{"id":986,"date":"2026-05-03T03:27:38","date_gmt":"2026-05-03T01:27:38","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=986"},"modified":"2026-05-03T03:35:22","modified_gmt":"2026-05-03T01:35:22","slug":"chambre-508","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/05\/03\/chambre-508\/","title":{"rendered":"Chambre 508"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Dans un demi sommeil, allong\u00e9 sur le dos, j&rsquo;observe le miroitement de ma ville sur la t\u00e9l\u00e9 \u00e9teinte accroch\u00e9e au mur me faisant face. Mon lit, mal dispos\u00e9, ne me permet pas de regarder par la grande fen\u00eatre de ma chambre. Lausanne serait bien ennuyeuse si le balais r\u00e9gulier des h\u00e9licopt\u00e8res des urgences ne venait perturber sa monotonie. Tiens, justement, j&rsquo;en entends un qui d\u00e9colle. J&rsquo;attends de voir son reflet passer sur l&rsquo;\u00e9cran noir\u00e2tre. L&rsquo;h\u00e9liport est \u00e0 un jet de pierre en contrebas. Je n&rsquo;ai pas le courage de me jucher sur mes jambes blanches et amaigries. Pourtant, je sais bien que mon moral y gagnerait si je daignais aller voir \u00e0 la fen\u00eatre de ma chambre la version color\u00e9e de ma cit\u00e9. Depuis mon 16\u00e8me \u00e9tage, lorsque mes forces me permettent de tenir debout, je l&rsquo;admire, \u00e0 la recherche d&rsquo;un apaisement. Elle semble plonger dans le L\u00e9man ses rues aux pentes insens\u00e9es telle une coul\u00e9e de lave refroidie sur laquelle rien ne d\u00e9passe vraiment si ce n&rsquo;est sa cath\u00e9drale, cette vieille dame de molasse qui pousse sa fl\u00e8che d\u00e9risoire dans l&rsquo;azur infini de ce printemps pr\u00e9coce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Pour l&rsquo;instant, je garde le lit. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, Maria, la vieille infirmi\u00e8re aux doigts d\u00e9form\u00e9s par l&rsquo;arthrose, a chang\u00e9 mon cath\u00e9ter, mis un coussin suppl\u00e9mentaire derri\u00e8re ma nuque et, \u00e0 ma demande, fait pivoter l&rsquo;\u00e9cran pour que je puisse garder un \u0153il sur le lac et sur les toits de mon fief dont je connais les moindres coins et les recoins. Je pense au caf\u00e9 de Grancy o\u00f9 j&rsquo;allais, \u00e0 mes heures perdues, noircir les pages de mes carnets avec des r\u00e9flexions sur mes semblables capables du meilleur comme du pire. Je les \u00e9corchais d&rsquo;une ironie mordante pour leur b\u00eatise ou portais au pinacle leurs petites bienveillances. Ce sont souvent quelques verres d&rsquo;alcool qui les poussaient \u00e0 la bont\u00e9. Il faut bien s&rsquo;anesth\u00e9sier la rancoeur si l&rsquo;on veut fraterniser, \u00e0 condition de savoir s&rsquo;arr\u00eater pour ne pas que la vapeur se renverse et que les gnons ne remplacent les accolades.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Me reviennent aussi en m\u00e9moire les promenades avec ma m\u00e8re au bord du lac, la m\u00e9fiance des cygnes qui pourtant, pouss\u00e9s par la faim, ne peuvent s&#8217;emp\u00eacher de venir qu\u00e9mander. Je me souviens de tant de moments encore qui en remontant \u00e0 la surface me font comme des petites br\u00fblures in\u00e9vitables mais \u00f4 combien n\u00e9cessaires !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Me voil\u00e0 aujourd&rsquo;hui emprisonn\u00e9 dans cette chambre, la 508, mes veines se prolongeant en quelques tuyaux reli\u00e9s \u00e0 d&rsquo;indispensables machines ronronnantes. Il ne fait ni chaud ni froid dans ces murs, et c&rsquo;est peut-\u00eatre cela qui me manque le plus. Je r\u00eave de bourrasques sib\u00e9riennes o\u00f9 sahariennes mais par piti\u00e9, qu&rsquo;on me d\u00e9barrasse de cette foutue ti\u00e9deur ! Mon sang malade exige des r\u00e8gles strictes auxquelles je ne peux me soustraire autrement que par la gu\u00e9rison ou le tr\u00e9pas, il me faut l&rsquo;admettre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le coronavirus a rajout\u00e9 une couche de pr\u00e9cautions pour le personnel soignant. Il y a un cas au CHUV, \u00e0 l&rsquo;isolement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">On toque \u00e0 ma porte. C&rsquo;est Louis, mon ami fran\u00e7ais qui vient me voir. Il porte un masque sur son nez et sa bouche et me sourit \u00e0 travers la vitre de la porte du sas. Je le vois \u00e0 ses yeux qui plissent. Il entre avec cette d\u00e9licatesse que l&rsquo;on r\u00e9serve aux grands malades.