Je regarde le reflet de mon visage sur l’écran de ma tablette encore éteinte. Il est apaisé, presque rajeuni. Mon souffle est posé et mon cœur, je le sens, pulse gentiment mon sang nettoyé dans mes artères, mes veines. Je vais incroyablement bien. Stacey Kent surgit de ma playlist et me berce tendrement avec « Lucky To Be Me ». Heureuse coïncidence. Pour des moments comme celui-là, je passerais presque l’éponge sur ce que la vie m’a infligé. Je revis physiquement, c’est indéniable, et mon esprit s’envole, enfin libéré de la douleur et de la fatigue que lui imposait ma carcasse malade. Mon bras droit violacé a jusqu’à samedi, jour de dialyse, pour retrouver une couleur plus acceptable. On va le piquer encore alors mieux vaut qu’il guérisse un peu. Je dois admettre les changements que mon corps subit, les œdèmes, les hématomes, la prise de poids, la perte à venir… Il s’agit de sauver ma peau. Je draguerai plus tard…
J’aime profondément ma vie. Oscar Wilde disait : « Soyez vous-même, les autres sont déjà pris ». Étrangement, je ne donnerais ma place pour rien au monde. J’ai mis 50 ans à apprendre à être heureux alors les autres ne me font pas envie, même si mes reins sont foutus. Après avoir été mon ennemi, je suis devenu mon pote et prends soin de moi. Au pire, je me fous la paix. Je suis passé par des années d’auto-harcèlement mental terrifiantes. Comme beaucoup de gens, certes. L’hypocondrie fut un de mes instruments de torture favoris. Et puis je suis vraiment tombé malade physiquement, à tel point que mon esprit a capitulé. Tel un boxeur sonné, il a arrêté de me faire chier à imaginer le pire puisque le pire était bel et bien là. Enfin, la greffe reste bien sûr un espoir, celui qui m’aide à vivre. C’est une chose tenace, l’espoir. Mon compagnon, Laurent, en a eu jusqu’à la fin, même lorsque tout était foutu, bouffé par le crabe. Vous ne pouvez pas enlever ça à quelqu’un. Et puis la vie n’est probablement que l’idée qu’on s’en fait. Il n’y a pas d’autre réalité que celle que l’on imagine alors autant croire que tout va s’arranger, comme moi aujourd’hui.
