Jura – 1. L’arrivée au gîte

Tout a vraiment changé après le col de la Faucille. À présent, le bassin lémanique n’est plus qu’un souvenir plat, bétonné, parcouru par une excitation inutile et douloureuse, tel un nerf malade. J’ai quitté ma banlieue genevoise devenue folle pour basculer dans un pays épais et silencieux. La route s’enfonce dans les forêts du Haut-Jura et semble creuser des galeries sous les sapins qui s’agrippent solidement aux rochers surplombant l’asphalte. Ma voiture se traine, comme si elle aussi voulait prendre une pause, refusant les cadences habituelles. Marc pense à son cœur et aux virages serrés qui le malmènent. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver. Certes, il n’y aura pas de ville, pas de foule mais un isolement certain, une création encore à définir, une vie et un travail communs l’espace d’une semaine. Nous frôlons les Rousses et filons en direction de Lons-le-Saunier. Le Haut-Jura abaisse ses montagnes tandis que ses forêts de résineux se raréfient, lassées de couvrir un relief mourant, presque sans intérêt maintenant. Nous passons Saint-Laurent-en-Grandvaux et le paysage se fait beaucoup plus doux, plus vallonné. Des troupeaux de vaches à flanc de colline arrachent une herbe grasse et verte pour s’en faire des ventrée et autour, quelques arbres et bosquets épars donnent au regard des refuges nécessaires à ces étendues sans accident, sans rocaille tourmentée. Le soleil, légitime en ce mois de juin, arrose la campagne, plonge dans l’Ain pour en ressortir étincelant. Il cuit les ponts de pierre, les carrosseries des voitures et dénude la jeunesse venue chercher un peu de fraîcheur. 

Un panneau annonce Châtillon. La route serpente vers la seule et unique rue de ce village minuscule. Nous nous garons devant l’atelier que Wim et sa femme nous louent. Il est seul et nous accueille, nous propose un verre sur sa terrasse, derrière sa maison. Le soleil donne encore sur le jardin qui descend vers les collines se chevauchant tendrement. Il y a une harmonie, une paix. La vie ici ne fait pas d’histoire, elle est modeste et dirige les habitants vers des âges où l’on ne veut plus d’elle, où l’on désire juste s’allonger et ne plus se relever du tout. Les cercueils sont préparés bien à l’avance et attendent dans les granges, sans morbidité aucune. 

Enfin, nous sommes là, vivants ! 

Genève est loin derrière. 

Quelque chose commence…

2 commentaires

  1. Il m’a semblé être passagère. J’ai visualisé tout ce qui a été évoqué. Tes descriptions ont toujours du sens, elles s’ouvrent à de la philosophie.

  2. Si bien décrit que j’ai eu l’impression d’être dans la voiture et de contempler le paysage…

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