
J’ai monté péniblement les marches conduisant à la mezzanine du salon de thé qui me sert de QG, un café à la main. Une jeune femme pianotait sur son ordinateur portable en même temps qu’elle conversait de façon très formelle au téléphone avec, sans doute, un client. Mignonne, des lunettes épaisses, les cheveux longs, châtains. Elle dégageait quelque chose de strict, comme un dégoût de l’effusion sous toutes ses formes. J’ai frôlé sa doudoune blanche impeccable pour m’installer à la table à côté de la sienne, la seule disposant d’une prise de courant pour mon ordinateur dont la batterie était raide. Pas un regard, même désapprobateur ou agressif de sa part. J’étais telle une mouche qui aurait traversé la pièce sans faire trop de bruit. Un vol sans histoire…
Je suis installé depuis 20 minutes à ma table et je l’observe du coin de l’oeil. Derrière elle, alignées le long de la grande fenêtre donnant sur le Jura enneigé, des plantes en plastique font mine de chercher la lumière, plantées à intervalles réguliers dans un grand bac rempli de copeaux décoratifs. Je suis transparent. En plastique aussi, probablement. D’ailleurs, il paraitrait que notre corps en contiendrait une certaine quantité. C’est peut-être cette part de plastique qui est en moi dont cette fille perçoit l’insignifiance. Je suis peut-être moins qu’une mouche, juste un morceau de plastique, à l’instar de ces plantes artificielles. Ou pire, une mouche en plastique…
Les gens se regardent de moins en moins, se méfient de plus en plus. On s’ignore superbement, le regard verrouillé sur la misère de la phosphorescence des écrans.
Il y a quelques mois, alors que je voyageais dans le tram qui va du CERN jusqu’au centre de Genève, mon regard s’est arrêté sur un gosse d’une douzaine d’années. Il se tenait à l’une de barres de la rame et observait tour à tour les gens et le paysage qui défilait, tranquillement, sans manifester la moindre impatience. Il est resté ainsi un bon quart d’heure, sans dégainer de smartphone, contemplatif. Une rareté dans cette société où tout le monde semble être devenu hermétique à ce qui l’entoure.
Ce gamin hors-norme me fait penser à cette petite famille que j’avais croisée au Mac Do du coin, un établissement que je fréquentais sporadiquement il y a quelques années pour son café, seul produit ingérable en vente là-bas. Cette petite famille était composée d’un couple de 35/40 ans, d’un grand dadet en pleine adolescence avec la voix qui mue et yoddle sans le vouloir et d’un blondinet de 8 ans, grosso modo. Tout le monde avait l’air ravi d’être là. Une fête. Tout le monde sauf le petit dernier qui tirait franchement la tronche. Les parents et l’ado firent leur choix. Hamburgers, frites, nuggets, glaces, verres immenses remplis de glaçons avec un soupçon de coca-machine pour leur donner un peu de goût. La mère se pencha vers son petit poussin qui fixait le vague à travers la baie vitrée du fast food.
— Et toi ? Tu veux quoi, mon coeur ?
— Je veux pas être ici. Ça pue ! répondit l’effronté.
— T’aime pas les hamburgers ? Mais tu veux manger quoi ?
— Des haricots verts.
Une bouffée d’admiration m’a traversé. Enfin un gosse que la malbouffe n’avait pas corrompu ! Un héros des temps modernes ! Un véritable rebel, un anticonformiste né, un futur leader de la résistance face à l’écocide déjà bien entamé ! Ce gosse aurait mérité une émission de télé entière, une médaille en tout cas, en chocolat bio du Pérou. J’avais envie de le serrer dans mes bras en pleurant de joie. La race humaine n’était pas perdue ! Peut-être pas… mais que faire ? Le porter en triomphe dans les allées déprimantes de cette insulte à la gastronomie en balançant des coup de pieds dans les bornes de commande ? J’ai gardé ma joie à l’intérieur, avalé mon restant de café et j’ai quitté l’endroit.
Dans ma tête, telle une épée brandie, prête au combat,
Un haricot vert géant.

C’est une mise en mots de petits riens de la vie avec un regard à la fois tendre et lucide.