Il était assis à la table de la cuisine et s’amusait à pencher la tête à gauche, puis à droite, en regardant dehors. L’arbre dans le jardin changeait de forme à travers le verre imparfait de l’un des quatre carreaux de la fenêtre et de ce fait, semblait rongé par un puissant acide en ébullition. Il s’arrêta de bouger pour le contempler sans trop le déformer. Une brise onctueuse poussait des vagues dans son épais feuillage vert. Les branches les plus fortes battaient lentement la mesure. Il devait être midi. 

Un imposant tout-terrain apparut dans l’allée et se gara devant l’arbre, masquant le tronc. Un petit bout de femme en descendit et claqua la portière. Le bruit le tira de sa torpeur. Il remit le rideau en place et prit le gros bol ébréché sur la table pour le mettre dans l’évier où le repas de la veille séchait et s’incrustait sur la vaisselle. Les pas de la femme s’approchant de la maison comptaient à rebours le temps qu’il lui restait pour mettre un peu d’ordre dans le chaos de la cuisine. Il venait de pousser les dernières miettes de la table dans sa main avec une éponge visqueuse lorsqu’elle déboula dans la maison. Ce lieu lui avait appartenu quelques minutes auparavant. Elle en reprenait possession. Elle posa son sac sur la table encore humide et commença les hostilités, sereinement. 

– ça va ? Qu’as-tu fait de ta matinée ? 

– Rien de spécial. 

Elle sourit légèrement. 

– Comment peux-tu rester sans rien faire durant des heures ? Marcérou m’a dit qu’il aurait sûrement du travail pour toi, fin août. Tu ne peux pas rester comme ça à compter les miettes de ton déjeuner en attendant que j’arrive !   

Il regardait à nouveau par la fenêtre et semblait profondément vexé. Son visage crispé était prêt à accueillir des larmes qui ne venaient pas. Pourquoi dans ce monde est-on digne de considération que lorsque l’on s’agite ou lorsque l’on ne fait rien mais que l’on s’assoupit sur un matelas de billets ? Il écarta de nouveau le rideau de la main. 

– J’ai regardé l’arbre.   

– C’est bien.   

Elle attrapa son sac et sortit de la maison en claquant la porte dont les carreaux vibrèrent de manière inquiétante. Le tout terrain démarra dans un grognement et quitta la cour en laissant un nuage de poussière en suspension. Lorsque ce dernier retomba, il pu voir à nouveau le tronc de l’arbre. 

Il faisait chaud. C’était les premières chaleurs de mai. Le frigo se mettait en route plus souvent et quelques mouches venaient déjà mourir sur le rebord de la fenêtre en de bruyantes spirales qu’elles effectuaient sur le dos. Elles semblaient vouloir se suicider en se vidant ainsi du reste de leur énergie. Il ouvrit la porte et s’appuya contre le chambranle. A côté de l’arbre, une table sale en métal et quelques chaises dans le même état paraissaient nostalgiques. Ils ne s’en étaient jamais servi. Cela faisait trois ans qu’ils avaient emménagé dans cette maison et ils étaient passés à côté de l’essentiel, l’ombre de cet arbre. 

L’eau dans le seau était noire. L’éponge aussi, mais elle n’était plus visqueuse. La table et les chaises avaient retrouvé leur couleur originelle, un vert pomme apaisant. Il se saisit du seau, y jeta l’éponge et marcha vers la maison. Une fois dans la cuisine, il vida le seau dans l’évier dont le blanc faisait ressortir la crasse de l’eau. Le tourbillon du liquide souillé lui donna du plaisir. Peut-être voyait-t-il ses propres humiliations disparaître ainsi dans le siphon, lequel émit comme un long rot lorsque l’évier finit de se vider. Il rinça soigneusement les dépôts couronnant le bac, essora l’éponge et ouvrit le frigo. Il ne prêta guère attention au fait qu’il débordait de nourriture et se saisit du bac à glaçons qu’il vida dans une carafe en grès remplie d’eau. Il prit un verre dans le placard ainsi qu’une bouteille de Pastis à peine entamée. Il posa tout cela sur la table de métal qui résonna d’un bruit de ferraille délicieux. Le tintement des glaçons s’entrechoquant dans la carafe lui procura un bonheur rare, une sensation délicate et légère. Le moment était fragile et puissant à la fois. Il aurait voulu que sa vie finisse là et qu’au même endroit, au même moment, commence l’éternité. 

Elle revint à la maison en début d’après-midi. Il était assis sous l’arbre, avec sur la table, par ordre de grandeur, la bouteille de Pastis, la carafe et son verre à moitié rempli de jaune. Elle gara sa voiture un peu plus loin et s’approcha de lui, l’air apaisé. 

– Tu as lavé la table, chouette ! Depuis le temps… Tu n’as pas oublié le repas chez Marcérou, ce soir ?   

Il pencha la tête en arrière et ferma les yeux. Sur son visage calme dansaient des tâches de lumière et d’ombre venant d’en haut, du feuillage. 

– Je reste ici.   

– Tu me dégoûtes !  

