{"id":989,"date":"2026-05-03T04:59:51","date_gmt":"2026-05-03T02:59:51","guid":{"rendered":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/?p=989"},"modified":"2026-05-03T04:59:51","modified_gmt":"2026-05-03T02:59:51","slug":"larbre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letempsdeprose.fr\/index.php\/2026\/05\/03\/larbre\/","title":{"rendered":"L&rsquo;arbre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il \u00e9tait assis \u00e0 la table de la cuisine et s&rsquo;amusait \u00e0 pencher la t\u00eate \u00e0 gauche, puis \u00e0 droite, en regardant dehors. L\u2019arbre dans le jardin changeait de forme \u00e0 travers le verre imparfait de l&rsquo;un des quatre carreaux de la fen\u00eatre et de ce fait, semblait rong\u00e9 par un puissant acide en \u00e9bullition. Il s\u2019arr\u00eata de bouger pour le contempler sans trop le d\u00e9former. Une brise onctueuse poussait des vagues dans son \u00e9pais feuillage vert. Les branches les plus fortes battaient lentement la mesure. Il devait \u00eatre midi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Un imposant tout-terrain apparut dans l\u2019all\u00e9e et se gara devant l\u2019arbre, masquant le tronc. Un petit bout de femme en descendit et claqua la porti\u00e8re. Le bruit le tira de sa torpeur. Il remit le rideau en place et prit le gros bol \u00e9br\u00e9ch\u00e9 sur la table pour le mettre dans l\u2019\u00e9vier o\u00f9 le repas de la veille s\u00e9chait et s\u2019incrustait sur la vaisselle. Les pas de la femme s\u2019approchant de la maison comptaient \u00e0 rebours le temps qu\u2019il lui restait pour mettre un peu d\u2019ordre dans le chaos de la cuisine. Il venait de pousser les derni\u00e8res miettes de la table dans sa main avec une \u00e9ponge visqueuse lorsqu\u2019elle d\u00e9boula dans la maison. Ce lieu lui avait appartenu quelques minutes auparavant. Elle en reprenait possession. Elle posa son sac sur la table encore humide et commen\u00e7a les hostilit\u00e9s, sereinement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 \u00e7a va ? Qu\u2019as-tu fait de ta matin\u00e9e ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Rien de sp\u00e9cial.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle sourit l\u00e9g\u00e8rement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Comment peux-tu rester sans rien faire durant des heures ? Marc\u00e9rou m\u2019a dit qu\u2019il aurait s\u00fbrement du travail pour toi, fin ao\u00fbt. Tu ne peux pas rester comme \u00e7a \u00e0 compter les miettes de ton d\u00e9jeuner en attendant que j\u2019arrive !\u00a0 \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il regardait \u00e0 nouveau par la fen\u00eatre et semblait profond\u00e9ment vex\u00e9. Son visage crisp\u00e9 \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 accueillir des larmes qui ne venaient pas. Pourquoi dans ce monde est-on digne de consid\u00e9ration que lorsque l\u2019on s\u2019agite ou lorsque l\u2019on ne fait rien mais que l\u2019on s\u2019assoupit sur un matelas de billets ? Il \u00e9carta de nouveau le rideau de la main.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 J\u2019ai regard\u00e9 l\u2019arbre.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 C\u2019est bien.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle attrapa son sac et sortit de la maison en claquant la porte dont les carreaux vibr\u00e8rent de mani\u00e8re inqui\u00e9tante. Le tout terrain d\u00e9marra dans un grognement et quitta la cour en laissant un nuage de poussi\u00e8re en suspension. Lorsque ce dernier retomba, il pu voir \u00e0 nouveau le tronc de l\u2019arbre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il faisait chaud. C\u2019\u00e9tait les premi\u00e8res chaleurs de mai. Le frigo se mettait en route plus souvent et quelques mouches venaient d\u00e9j\u00e0 mourir sur le rebord de la fen\u00eatre en de bruyantes spirales qu\u2019elles effectuaient sur le dos. Elles semblaient vouloir se suicider en se vidant ainsi du reste de leur \u00e9nergie. Il