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Comment vas-tu Pierre ? me demande-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je suis un peu dans le coaltar&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 L&rsquo;infirmi\u00e8re m&rsquo;a dit que tu pouvais faire un tour dans le jardin sur le toit, \u00e0 condition de porter un masque et de bien t&rsquo;habiller.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mon c\u0153ur tape dans ma poitrine et semble vouloir en sortir autant que je veux moi m&rsquo;\u00e9vader de cette chambre. J&rsquo;ai envie d&#8217;embrasser Louis. Je tr\u00e9pigne int\u00e9rieurement puisque mon corps ralenti ne peux plus rien manifester vraiment. Pierre m&rsquo;am\u00e8ne de la joie sur un plateau, m\u00eame si je sais que cette escapade sera fugace. Maria rentre \u00e0 son tour et m&rsquo;enl\u00e8ve ma perfusion. Je me l\u00e8ve et m&rsquo;approche de la fen\u00eatre. La vue est magnifique. Je vais go\u00fbter au vent, et je sais qu&rsquo;il y en a ! Le L\u00e9man a cette fa\u00e7on particuli\u00e8re de briller lorsque la bise lui caresse le dos. Je m&rsquo;habille difficilement. Masque de protection, lunettes, bonnet, \u00e9charpe, bottines. Le sas s&rsquo;ouvre. Louis me suit, en escorte. Dans le couloir, des blouses blanches s&rsquo;activent, des malades d\u00e9ambulent avec des t\u00eates de malades. Moi-m\u00eame, je ne sais plus vraiment \u00e0 quoi je ressemble. Louis me parle de la m\u00e9t\u00e9o, cl\u00e9mente ces jours. Mes jambes me portent malgr\u00e9 tout mais il faut dire que je ne leur laisse pas le choix. Les sorties sont rares et je sais que celle-l\u00e0 est la derni\u00e8re avant longtemps. Le Covid-19 essaime un peu partout dans le monde et je dois cacher ce qui me reste de vie afin qu&rsquo;il ne croise pas ma route. Nous descendons 16 \u00e9tages et passons devant la r\u00e9ception. On nous regarde. Louis aussi porte son masque. Je vois la porte du jardin au bout d&rsquo;un long couloir. Que vais-je y trouver ? On ne m&rsquo;a pas d\u00e9crit cet endroit qui m&rsquo;est encore inconnu. Je fantasme sur un bout de for\u00eat o\u00f9 les chants d&rsquo;oiseaux r\u00e9sonnent en se cognant sur les troncs \u00e9pais de sapins centenaires mais je dois \u00eatre raisonnable. La porte se rapproche. Louis la pousse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">De l&rsquo;air ! Enfin ! Un air frais, qui sent encore la neige rar\u00e9fi\u00e9e des hauteurs. Par terre, des all\u00e9es de lavandes s\u00e9ch\u00e9es. Il faudra attendre quelques semaines pour qu&rsquo;elle fleurisse. Par contre, la bruy\u00e8re se colore de rose. Je ne pense plus \u00e0 ma for\u00eat mais qu&rsquo;importe. D&rsquo;apr\u00e8s un groupe de m\u00e9decin fumant une cigarette pr\u00e8s de la porte, nous sommes sur le toit du pavillon des enfants malades. Louis sourit derri\u00e8re son masque. Je suis fou de joie. Je savoure le vent sur le peu de peau que je lui offre. Son bruit dans mes oreilles, je voudrais l&rsquo;entendre jusqu&rsquo;\u00e0 ma fin. Il en est ainsi des choses que l&rsquo;on craint de ne plus vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Louis et moi nous asseyons sur un banc face aux alignements de verdure. Je l\u00e8ve la t\u00eate. Le soleil irradie. Quelques moineaux traversent le ciel en piaillant. J&rsquo;oublie le retour. Je ne suis que cette lumi\u00e8re, que cette masse d&rsquo;air qui me pousse. Louis se tait. Il a compris, je pense. \u00c0 cet instant, il y a juste ce gaz invisible et froid qui rentre dans mes poumons malgr\u00e9 mon masque. Mon ami repartira tout \u00e0 l&rsquo;heure, loin de ma chambre, dans le vaste monde o\u00f9 la peur s&rsquo;est install\u00e9e depuis que la Chine s&rsquo;est mise \u00e0 tousser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Monsieur Bouvier ?!