Nous sommes partis un samedi vers midi moins quart, heure à laquelle ma patronne fermait son cabinet rue de Genève à Saint Genis Pouilly. Elle était avocate spécialisée dans les divorces et j’étais son employé en tant que juriste. Ses clés lui sont tombées des mains deux fois en voulant verrouiller la porte de son local. Elle dégageait une certaine nervosité. À un moment, elle m’a regardé fixement puis m’a demandé avec inquiétude :

– Vous n’êtes pas malade en voiture ?

– Je ne suis pas à l’aise si ça tourne mais ça va, rien de grave.

– Ah bon, tant mieux, parce que jusqu’à Arbois, c’est pas une autoroute. Enfin, vous connaissez aussi bien que moi… Et puis je ne m’arrête jamais, c’est un principe. Vaut mieux que vous soyez malade un bon coup plutôt qu’en plusieurs étapes.

Nous avons marché jusqu’à sa voiture, une vieille XM en assez bon état, du moins en ce qui concerne la carrosserie. Ma patronne était pathologiquement radine. En ouvrant la porte côté passager, l’odeur de la voiture s’est engouffrée dans mes narines. J’ai compris que l’on courait à la catastrophe mais je n’ai rien dit. « Ça va aller, ça va aller ! » me suis-je répété comme on récite un mantra. Cette bagnole sentait le mal du transport à plein nez. Je me suis tout de même installé dans le fauteuil passager en tissu beige tâché et m’y suis enfoncé comme dans un grand pouf. Barbara, ma patronne, s’est assise derrière l’imposant volant de la XM et a tourné la tête vers moi, affichant un large sourire.

– Elle est pas confortable, ma titine?

– Si, si, un palace, Madame, un palace…

Cela faisait seulement deux semaines que je travaillais pour elle et j’estimais que le temps de faire un faux pas n’était encore pas venu, loin de là. Elle a allumé le moteur, un V6 capricieux.

– Il tousse un peu mais ne me laisse jamais en panne.

– C’est le principal…

La fumée du moteur, sous l’effet d’une légère brise, passa de l’arrière du véhicule vers l’avant. Il en pénétra un peu dans l’habitacle par une vitre laissée entrouverte et je crois que c’est à ce moment-là que tout a commencé.

– Allez Thibaut, les chocolats d’Arbois n’attendent pas!

Barbara fit patiner l’embrayage et grimpa la pente abrupte du parking qui menait à la rue de Genève. Je savais que c’était une folie d’avoir accepté de l’accompagner. Mes mains se crispèrent sur les accoudoirs de la Citroën. La route jusqu’à la faucille était assez droite. A partir de Gex, le voyage prit une autre tournure. Les virages n’en finissaient pas. Une forte migraine s’amplifiant au moindre mouvement de ma tête fit son apparition mais le plus douloureux était malgré tout cette envie terrible de vomir qui se diffusait comme un poison dans l’ensemble de mon corps. J’ai abaissé le miroir de courtoisie pour regarder mon visage. J’étais blanc comme un Auguste, avec quelques reflets jaunâtres.

– Ça va, Thibaut ? Vous êtes malade ? On ne peut pas être malade dans une XM, c’est un salon roulant ! Respirez un grand coup, à pleins poumons !

J’ai appuyé nerveusement sur le bouton pour descendre la vitre électrique. Rien. J’ai appuyé à nouveau. Rien.

– Oh, mon pauvre, elle ne marche plus depuis trois ans ! Il va falloir vous contenter de l’aération, Thibaut. Ne vous inquiétez pas, elle aère bien ma titine… Tenez, voilà… Je mets au maximum…

Un petit nuage de poussière sentant le vieux plastique sortit de la bouche d’aération. J’ai eu un mouvement de recul et me suis calé au fond de mon siège. A ce moment précis, j’ai bien cru que ça allait venir, le risotto au poulet de ce midi, le fromage, le tiramisu, le café, tout! J’ai fermé les yeux. Barbara me parlait et ça n’arrangeait rien.

– Je suis contente que vous veniez chercher ces fameux chocolats avec moi à Arbois. Bon, ça fait une trotte mais ça vaut le coup et puis la route est agréable, non?

– Oui, oui.

– Vous comprenez, si je les commande, ils se sucrent en frais de port, ces malhonnêtes…

J’aurais bien vomi mon repas, mes organes, ma cervelle et tout ce qu’il y avait dans mon corps. J’aurais bien vomi la terre entière ! Mais voilà, rien ne venait. J’avais juste cet effroyable malaise qui peut-être allait me tuer sans que je gerbe quoi que ce soit. Et l’autre qui me vantait les mérites de sa putain de bagnole, de sa machine à rendre malade… Si j’avais eu encore suffisamment de force, j’aurais tiré le frein à main et je l’aurais étranglée. Au lieu de ça, j’étais agrippé à la poignée du plafond avec la sale tête d’un type qu’on a essayé d’empoisonner.

