9cole pour gens ais\u00e9s qui ressemblait \u00e0&nbsp;une ambassade. Je n&rsquo;\u00e9tais pas \u00e0 ma place. L&rsquo;Afrique \u00e9tait toujours tr\u00e8s pr\u00e9sente. L&rsquo;h\u00f4pital aussi. Les deux cohabitaient difficilement. Malgr\u00e9 tout, j&rsquo;avais encore dans la t\u00eate et dans les muscles le sang d&rsquo;une jeunesse avide de plaisir et&nbsp;d&rsquo;aventure. Ma foul\u00e9e \u00e9tait bonne et ma peur des humains raisonnable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il me semble que c&rsquo;est avec une paire de Doc neuve que j&rsquo;ai pris l&rsquo;avion pour rentrer.&nbsp;Mes proches ont&nbsp;trouv\u00e9 que j&rsquo;avais pris l&rsquo;accent. A vrai dire, mon niveau de trombone s&rsquo;\u00e9tait am\u00e9lior\u00e9 beaucoup plus que mon niveau d&rsquo;anglais. On croit que l&rsquo;on va \u00e0 tel endroit pour faire telle chose et puis la vie en d\u00e9cide autrement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Toujours.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>80&rsquo;s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je suis nostalgique de mon adolescence, \u00e0 tort peut-\u00eatre. Je me dis parfois que je n&rsquo;\u00e9tais pas aussi heureux que \u00e7a, que ma m\u00e9moire ne retient bien que ce&nbsp;qu&rsquo;elle&nbsp;veut. En tout cas, c&rsquo;\u00e9tait avant l&rsquo;interminable tunnel de la bipolarit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;\u00e9tait du temps de mon p\u00e8re, ce fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque de la petite reine. Mes jambes ne connaissaient pas la fatigue. J&rsquo;\u00e9coutais le glissement des pneus sur l&rsquo;asphalte chaud des journ\u00e9es estivales avec d\u00e9lectation. J&rsquo;adorais la musique de la m\u00e9canique bien huil\u00e9e de ma b\u00e9cane. Je souffrais avec plaisir, petit plateau, grand pignon, dans des pentes du diable. C&rsquo;\u00e9tait comme un cadeau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">En contrepartie, les vendredis ou les samedis soir, je me ruinais la sant\u00e9 en me remplissant avec un mauvais blanc-cassis et en fumant blonde sur blonde. Mes potes et moi marchions dans Gen\u00e8ve, les cheveux en bataille, buveurs d&rsquo;eau aux fontaines, de vin en pichets, de paroles de sages d\u00e9fonc\u00e9s au comptoir d&rsquo;un caf\u00e9 comme celui de la Pointe, une institution. Mes amiti\u00e9s \u00e9taient fortes, de celles qui n&rsquo;appartiennent qu&rsquo;\u00e0 la jeunesse. Un amour en rade, une r\u00e9volte due \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge et des drogues d&rsquo;amateurs nous liaient solidement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Avant mon retour d&rsquo;Afrique, tout m&rsquo;\u00e9tait permis. J&rsquo;\u00e9tais plein de promesses que malgr\u00e9 moi j&rsquo;ai presque toutes trahies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon esprit se replonge parfois dans ces ann\u00e9es 80 \u00e0 la recherche d&rsquo;une justification de mon passage ici. Nous ne vivions pas derri\u00e8re des \u00e9crans, ou si peu, mais dehors, le plus souvent. Dans mon quartier, on ne demandait qu&rsquo;\u00e0 se m\u00e9langer. Le moindre pr\u00e9texte \u00e9tait bon pour faire une f\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me souviens des soir\u00e9es entre amis, avec mon paternel plant\u00e9 au milieu de la salle \u00e0 manger de notre maison, jovial. Je lui soufflais quelques blagues qu&rsquo;il r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e sans manquer de me citer, les m\u00ealant aux siennes. Les flammes l\u00e9chaient du mauvais bois dans la chemin\u00e9e avec sa vitre noircie. Il y avait sans cesse de la musique, essentiellement du jazz. Les journ\u00e9es d&rsquo;\u00e9t\u00e9, la porte ne se fermait jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les temps ont tellement chang\u00e9&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Aujourd&rsquo;hui, le moindre pr\u00e9texte est bon pour la castagne, partout. La trouille nous bouffe la fraternit\u00e9 tel un cancer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est vrai que j&rsquo;\u00e9tais vivant, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L&rsquo;Afrique fut une explosion de vie, un feu de paille magnifique, une apoth\u00e9ose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Enfin, tout \u00e7a est derri\u00e8re moi. J&rsquo;ai pris ma part du g\u00e2teau de la jeunesse, ma part de bonheur, m\u00eame si durant ces ann\u00e9es de libert\u00e9 et d&rsquo;innocence, l&rsquo;ennui et la frustration m&rsquo;ont accompagn\u00e9 aussi. Je me souviens de tout \u00e7a, comme \u00e7a, en esquissant un sourire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon quartier de l&rsquo;\u00e9poque, ils l&rsquo;ont massacr\u00e9 au bulldozer et \u00e0 la pelle m\u00e9canique. Ils ont vir\u00e9 les vaches qui broutaient dans les pr\u00e9s alentour pour y construire un lotissement sans \u00e2me.