Restrictions

Hier matin, vers 9 heures, après m’être extirpé de mon lit tout engourdi, j’ai grimpé sur ma balance électronique et en voyant mon poids, j’ai d’abord pensé à un bug. J’ai recommencé la pesée pour être sûr de ce que j’avais vu sur l’écran LCD mais le verdict fut sans appel : 86,9 kilos alors que j’étais à 90 il y a une semaine… Le diurétique me fait perdre de l’eau et par conséquent du poids, c’est indéniable. L’insuffisance rénale occasionne aussi une fonte musculaire. Je ne peux le nier : mon pauvre corps connaît des bouleversements. Je vais installer fissa un rameur dans mon salon afin d’essayer de conserver au maximum mes jambes et mes bras, de limiter les dégâts… Il faut encaisser tous ces changements physiques et ne pas désespérer. Plus rien ne sera comme avant à ce niveau-là. Le pilier de rugby auquel je ressemblais, c’est terminé. Je vais passer de Gérard Depardieu à Michel Blanc assez rapidement question carrure… Dans un sens, c’est pas plus mal. Je n’ai jamais aimé Depardieu. Pas plus l’acteur que le mec. Je préfère 100 fois Michel Blanc, même s’il peine à conclure.

Il est 9 heures 30. Je me fais cuire des oeufs durs. On m’a dit d’insister lourdement sur les protéines car du fait de la dialyse, je ne les conserve pas, d’où mon amaigrissement (sarcopénie : nom barbare qui désigne une perte de la masse musculaire). Que du bonheur ! Du coup, à chaque repas, je dois ingurgiter ma dose de viande, d’oeufs, de fromage, de yaourts, etc. Ce n’est encore pas le cas mais je vais avoir également une perte d’appétit. M’est avis que de cette période de dialyse, je n’ai encore subi que la bande annonce… Bref, il va falloir que je surmonte tout ça parce que ma vie en dépend. À quoi vais-je ressembler, bordel ?! 

Hier soir, je suis allé à Genève, dans mon école de jazz, écouter les profs et leurs meilleurs élèves faire une jam. Il y avait aussi des musiciens ne faisant pas partie de l’école. La salle était pleine, le bar saturé. Alors qu’un flûtiste étalait sa virtuosité en de grandes phrases alambiquées, un coup de barre monumental s’est emparé de moi, assis au premier rang. Je me suis mis à bailler à m’en décrocher la mâchoire, toutes les trente secondes. Au bout de 3/4 d’heure, je me suis tiré histoire de ne pas plomber l’ambiance plus longtemps. Et puis je dois avouer que je commençais à m’emmerder. Le soucis avec ces mecs, c’est qu’ils se sentent obligés de montrer à chaque fois qu’ils sont d’excellents musiciens et c’est au détriment de la musique et des sentiments qu’elle devrait véhiculer. Les meilleurs ressembleront à des bêtes de foire mais passeront à côté de l’émotion et bien souvent d’une carrière. Il n’y a pas de place pour tout le monde. Ceux qui s’adressent au coeur se tailleront la part du lion.

Mon téléphone sonne. Ce sont mes œufs qui m’appellent. Les 10 minutes réglementaires sont écoulées. Ils doivent être durs, enfin, juste mous comme il faut. Pourquoi dit-on des oeufs « durs », en fait ? C’est con. Ils ne le sont jamais vraiment. Je vais me les manger nature, sans mayo car il me faut retrouver le goût originel des aliments, soi-disant. Une galère dans mon cas. Le goût des aliment, Ok, mais avec du sel !!! Je me suis amusé l’autre jour au supermarché à regarder la teneur en sel de tous les aliments transformés qui me tentaient. C’est fou, il y en a partout, même dans les produits sucrés. Les gens comme moi, on fait nos courses vite fait vu qu’on a droit à quasiment rien si ce n’est un coup de pied au cul.

Ça me rappelle cette définition du sucre : « Le sucre, c’est ce qui donne un mauvais goût au café quand on n’en met pas. » C’est valable pour le sel avec à peu près tout ce qui n’est pas sucré… 

Bref, l’esprit humain s’adapte à beaucoup de choses.

Presque tout quand il n’a pas le choix… 

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