Quatre vingt dix kilomètres. Ça a duré quatre vingts dix kilomètres ! Une torture. Lorsque j’ai vu le panneau Arbois, j’ai compris la joie que ressentent les otages à l’annonce de leur libération. Barbara s’est arrêtée pile-poil sur le parking de la maison Hirsinger. C’est un homme très affaibli qui est descendu de la Citroën. Je me suis allumé une cigarette. Ma main tremblait légèrement.

– Ça va, Thibaut ? Un peu fragile en voiture ? C’est pas ma titine au

moins !?

Je me suis vu sortir un bidon d’essence de dessous mon manteau et asperger son tas de ferraille généreusement. Je me suis ensuite imaginé reculer pour envoyer valser mon mégot d’une pichenette sur la carrosserie. Embrasement général. Cris de Barbara.

– Thibaut ? Thibaut ?

Je suis revenu à moi.

– Oui ?

– On va rentrer maintenant chez le chocolatier sinon on va se goinfrer la foule d’ici peu de temps. Il y a aussi le petit musée à visiter. C’est gratuit, profitons-en…

Après le musée et quelques achats chez le chocolatier, j’avais repris des couleurs. Je suis sorti fumer une clope alors que Barbara parlait encore avec une vendeuse des frais d’expédition exorbitants que pratiquait la maison. Chaque bouffée semblait anesthésier un peu plus mon envie de gerber. J’endormais ma nausée comme on endort les abeilles. La XM était devant moi. Je n’avais pas le temps de crever les pneus sans que cela se voit. Il n’y avait pas de solution. Barbara me tapa dans le dos énergiquement.

– On y va Thibaut ?!

– Oui.

Tout m’est revenu d’un coup en mémoire lorsque je suis remonté dans la voiture, l’odeur des gaz d’échappement, du vieux tissu, du vieux plastique, d’un arbre magique en fin de course… Et puis cette façon qu’avait ce tas de boue de tordre du cul sur la route comme un bateau sans quille, je la ressentais avant même qu’il ait décollé de sa place de parking. J’avais à nouveau la gerbe. On m’avait libéré pour me remettre dans ma cellule quasiment aussitôt! Barbara s’installa au volant, souriante.

– Vous n’allez pas être malade au moins ? Vous voulez que je mette la clim ? Au mois de mai, ce serait dommage… Et puis c’est 10% de consommation en plus ! Allez, si vous êtes fragile, ma titine est la meilleure voiture qu’il vous faille !

Je ne sais pas pourquoi, cette conne a commencé à attaquer dans les virages qui traversent péniblement la forêt jurassienne. À un moment, elle m’a tendu un paquet de chocolats alors que je rêvais de décéder plutôt que d’être malade une minute de plus. J’ai fait non de la main mais elle a lourdement insisté. Ça a tout déclenché. Tout.

Nous roulions à 60 kilomètres à l’heure. La route était pourtant droite, cette fois. Tout est venu, mon repas, mes organes, mon cerveau, tout! Ne voulant pas vomir sur ma patronne, j’ai privilégié le pare-brise. Enfin, j’ai fait comme j’ai pu. De toute façon, cette chère Barbara ne fut pas épargnée du fait de l’inclinaison du tableau de bord. Une macédoine colorée lui coulait sur les genoux alors qu’elle s’évertuait à maintenir le cap.

– Putain, merde ! Vous êtes taré ! Fallait me demander de m’arrêter, de…

Après une contraction infructueuse avec la langue bien sortie, ma patronne gerba à son tour. Elle eut le réflexe de garder un œil sur la route ce qui fait qu’elle arrosa son compteur de vitesse et donc ses genoux puis ses pompes. Elle a fini par stopper la XM sur le bas côté pour que nous finissions cette purge printanière. Nous sommes restés assis dans l’herbe dix minutes sans rien dire. Elle a fini par me tendre les clés de la voiture.

– Vous êtes malade au volant?

– Moins.

– C’est vous qui conduisez.

La fin de la route se déroula dans le silence. On l’entendait moins sa grande gueule à propos de sa titine. L’habitacle ressemblait à l’intérieur d’un estomac malade. Toutes les vitres étaient grandes ouvertes sauf celle côté passager, à l’avant. C’est là qu’elle était assise, Barbara, la tête appuyée contre la fenêtre, le regard perdu.

– Ça va, Barbara?

– La ferme.

La voiture a été à la casse et moi au Pole emploi. Les derniers mots de ma patronne furent : « Vous m’avez humiliée. Je ne digérerai jamais ce que vous m’avez fait. » Je me suis retenu de rire et suis parti. Je ne suis jamais remonté dans une Citroën avec ces putains de suspensions hydropneumatiques.

J’ose à peine regarder « Les Valseuses ».

Le chocolat, c’est terminé.

2 commentaires

  1. Au soldat inconnu, la nation reconnaissante …

    En tout cas Thierry c’est drôlement bien jeté (si j’ose dire …)
    Philippe

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