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon p\u00e8re est mort maintenant. Sa maison est toujours debout, une rescap\u00e9e. Elle a \u00e9t\u00e9 vendue et revendue, entour\u00e9e de nouvelles constructions anarchiques. Mon quartier est d\u00e9pec\u00e9. Voulant garder intact le souvenir de cette partie de ma vie, je n&rsquo;ose m\u00eame plus passer par cet endroit qui me fait l&rsquo;effet d&rsquo;un visage familier \u00e9clabouss\u00e9 de vitriol.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00c0 Gen\u00e8ve, \u00e0 la place du caf\u00e9 de la Pointe se dresse un b\u00e2timent moderne o\u00f9 l&rsquo;on ne boit que de l&rsquo;eau et du jus noir en gobelet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me souviens d&rsquo;un tas d&rsquo;autres choses de cette \u00e9poque sans comprendre vraiment pourquoi elles m&rsquo;ont amen\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 je suis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De toute fa\u00e7on, je n&rsquo;essaye plus de trouver l&rsquo;origine de ma f\u00ealure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne veux plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Printemps<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>De vertes prairies parsem\u00e9es de fleurs fragiles s&rsquo;\u00e9taleront sur mon pays comme de larges tapis punais\u00e9s par quelques arbres aux fruits amers. Des insectes peupleront cette campagne par millions, \u00e9claboussant de vie les airs, les herbes et le sol. Quelques serpents froids onduleront dans la caillasse chaude avec leurs t\u00eates de bourreaux sans c\u0153ur et je m&rsquo;\u00e9carterai pour les laisser filer dans un buisson sans les broyer sous une pierre comme j&rsquo;ai d\u00fb le faire gamin. Puis je marcherai sur les chemins ombrag\u00e9s, \u00e0 la recherche d&rsquo;un endroit tranquille o\u00f9 m&rsquo;allonger pour \u00e9couter le chant du coucou se cogner dans les troncs de mon bois d&rsquo;enfance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je me prends \u00e0 r\u00eaver en oubliant presque que le printemps lib\u00e8re la vie avec une violence inou\u00efe, qu&rsquo;il ne tol\u00e8re aucune faiblesse et fauche les individus malades avant m\u00eame de s&rsquo;installer. Nous, les fanatiques du pire, nous enfoncerons dans la d\u00e9prime parce que cette force hurlant \u00ab\u00a0Marche ou&nbsp;cr\u00e8ve !\u00a0\u00bb nous d\u00e9passe compl\u00e8tement. Il nous faut de l\u2019\u00e9nergie pour entamer un nouveau cycle de vie, pour voir l&rsquo;\u00e9t\u00e9 br\u00fbler avril et mai en jaunissant les champs qui craqueront une nouvelle fois sous les semelles de nos chaussures. Il nous faut du courage pour passer l&rsquo;automne, cet enterrement du renouveau, du courage pour entrer dans l&rsquo;hiver comme dans une tani\u00e8re et n&rsquo;en ressortir qu&rsquo;en mars, vid\u00e9s, \u00e9puis\u00e9s par un engourdissement trop long.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le printemps marque un nouveau d\u00e9part, c&rsquo;est une sorte de s\u00e9same pour un cycle suppl\u00e9mentaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon p\u00e8re est parti \u00e0 la mi-mars. Je sens encore la lame qui m&rsquo;a transperc\u00e9 la poitrine lorsque j&rsquo;ai appris sa mort. J&rsquo;entends encore mon cri, comme si un autre l&rsquo;avait pouss\u00e9 \u00e0 ma place. Les arbres du parc au milieu duquel j&rsquo;habitais explosaient de blancheur. Je me suis \u00e9croul\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone, marquant le d\u00e9but d&rsquo;un printemps noir. Son corps ne voulait plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je survivrai