Salomé danse entre les lits, ouvre et ferme les tiroirs énergiquement, manie les seringues comme personne, a toujours un mot gentil, complice. Parfois, dans une phrase, un « putain » lui échappe mais rarement une veine ne lui résiste. Salomé pique en experte. Cette jeune femme pétillante, svelte, si agile et vive et moi avec mes presque 60 balais et ma carcasse alitée de 87 kilos, sommes deux contraires absolus et pourtant, je crois que le courant passe entre nous. Salomé est à sa place dans ce centre de dialyse, comme un globule dans le sang. Elle aime son travail, ses patients et de ce fait, il émane de sa personne un charme indéniable. Salomé, c’est la puissance de la jeunesse et je la perçois si forte que je me nourris de ce qu’elle dégage. Elle m’inspire et m’aide à ramasser mon énergie au fond de moi, celle de mes 20 ans, lorsque je soulevais des montagnes pour résister à la chimie qui déjà corrigeait mes désordres intérieurs. Il ne faut jamais oublier qu’on a eu 20 ans. Même si cette part de soi-même est enfouie, il faut la réveiller. Le corps fait mine de capituler, certes, mais l’esprit peut encore. Ne regarde pas ta peau et ses ridules, ton cul qui s’affaisse, tes cheveux qui se raréfient et blanchissent, tes muscles qui fondent. Oublie tes douleurs au réveil, même si tu as l’impression d’avoir passé une nuit éprouvante en garde à vue… Ta puissance est ailleurs, pleine et entière dans ton passé que tu penses moribond. La vie, jusqu’à la fin. Mange, bois, baise, aime, transpire, pleure, hurle, ris. Ne crois pas tout ce que tu penses, surtout lorsque ton esprit pose des limites. Il a un pouvoir bien supérieur à ce qu’il laisse entendre. Il est fainéant, voilà tout. Naturellement, l’homme choisit toujours le chemin le plus facile, seulement ce dernier n’est pas toujours le plus adapté. Mon plus grand adversaire n’est autre que moi-même et ma propension à croire que rien ne peut changer. L’esprit est une pâte qu’il convient de pétrir, de modeler afin de lui donner les moyens de s’adapter aux courbes des événements et permettre un épanouissement. Je n’ai trouvé que trois véritables raisons d’exister : comprendre, aimer et jouir.
Voilà deux heures que je suis branché sur cette machine à dialyser. Salomé s’agite dans le bocal des infirmières (îlot central entouré de vitres) tel un petit poisson, allant de droite à gauche et de gauche à droite par petits coups secs. Mon néphrologue traverse la pièce et promet de venir me voir. Lui, ne s’inquiète jamais. Je crois que si je perdais un bras devant lui il le ramasserait et me le rendrait comme si j’avais laissé tomber une pièce de monnaie par mégarde. Il faut des gens comme ça, qui divisent nos angoisses et les ramènent à des inquiétudes légitimes. J’entends Salomé qui raconte des histoires horribles à ses collègues, des histoires de patients qui ont décompensé suite à une dialyse et qui ont trucidé je ne sais qui. Rassurant. On m’avait prévenu de ce risque juste après la greffe. La cortisone que je vais prendre pendant quatre mois va me fragiliser psychologiquement, rendre mon traitement contre la bipolarité moins efficace. Bref, je vais devoir être plus vigilant. De là à être agressif envers mes semblables, je ne pense pas. Au plus fort de mes deux décompensations (1989 et 1992), je n’ai jamais levé la main sur quelqu’un. Par contre, je l’avoue, j’ai cassé du matériel, fait du petit bois avec les meubles et quelques puzzles avec des vases ou autres contenants… Rien d’irremplaçable, en somme.
J’ai faim, soif et je veux du soleil. Il est temps que cette sixième séance se termine. Petite envie de pisser aussi, chose que bientôt je ne ferai plus. Si on m’avait dit à 20 ans que j’en serais là à 57… Enfin. Il faut accepter certaines choses lorsqu’on a pas le choix, cesser de se débattre inutilement parce qu’alors la douleur est bien plus forte. C’est un passage dans ma vie. J’en ai la conviction. L’important, c’est de croire. Dieu, pour moi, c’est foutu.
Alors je crois en moi, plus que jamais.