ouvrit la porte et s\u2019appuya contre le chambranle. A c\u00f4t\u00e9 de l\u2019arbre, une table sale en m\u00e9tal et quelques chaises dans le m\u00eame \u00e9tat paraissaient nostalgiques. Ils ne s\u2019en \u00e9taient jamais servi. Cela faisait trois ans qu\u2019ils avaient emm\u00e9nag\u00e9 dans cette maison et ils \u00e9taient pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel, l\u2019ombre de cet arbre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">L\u2019eau dans le seau \u00e9tait noire. L\u2019\u00e9ponge aussi, mais elle n\u2019\u00e9tait plus visqueuse. La table et les chaises avaient retrouv\u00e9 leur couleur originelle, un vert pomme apaisant. Il se saisit du seau, y jeta l\u2019\u00e9ponge et marcha vers la maison. Une fois dans la cuisine, il vida le seau dans l\u2019\u00e9vier dont le blanc faisait ressortir la crasse de l\u2019eau. Le tourbillon du liquide souill\u00e9 lui donna du plaisir. Peut-\u00eatre voyait-t-il ses propres humiliations dispara\u00eetre ainsi dans le siphon, lequel \u00e9mit comme un long rot lorsque l\u2019\u00e9vier finit de se vider. Il rin\u00e7a soigneusement les d\u00e9p\u00f4ts couronnant le bac, essora l\u2019\u00e9ponge et ouvrit le frigo. Il ne pr\u00eata gu\u00e8re attention au fait qu\u2019il d\u00e9bordait de nourriture et se saisit du bac \u00e0 gla\u00e7ons qu\u2019il vida dans une carafe en gr\u00e8s remplie d\u2019eau. Il prit un verre dans le placard ainsi qu\u2019une bouteille de Pastis \u00e0 peine entam\u00e9e. Il posa tout cela sur la table de m\u00e9tal qui r\u00e9sonna d\u2019un bruit de ferraille d\u00e9licieux. Le tintement des gla\u00e7ons s\u2019entrechoquant dans la carafe lui procura un bonheur rare, une sensation d\u00e9licate et l\u00e9g\u00e8re. Le moment \u00e9tait fragile et puissant \u00e0 la fois. Il aurait voulu que sa vie finisse l\u00e0 et qu\u2019au m\u00eame endroit, au m\u00eame moment, commence l\u2019\u00e9ternit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle revint \u00e0 la maison en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi. Il \u00e9tait assis sous l\u2019arbre, avec sur la table, par ordre de grandeur, la bouteille de Pastis, la carafe et son verre \u00e0 moiti\u00e9 rempli de jaune. Elle gara sa voiture un peu plus loin et s\u2019approcha de lui, l\u2019air apais\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu as lav\u00e9 la table, chouette ! Depuis le temps\u2026 Tu n\u2019as pas oubli\u00e9 le repas chez Marc\u00e9rou, ce soir ?\u00a0 \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il pencha la t\u00eate en arri\u00e8re et ferma les yeux. Sur son visage calme dansaient des t\u00e2ches de lumi\u00e8re et d\u2019ombre venant d\u2019en haut, du feuillage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je reste ici.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu me d\u00e9go\u00fbtes ! \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle pressa le pas vers la maison et le silence revint se poser, comme un oiseau rare, sur l\u2019herbe verte, les quelques p\u00e2querettes et l\u2019inexorable ascension des fourmis sur le tronc de l\u2019arbre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il enleva ses chaussures, ses chaussettes, et glissa ses pieds dans l\u2019herbe. Que c\u2019\u00e9tait bon ! Frais ! Tendre ! Quelques brins r\u00e9calcitrants lui chatouillaient la plante des pieds. Il s\u2019octroya une nouvelle gorg\u00e9e de Pastis. Le chant des moineaux d\u00e9limitait l\u2019espace en rebondissant contre les murs qui enfermaient la cour. Les nuages devenaient sombres et s\u2019entouraient d\u2019une fine corolle de lumi\u00e8re vive qui relan\u00e7ait le d\u00e9bat sur l\u2019existence d\u2019un dieu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il resta deux bonnes heures \u00e0 go\u00fbter le frais en observant un coucher de soleil de carte postale. Il commen\u00e7ait \u00e0 sombrer, \u00e0 sentir son corps entrer en l\u00e9thargie. De ses pieds semblaient na\u00eetre de fines racines. Elles portaient \u00e0 ses oreilles le grouillement de petits insectes fouisseurs. Puis elles se mirent \u00e0 pousser de plus en plus vite, de plus en plus profond\u00e9ment. Il entendit le battement rapide du c\u0153ur d\u2019une taupe lass\u00e9e de creuser, des insectes \u00e0 nouveau, puis l\u2019\u00e9cho d\u2019un ruissellement r\u00e9sonnant dans la cavit\u00e9 d\u2019une nappe phr\u00e9atique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu viens ou pas ?