cette ann\u00e9e encore \u00e0 ce foisonnement de vies qui commence. D&rsquo;autres prairies sortiront de terre avant que je&nbsp;ne&nbsp;parte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;attendrai jusqu&rsquo;au dernier mouvement de mon diaphragme que revienne mon printemps,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le vrai,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Celui que j&rsquo;ai oubli\u00e9 sur une route d&rsquo;Europe,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il y a longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Sommeil<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a>Mon corps, cette masse, s&rsquo;\u00e9choue mollement sur mon lit, fr\u00f4le et froisse le tissu fin des draps portant encore son odeur, et dans une douleur jouissive se rel\u00e2che au rythme de profondes respirations, creusant ainsi le terrier au fond duquel viendront se blottir des r\u00eaves \u00e9tranges.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes pieds froids que j&rsquo;agrippe me glacent les mains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Puis je me recroqueville comme avant l&rsquo;expulsion du ventre maternel, ram\u00e8ne l&rsquo;oreiller sous ma t\u00eate lourde et joins mes mains pour une pri\u00e8re aux fant\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La nuit \u00e9paisse se colle \u00e0 moi et me p\u00e9n\u00e8tre les poumons telle une douce fum\u00e9e noire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On ne me demande plus rien si ce n&rsquo;est de me laisser glisser dans le boyau capricieux donnant sur la sc\u00e8ne de mes repr\u00e9sentations absurdes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon ventre se soul\u00e8ve lentement et voil\u00e0 que s&rsquo;ouvre ma bouche comme un signe donn\u00e9 au n\u00e9ant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je dors enfin, dans la chaleur d&rsquo;une paix infinie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Fantasme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je ne te connais pas,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tu ne me connais pas non plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tu me regardes sans m\u00e9chancet\u00e9, je crois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tu es sans \u00e2ge mais je suis plus vieux que toi, sans conteste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C&rsquo;est marrant cette faiblesse et cette force que tu as dans les yeux, comme si l&rsquo;une se servait de l&rsquo;autre pour exister&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je plonge mon regard ailleurs, dans d&rsquo;autres regards, mais c&rsquo;est le tien que je sens, que j&rsquo;esp\u00e8re sur moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je tourne la t\u00eate vers toi et tu me souris, par politesse peut-\u00eatre. Je te rends ton sourire, naturellement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comment ne pas fondre face \u00e0 tant de beaut\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je m&rsquo;imagine marchant \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s, t&rsquo;enla\u00e7ant amoureusement pour te tenir chaud.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je r\u00eave de ta main gel\u00e9e sous mon pull jouant avec ma toison \u00e9paisse,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De ton cul rond chauffant mon lit de d\u00e9cembre,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De ton sexe br\u00fblant la paume de ma main,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et de tant de choses encore&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je sais que tu as quelqu&rsquo;un.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Qu&rsquo;importe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je te regarde,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Et tu me regardes, comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Peut-\u00eatre que ces sourires brefs que tu me fais suffiront \u00e0 m&rsquo;\u00e9viter la d\u00e9mence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il m&rsquo;en faudra d&rsquo;autres bien s\u00fbr,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Venant d&rsquo;un autre visage,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De temps en temps,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les affam\u00e9s ne mangent que de petites quantit\u00e9s \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je ne te connais pas,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Tu ne me connais pas mais quelle&nbsp;importance ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur toi je d\u00e9lire et tu ne peux m&rsquo;en emp\u00eacher, mon amour \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans mes r\u00eaves, tu te donnes \u00e0 moi comme \u00e7a, facilement, comme si tu m&rsquo;avais dans la peau.