Elle pressa le pas vers la maison et le silence revint se poser, comme un oiseau rare, sur l’herbe verte, les quelques pâquerettes et l’inexorable ascension des fourmis sur le tronc de l’arbre. 

Il enleva ses chaussures, ses chaussettes, et glissa ses pieds dans l’herbe. Que c’était bon ! Frais ! Tendre ! Quelques brins récalcitrants lui chatouillaient la plante des pieds. Il s’octroya une nouvelle gorgée de Pastis. Le chant des moineaux délimitait l’espace en rebondissant contre les murs qui enfermaient la cour. Les nuages devenaient sombres et s’entouraient d’une fine corolle de lumière vive qui relançait le débat sur l’existence d’un dieu. 

Il resta deux bonnes heures à goûter le frais en observant un coucher de soleil de carte postale. Il commençait à sombrer, à sentir son corps entrer en léthargie. De ses pieds semblaient naître de fines racines. Elles portaient à ses oreilles le grouillement de petits insectes fouisseurs. Puis elles se mirent à pousser de plus en plus vite, de plus en plus profondément. Il entendit le battement rapide du cœur d’une taupe lassée de creuser, des insectes à nouveau, puis l’écho d’un ruissellement résonnant dans la cavité d’une nappe phréatique. 

– Tu viens ou pas ?   

Ses yeux s’ouvrirent d’un seul coup, comme si les racines les avaient tenu fermés jusqu’alors et qu’elle les avait tranchées net. Il l’observa quelques secondes, ne sachant que penser de cette femme vivant constamment sur les nerfs. Sa propre attitude n’arrangeait rien. Plus il se détendait et plus elle sortait ses griffes. 

Elle se calmerait, un jour ou l’autre. 

« Je ne devrais pas lui laisser de prise sur moi » se dit-il intérieurement. De toute façon, il n’avait plus le choix. Il avait épuisé ses dernières ressources pour lui plaire. Il n’avait plus envie, plus du tout. 

Ils ne faisaient que très rarement l’amour. Leurs mondes étaient devenus trop différents. Il aimait pourtant lui arracher quelques râles de plaisir, la voir s’abandonner sur le grand lit rustique de la chambre d’amis. Dans ces moments-là, elle perdait sa maîtrise, à cause de lui, grâce à lui. Après, chacun regagnait ses quartiers. Elle, dans sa chambre, et lui, dans la sienne. Il s’endormait avec la sensation d’avoir fait l’amour avec une parfaite étrangère, sans aucune tendresse. 

– Je reste là. Tu n’as qu’à dire à Marcérou que j’ai mieux à faire que de m’occuper de sa vigne. Il trouvera bien quelqu’un. Salue-le de ma part.   

Elle déplia une chaise et se laissa tomber dessus dans un soupir. Elle croisa les bras et leva la tête vers le sommet de l’arbre. Elle paraissait abdiquer. Il aimait ça, parce que c’était rare et que ça ne durait pas. 

– C’est pour m’emmerder ou alors as-tu réellement besoin de prendre le contre-pied de ce que j’organise ?   

– Je suis bien ici. Pourquoi irai-je chez Marcérou ? Pour parler boulot, non merci.  

– Je te laisse. Ne compte pas sur moi pour te ravitailler en Pastis. 

Une demi-heure plus tard, elle traversa la cour d’un pas décidé. Elle ne le regarda pas mais sa façon de marcher était pleine de reproches. 

Les glaçons avaient fondu. Il restait un fond de Pastis. Il dévissa lentement le bouchon de métal et porta le goulot à ses lèvres, de manière cérémonieuse. Il avala quelques gorgées de liquide pur et fit la grimace. Le soleil s’en était allé mais laissait traîner un peu de sa clarté, par politesse. Il resta bien une heure à siroter le chant des grillons avec ses oreilles chauffées par l’alcool. Il se souvînt de son enfance lorsque avec son cousin ils noyaient les terriers de ces insectes pour les voir sortir. C’est extrêmement beau un grillon, se dit-il. La grande classe ! Ce sont les Mozart des herbes ! Il ne connaissait pas de bruit plus rassurant. Un véritable miel. 

Le toit de la maison de Marcérou coupait la lune en deux. En se concentrant suffisamment, il voyait les cratères de cette dernière. Il s’imagina marcher au milieu de l’un d’eux. La terre n’était que bonté, vue de làhaut. Ce bleu, ces traînées de nuages et ces continents aux contours de dentelle ne pouvaient être le théâtre de tant d’abominations. Cet endroit avait, de toute évidence, été crée pour que l’on y jouisse. 

Il pensa à elle. Elle devait être en train de se confier à Marcérou et à sa femme à son propos. Il imaginait très clairement Marcérou la rassurant en lui disant qu’il ne s’agissait que d’un passage à vide, d’une remise en question. Il lui ferait une théorie sur le chômage et la difficulté d’affirmer son identité dans pareille situation. Il était comme ça Marcérou, à inventer des circonstances atténuantes à tout le monde. Il aurait fait un bon avocat. Il était vigneron. 