&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ses yeux s\u2019ouvrirent d\u2019un seul coup, comme si les racines les avaient tenu ferm\u00e9s jusqu\u2019alors et qu\u2019elle les avait tranch\u00e9es net. Il l\u2019observa quelques secondes, ne sachant que penser de cette femme vivant constamment sur les nerfs. Sa propre attitude n\u2019arrangeait rien. Plus il se d\u00e9tendait et plus elle sortait ses griffes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle se calmerait, un jour ou l\u2019autre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u00ab Je ne devrais pas lui laisser de prise sur moi \u00bb se dit-il int\u00e9rieurement. De toute fa\u00e7on, il n\u2019avait plus le choix. Il avait \u00e9puis\u00e9 ses derni\u00e8res ressources pour lui plaire. Il n\u2019avait plus envie, plus du tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils ne faisaient que tr\u00e8s rarement l\u2019amour. Leurs mondes \u00e9taient devenus trop diff\u00e9rents. Il aimait pourtant lui arracher quelques r\u00e2les de plaisir, la voir s\u2019abandonner sur le grand lit rustique de la chambre d\u2019amis. Dans ces moments-l\u00e0, elle perdait sa ma\u00eetrise, \u00e0 cause de lui, gr\u00e2ce \u00e0 lui. Apr\u00e8s, chacun regagnait ses quartiers. Elle, dans sa chambre, et lui, dans la sienne. Il s\u2019endormait avec la sensation d\u2019avoir fait l\u2019amour avec une parfaite \u00e9trang\u00e8re, sans aucune tendresse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je reste l\u00e0. Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 dire \u00e0 Marc\u00e9rou que j\u2019ai mieux \u00e0 faire que de m\u2019occuper de sa vigne. Il trouvera bien quelqu\u2019un. Salue-le de ma part.\u00a0 \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle d\u00e9plia une chaise et se laissa tomber dessus dans un soupir. Elle croisa les bras et leva la t\u00eate vers le sommet de l\u2019arbre. Elle paraissait abdiquer. Il aimait \u00e7a, parce que c\u2019\u00e9tait rare et que \u00e7a ne durait pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 C\u2019est pour m\u2019emmerder ou alors as-tu r\u00e9ellement besoin de prendre le contre-pied de ce que j\u2019organise ?&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je suis bien ici. Pourquoi irai-je chez Marc\u00e9rou ? Pour parler boulot, non merci. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Je te laisse. Ne compte pas sur moi pour te ravitailler en Pastis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Une demi-heure plus tard, elle traversa la cour d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9. Elle ne le regarda pas mais sa fa\u00e7on de marcher \u00e9tait pleine de reproches.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les gla\u00e7ons avaient fondu. Il restait un fond de Pastis. Il d\u00e9vissa lentement le bouchon de m\u00e9tal et porta le goulot \u00e0 ses l\u00e8vres, de mani\u00e8re c\u00e9r\u00e9monieuse. Il avala quelques gorg\u00e9es de liquide pur et fit la grimace. Le soleil s\u2019en \u00e9tait all\u00e9 mais laissait tra\u00eener un peu de sa clart\u00e9, par politesse. Il resta bien une heure \u00e0 siroter le chant des grillons avec ses oreilles chauff\u00e9es par l\u2019alcool. Il se souv\u00eent de son enfance lorsque avec son cousin ils noyaient les terriers de ces insectes pour les voir sortir. C\u2019est extr\u00eamement beau un grillon, se dit-il. La grande classe ! Ce sont les Mozart des herbes ! Il ne connaissait pas de bruit plus rassurant. Un v\u00e9ritable miel.