Oye como va

6 heures 30. Mon esprit se réveille doucement alors que mon corps, lui, semble encore baigner dans la léthargie de la nuit. Je suis assis derrière mon ordinateur mais ma carcasse, de par son relâchement, me donne la sensation de ne pas avoir encore quitté le lit. Je suis bien, sur le petit nuage qu’offrent mes muscles relâchés et mes articulations reposées. Mes acouphènes sifflent raisonnablement. Je sens que s’annonce une bonne journée, même si mon côté superstitieux m’empêche de m’en convaincre complètement. Je me dis que le bonheur ne se planifie pas, au risque de rendre jaloux l’adversité qui attend en embuscade et réclame sa part. Enfin, là, c’est le pied et je savoure l’instant. Carpe diem. 

Je n’ai encore pas allumé la radio et n’en ai aucune envie ce matin. J’ai décidé de privilégier les choses réjouissantes, de faire de cette journée une récréation. Il n’y aura pas de place dans mon planning pour la connerie des humains et son expression à travers les médias habituels. Il faut savoir tirer la chasse et plonger son regard innocent dans le bleu de la cuvette laissé par le produit WC. 

Déjà, la musique envahit mon espace de vie. J’ai envie de chanter, d’entamer cette petite danse qu’on se fait à soi-même pour exprimer sa joie. Merde, c’est chouette d’être ici ! Sur cette terre, j’entends. Ce matin, c’est le grand kif ! Ma nuit a semble-t-il été bénéfique et a traité avec succès les affaires courantes, défait mes petits noeuds psychologiques. Cyrille Aimée se déhanche, superbe, alors qu’un certain Dan Wilson, guitariste talentueux, attaque un chorus endiablé. Chez Emmet Cohen, c’est du 225 000 volts haute tension. « Oye comme va ». J’ai pourtant vu cette version de la chanson de Tito Puente une vingtaine de fois mais elle me transporte systématiquement. 

Demain, c’est jour de dialyse. Nicolas, l’infirmier principal, m’a conseillé de me faire plaisir entre deux séances. Pour l’instant, j’en ai deux par semaine mais lorsque mes reins seront à 0 % de capacité de filtration, je vais passer à trois et là, ça ne va pas être la même limonade… Les mardis, jeudis et samedis matin, je vais les passer avec deux aiguilles dans le bras allongé sagement. Une vie difficile. Il va falloir aussi que j’arrête le sel, que je boive maximum 750 millilitres d’eau par jour du fait que je ne pisserai plus. Boire plus, c’est risquer de faire de l’oedème et par conséquent de la tension artérielle. Que des réjouissances en perspective alors ce qui me fait plaisir et qui m’est autorisé, je vais le faire souvent et beaucoup ! L’esprit et le corps doivent y trouver leur compte en matière de jouissance, sinon c’est la déprime. Mais qu’importe, je n’en suis pas encore là. Aujourd’hui, c’est aujourd’hui et je danse sur mon petit bonheur du jour. J’emmerde l’avenir et rend grâce au passé qui m’a conduit à me sentir aussi bien en ce moment. 

Je répète avec mon pianiste à Genève cet après-midi et m’en réjouis. J’ai envie de voir du monde, de croiser des trognes, de mater de beaux corps, de voir de beaux sourires. Vive les transports en commun ! On pose ses fesses sur un siège et on traverse la ville en spectateur. Les gens ont la tête coincée dans leur smartphone mais quel dommage ! Regardez autour de vous, les femmes, les hommes ! Admirez cette ville si belle, son lac, ses bâtisses imposantes, ses parcs arborés et fleuris ! Merde, ça ne vaut pas vos vidéos à la noix que vous faites défiler sur vos écrans ? Cet saloperie de portable a tué la poésie. La télé avait commencé le travail en la mettant à terre. Cette fois, c’est un assassinat. On dégaine son téléphone pour flinguer la réalité et pourtant, sans la vérité, pas de bonheur possible. Affronter ses démons et apprendre à les côtoyer, voilà une chose autrement plus difficile que de survivre dans un monde virtuel, impersonnel. 

C’est pourtant la clé de l’épanouissement. 

2 commentaires

  1. Je suis une amie de Monique, qui me conseille régulièrement d’aller te lire…j’apprécie vraiment ton sens de la relation des événements né de ton sens aigu de l’observation. Exemple dans ton récit sur le comportement des passagers des transports en commun qui n’ont de cesse que de se connecter compulsivement à leur boîte à divertissement….et à ne pas prendre en compte l’environnement immédiat. Si tu ne connais pas, sachant que tu apprécies la musique, tu pourrais écouter le chanteur David Linx, dont j’ai notamment apprécié la reprise de la chanson de Nougaro « Les mots »… À bientôt…

    • Bonjour Annie, merci pour ton commentaire et je suis content que prennes plaisir à me lire. Je connais David Linx. J’aime beaucoup ce chanteur. Pas la reprise « Les mots », par contre donc je vais aller écouter ça ! Merci encore ! Osto

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