<br><br>Mon esprit est le dernier terrain de jeu de ma vie de manque,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon dernier espoir de tendresse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Vivre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je suis vide. L&rsquo;\u00e9cran de mon ordinateur m&rsquo;a aspir\u00e9 les yeux et la cervelle. Je fixe sa luminescence, hypnotis\u00e9 comme un papillon de nuit. Les&nbsp;annonces publicitaires d\u00e9filent sans m\u00eame que je les lise. Le bruit de mes voisins qui rentrent d&rsquo;une soir\u00e9e me tire un peu de ma torpeur et puis mes yeux se ferment, fatigu\u00e9s. J&rsquo;attends quelque chose qui n&rsquo;aura pas lieu dans cette pi\u00e8ce, dans cet appartement, dans cet immeuble, dans cette ville sans \u00e2me, dans cette vie peut-\u00eatre. Il est tard. Je cherche une raison de me r\u00e9jouir mais je ne fais que remuer la poussi\u00e8re recouvrant mes anciennes illusions. Je dois essayer de r\u00e9agir, de faire des rencontres. Je n&rsquo;ai plus&nbsp;grand-chose&nbsp;\u00e0 \u00e9crire d\u00e9sormais en dehors de cette histoire d\u00e9sertique&nbsp;qui est&nbsp;la mienne. Je me perds dans des d\u00e9tails, je distille de l&rsquo;insignifiance et distribue l&rsquo;alcool obtenu aux quelques amateurs d&rsquo;eau de survie qui viennent me boire sur la toile. Les m\u00eames mots reviennent sans cesse comme ce \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui sature mes pages.&nbsp;Il est urgent&nbsp;d&rsquo;oser exister&nbsp;et de ne pas prendre tant de pr\u00e9cautions mais il est si difficile de s&rsquo;arracher \u00e0 soi-m\u00eame !&nbsp;Mon cr\u00e2ne est une prison d&rsquo;o\u00f9 je ne sortirai pas autrement que par le r\u00eave, l&rsquo;utopie et l&rsquo;amour. Il me faut r\u00e9apprendre tout \u00e7a, retrouver les chemins conduisant au plaisir, cach\u00e9s sous les ronces.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">O\u00f9 est ce voyage en Afrique que j&rsquo;ai fait il y a plus de vingt ans&nbsp;? On dirait que ma m\u00e9moire l&rsquo;a bouff\u00e9. Elle rote un vague souvenir de ce p\u00e9riple de temps \u00e0 autre mais pas de quoi faire monter ma tension. Je sais que j&rsquo;\u00e9tais dans le vrai cette ann\u00e9e-l\u00e0, sur la route. J&rsquo;\u00e9tais heureux, joyeux, fraternel, aimant.&nbsp;Quelque chose&nbsp;s&rsquo;est&nbsp;bris\u00e9 et je me suis laiss\u00e9 l\u00e0-bas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Apr\u00e8s&nbsp;tout, je ne suis jamais vraiment revenu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Voir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><a><\/a><a><\/a>Je n&rsquo;ai peut-\u00eatre rien compris, ni les regards bienveillants, ni les caresses que l&rsquo;on me donne, ni les intentions discr\u00e8tes perdues dans la banalit\u00e9 des \u00e9changes quotidiens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Voir est un long et difficile apprentissage. Mes yeux s&rsquo;ouvrent doucement. Je suis \u00e0 la fronti\u00e8re, entre l&rsquo;ombre et la lumi\u00e8re, entre la violence et un amour naissant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La nuit nous menace,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Toujours.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Qui peut pr\u00e9tendre qu&rsquo;il ne s&rsquo;y perdra&nbsp;jamais ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ailleurs Brouillard Maceo Parker st\u00e9r\u00e9ophonise mon cerveau avec \u00e9nergie. Si je n&rsquo;\u00e9tais pas dans ce salon de th\u00e9, j&rsquo;esquisserais quelques pas de danse, juste pour me marrer. Un \u00e9pais brouillard recouvre le bassin l\u00e9manique tout entier. 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