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le toit de la maison de Marc\u00e9rou coupait la lune en deux. En se concentrant suffisamment, il voyait les crat\u00e8res de cette derni\u00e8re. Il s\u2019imagina marcher au milieu de l\u2019un d\u2019eux. La terre n\u2019\u00e9tait que bont\u00e9, vue de l\u00e0haut. Ce bleu, ces tra\u00een\u00e9es de nuages et ces continents aux contours de dentelle ne pouvaient \u00eatre le th\u00e9\u00e2tre de tant d\u2019abominations. Cet endroit avait, de toute \u00e9vidence, \u00e9t\u00e9 cr\u00e9e pour que l\u2019on y jouisse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il pensa \u00e0 elle. Elle devait \u00eatre en train de se confier \u00e0 Marc\u00e9rou et \u00e0 sa femme \u00e0 son propos. Il imaginait tr\u00e8s clairement Marc\u00e9rou la rassurant en lui disant qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019un passage \u00e0 vide, d\u2019une remise en question. Il lui ferait une th\u00e9orie sur le ch\u00f4mage et la difficult\u00e9 d\u2019affirmer son identit\u00e9 dans pareille situation. Il \u00e9tait comme \u00e7a Marc\u00e9rou, \u00e0 inventer des circonstances att\u00e9nuantes \u00e0 tout le monde. Il aurait fait un bon avocat. Il \u00e9tait vigneron.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle ne rentra pas tard et s\u2019arr\u00eata d\u2019un coup de marcher dans la cour lorsqu\u2019elle le vit affal\u00e9 sur la table. Elle s\u2019approcha de lui plus lentement et se saisit de la bouteille de Pastis, vide. A ses ronflements, elle comprit qu\u2019il \u00e9tait loin pour le moment. L\u00e0 o\u00f9 il voulait \u00eatre, probablement. Il se d\u00e9merderait pour grimper jusqu\u2019\u00e0 son lit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il n\u2019y avait que le bruit des oiseaux. Ils semblaient piailler pour avoir leur petit d\u00e9jeuner, et aussi pour remercier la vie. Lui, il commen\u00e7ait \u00e0 se r\u00e9veiller doucement. Les premiers rayons du soleil chassaient le froid qui avait envelopp\u00e9 son corps durant la nuit. Il ne voulait pas encore regarder au dehors. Son bras enveloppait sa t\u00eate. Il \u00e9tait bien comme \u00e7a, affal\u00e9 sur la table. Un peu de lumi\u00e8re passait entre son front et la manche de son pull multicolore aux mailles \u00e9paisses et filandreuses dont il sentait l&rsquo;odeur. Une odeur de laine. Puis il s\u2019imagina \u00eatre dans une immense grotte dont le sol, le vert pomme de la table, \u00e9tait tapiss\u00e9 d\u2019un gazon impeccable. Les petits rayons qui p\u00e9n\u00e9traient ce sanctuaire paraissaient venir de plus haut que le ciel, de plus loin que le soleil. C\u2019\u00e9tait comme une image biblique. Son souffle \u00e9tait devenu celui d\u2019une immense machine. Sa cage thoracique s\u2019\u00e9tendait au confins de l\u2019univers et faisait na\u00eetre r\u00e9guli\u00e8rement de terribles temp\u00eates sur les \u00e9toiles et les plan\u00e8tes. Il \u00e9tait devenu Dieu. Tout ce qui \u00e9tait ne d\u00e9pendait que de lui. Avec lui, tout dispara\u00eetrait, comme une eau sale dans un \u00e9vier. Elle arr\u00eata brusquement son r\u00eave.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Tu veux choper la cr\u00e8ve ? Tu ira tout seul chercher tes m\u00e9dicaments, et \u00e0 pied ! Je sais pas \u00e0 quoi tu joues mais je ne tiendrai pas longtemps. Un de ces jours, je te fous \u00e0 la porte ! T\u2019entends ? Je te vire !\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il ne bougea pas d\u2019un pouce. Il avait bien entendu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Les jours pass\u00e8rent lentement. Il ne quittait presque plus son \u00eele d\u00e9serte, sauf pour aller se ravitailler dans le frigo. Il ne se lavait m\u00eame plus. Pour la premi\u00e8re fois de son existence, il r\u00e9alisa que la vie \u00e9tait splendide et regretta presque am\u00e8rement de s\u2019en \u00eatre \u00e9loign\u00e9 avec tous ces artifices que l\u2019on met autour. Elle, cette silhouette qui passait de temps en temps au pas