Elle ne rentra pas tard et s’arrêta d’un coup de marcher dans la cour lorsqu’elle le vit affalé sur la table. Elle s’approcha de lui plus lentement et se saisit de la bouteille de Pastis, vide. A ses ronflements, elle comprit qu’il était loin pour le moment. Là où il voulait être, probablement. Il se démerderait pour grimper jusqu’à son lit. 

Il n’y avait que le bruit des oiseaux. Ils semblaient piailler pour avoir leur petit déjeuner, et aussi pour remercier la vie. Lui, il commençait à se réveiller doucement. Les premiers rayons du soleil chassaient le froid qui avait enveloppé son corps durant la nuit. Il ne voulait pas encore regarder au dehors. Son bras enveloppait sa tête. Il était bien comme ça, affalé sur la table. Un peu de lumière passait entre son front et la manche de son pull multicolore aux mailles épaisses et filandreuses dont il sentait l’odeur. Une odeur de laine. Puis il s’imagina être dans une immense grotte dont le sol, le vert pomme de la table, était tapissé d’un gazon impeccable. Les petits rayons qui pénétraient ce sanctuaire paraissaient venir de plus haut que le ciel, de plus loin que le soleil. C’était comme une image biblique. Son souffle était devenu celui d’une immense machine. Sa cage thoracique s’étendait au confins de l’univers et faisait naître régulièrement de terribles tempêtes sur les étoiles et les planètes. Il était devenu Dieu. Tout ce qui était ne dépendait que de lui. Avec lui, tout disparaîtrait, comme une eau sale dans un évier. Elle arrêta brusquement son rêve. 

– Tu veux choper la crève ? Tu ira tout seul chercher tes médicaments, et à pied ! Je sais pas à quoi tu joues mais je ne tiendrai pas longtemps. Un de ces jours, je te fous à la porte ! T’entends ? Je te vire ! 

Il ne bougea pas d’un pouce. Il avait bien entendu. 

Les jours passèrent lentement. Il ne quittait presque plus son île déserte, sauf pour aller se ravitailler dans le frigo. Il ne se lavait même plus. Pour la première fois de son existence, il réalisa que la vie était splendide et regretta presque amèrement de s’en être éloigné avec tous ces artifices que l’on met autour. Elle, cette silhouette qui passait de temps en temps au pas cadencé, n’était plus que le symbole de son ratage, dérisoire face à sa nouvelle expérience. Elle ne lui adressait plus la parole, lui non plus. Dix jours passèrent depuis sa première journée sous l’arbre. Il avait une barbe en désordre et les cheveux en épis. Il sentait sa propre transpiration qui avait maintenant imprégné ses vêtements. L’odeur qui s’en dégageait était plus celle d’une bête que d’un être humain. Elle révélait sa chair, son corps tout entier. Il avait envie de se rouler dans l’herbe en grognant de plaisir, de se frotter contre ce colosse d’arbre qui l’avait révélé. Il voulait hurler au ciel en serrant les poings! 

Le matin du onzième jour, elle s’avança vers lui avec un air compatissant. Elle posa sa main glacée sur la sienne et se pencha un peu en le regardant dans les yeux. 

– Ton père a fait une attaque. Il est à Carcassonne. Prends la voiture, je reste-là. Ton père et moi, tu sais bien… 

Il prit les clés qu’elle lui tendit et monta dans le tout-terrain. Il dut revenir de son nouveau monde et se réadapter à l’ancien pour se donner les moyens de conduire la voiture. Il roula vite. A l’hôpital, personne n’avait entendu parler de son père. Il avait interrogé trois ou quatre membres du personnel, sans résultat. Il comprit d’un seul coup. Ce fut un choc terrible.  

Sur le chemin du retour, il roula encore plus vite, dangereusement. Il déboula dans la cour et vit ce à quoi il s’attendait. Elle tapait comme une furie contre la base du tronc de l’arbre avec une hache. Ce dernier était loin de tomber mais les blessures qu’il subissait ne lui laissaient aucune chance de survie. 

Elle s’arrêta et laissa tomber la hache en le voyant s’approcher avec des yeux de dément. Elle était terrifiée, la bouche ouverte. Il ramassa l’objet du crime et le lança derrière sa tête pour prendre de l’élan. 

Deux voitures et une estafette de police avaient investi la cour. Les voisins se pressaient autour des rubans qui délimitaient un périmètre interdit autour de l’arbre. Les flics s’affairaient autour d’un corps sans vie et d’un autre ne valant guère mieux, menottes au poignets. Une traînée de sang faisait une balafre sur l’entaille de l’arbre. 

Quelques étés après le drame, il était toujours là. Il avait cicatrisé et faisait de l’ombre à quelques gamins qui jouaient. Leurs parents avaient racheté la maison sans rien savoir de cette histoire. Le père avait fait remarquer qu’il fallait être bien con pour entailler un tel arbre sans le couper complètement. La mère avait répliqué que le jour où ils décideraient de vraiment le couper, cela serait plus facile. 

La table verte était encore dans le le jardin. 

Un commentaire

  1. Le cheminement mental des personnages est terriblement réaliste.
    Les embrouilles, quel pastis !

    Merci Thierry

    Philippe

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