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Maria est sur le pas de la porte et me fait signe. Je me l\u00e8ve, au ralenti, et entame vers elle une marche de tardigrade jusqu&rsquo;\u00e0 distinguer sa mine tourment\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Il vous faut rentrer maintenant. Le docteur Vince a re\u00e7u des consignes. Je suis d\u00e9sol\u00e9 mais les sorties sont suspendues jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Louis pose bri\u00e8vement sa main sur mon \u00e9paule. Je me retourne et fais quelques pas mal assur\u00e9s vers le jardin. J&rsquo;\u00f4te mon masque et respire profond\u00e9ment, la bouche grande ouverte. C&rsquo;est comme si l&rsquo;air que j&rsquo;avale p\u00e9n\u00e9trait dans mon corps tout entier, gonflait la moindre de mes cellules en vue d&rsquo;une interminable apn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Monsieur Bouvier ??<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je regarde le bout du toit et pense \u00e0 l\u2019irr\u00e9parable. J&rsquo;imagine mon saut, tel un oiseau de fortune, bras \u00e9cart\u00e9s. Il faut que j&rsquo;aille voir le vide, l\u00e0-bas. Mon pas s&#8217;emballe, je cours presque. Mes pieds \u00e9crasent le gravier du toit, de plus en plus vite, de plus en plus fort. La barri\u00e8re en plexiglas se rapproche \u00e0 une vitesse que j&rsquo;avais oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Monsieur Bouvier !!! hurle Maria.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Mes mains agrippent la barre sup\u00e9rieure de la rambarde au dernier moment et stoppent la course de ce corps qui m&rsquo;a trahi il y a quelques mois de cela. Je suis hors d&rsquo;haleine. Je me penche. Tout en bas, les gyrophares d&rsquo;une ambulance badigeonnent de bleu l&rsquo;entr\u00e9e du b\u00e2timent. Une main se pose \u00e0 nouveau sur mon \u00e9paule. La voix de Louis m&rsquo;arrache \u00e0 la fascination du vertige.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Pierre ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tout va bien ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je remets mon masque. Le vent a faibli, il me semble. Maria s&rsquo;est rapproch\u00e9e de nous et marmonne des reproches \u00e0 mon intention. Nous traversons tous les trois le long couloir qui m\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9ception. Louis nous laisse devant un ascenseur pour reprendre la route. Lorsque la porte de ce dernier se referme, je vois que les yeux de mon ami s&#8217;embuent. Maria se tait. Elle me raccompagne dans ma chambre et refait un peu mon lit, comme une m\u00e8re s&rsquo;y emploierait pour son fils.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je regarde par la fen\u00eatre. Le soleil d\u00e9cline et incendie les Alpes qui prennent une teinte rouge-orang\u00e9e. Un h\u00e9licopt\u00e8re atterrit sur l&rsquo;h\u00e9liport et crache une civi\u00e8re recouverte d&rsquo;une fine couverture aux reflets m\u00e9talliques que poussent deux hommes press\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Je voulais, entre la vie et la mort, avoir le choix mais je n&rsquo;aurais jamais saut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">J&rsquo;attends juste le vent, chambre 508.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un demi sommeil, allong\u00e9 sur le dos, j&rsquo;observe le miroitement de ma ville sur la t\u00e9l\u00e9 \u00e9teinte accroch\u00e9e au mur me faisant face. Mon lit, mal dispos\u00e9, ne me permet pas de regarder par la grande fen\u00eatre de ma chambre. Lausanne serait bien ennuyeuse si le balais r\u00e9gulier des h\u00e9licopt\u00e8res des urgences ne venait [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":988,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-986","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles-presque-normales"],"blocksy_meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=986"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":987,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/986\/revisions\/987"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/988"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=986"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=986"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=986"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}