cadenc\u00e9, n\u2019\u00e9tait plus que le symbole de son ratage, d\u00e9risoire face \u00e0 sa nouvelle exp\u00e9rience. Elle ne lui adressait plus la parole, lui non plus. Dix jours pass\u00e8rent depuis sa premi\u00e8re journ\u00e9e sous l\u2019arbre. Il avait une barbe en d\u00e9sordre et les cheveux en \u00e9pis. Il sentait sa propre transpiration qui avait maintenant impr\u00e9gn\u00e9 ses v\u00eatements. L\u2019odeur qui s\u2019en d\u00e9gageait \u00e9tait plus celle d\u2019une b\u00eate que d\u2019un \u00eatre humain. Elle r\u00e9v\u00e9lait sa chair, son corps tout entier. Il avait envie de se rouler dans l\u2019herbe en grognant de plaisir, de se frotter contre ce colosse d\u2019arbre qui l\u2019avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Il voulait hurler au ciel en serrant les poings!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Le matin du onzi\u00e8me jour, elle s\u2019avan\u00e7a vers lui avec un air compatissant. Elle posa sa main glac\u00e9e sur la sienne et se pencha un peu en le regardant dans les yeux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">\u2013 Ton p\u00e8re a fait une attaque. Il est \u00e0 Carcassonne. Prends la voiture, je reste-l\u00e0. Ton p\u00e8re et moi, tu sais bien\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Il prit les cl\u00e9s qu\u2019elle lui tendit et monta dans le tout-terrain. Il dut revenir de son nouveau monde et se r\u00e9adapter \u00e0 l\u2019ancien pour se donner les moyens de conduire la voiture. Il roula vite. A l\u2019h\u00f4pital, personne n\u2019avait entendu parler de son p\u00e8re. Il avait interrog\u00e9 trois ou quatre membres du personnel, sans r\u00e9sultat. Il comprit d\u2019un seul coup. Ce fut un choc terrible. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Sur le chemin du retour, il roula encore plus vite, dangereusement. Il d\u00e9boula dans la cour et vit ce \u00e0 quoi il s\u2019attendait. Elle tapait comme une furie contre la base du tronc de l\u2019arbre avec une hache. Ce dernier \u00e9tait loin de tomber mais les blessures qu\u2019il subissait ne lui laissaient aucune chance de survie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Elle s\u2019arr\u00eata et laissa tomber la hache en le voyant s\u2019approcher avec des yeux de d\u00e9ment. Elle \u00e9tait terrifi\u00e9e, la bouche ouverte. Il ramassa l\u2019objet du crime et le lan\u00e7a derri\u00e8re sa t\u00eate pour prendre de l\u2019\u00e9lan.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Deux voitures et une estafette de police avaient investi la cour. Les voisins se pressaient autour des rubans qui d\u00e9limitaient un p\u00e9rim\u00e8tre interdit autour de l\u2019arbre. Les flics s\u2019affairaient autour d\u2019un corps sans vie et d\u2019un autre ne valant gu\u00e8re mieux, menottes au poignets. Une tra\u00een\u00e9e de sang faisait une balafre sur l\u2019entaille de l\u2019arbre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Quelques \u00e9t\u00e9s apr\u00e8s le drame, il \u00e9tait toujours l\u00e0. Il avait cicatris\u00e9 et faisait de l\u2019ombre \u00e0 quelques gamins qui jouaient. Leurs parents avaient rachet\u00e9 la maison sans rien savoir de cette histoire. Le p\u00e8re avait fait remarquer qu\u2019il fallait \u00eatre bien con pour entailler un tel arbre sans le couper compl\u00e8tement. La m\u00e8re avait r\u00e9pliqu\u00e9 que le jour o\u00f9 ils d\u00e9cideraient de vraiment le couper, cela serait plus facile.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">La table verte \u00e9tait encore dans le le jardin.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait assis \u00e0 la table de la cuisine et s&rsquo;amusait \u00e0 pencher la t\u00eate \u00e0 gauche, puis \u00e0 droite, en regardant dehors. L\u2019arbre dans le jardin changeait de forme \u00e0 travers le verre imparfait de l&rsquo;un des quatre carreaux de la fen\u00eatre et de ce fait, semblait rong\u00e9 par un puissant acide en \u00e9bullition. 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